Blanc Total
Lire le chapitre 35: The Arrival
Le bruit arriva sans prévenir, comme la fin d’un monde.
Un grondement régulier, mécanique, qui fit vibrer les vitres du salon. Élise, qui se tenait près de la cheminée, leva les yeux vers le plafond, puis courut à la fenêtre. Dans la lumière grise de l’après-midi, une silhouette sombre surgit au-dessus de la crête ouest, pales turboréacteurs hurlantes dans le vent.
« Un hélicoptère », murmura-t-elle. « Ils nous ont trouvés. »
Luc la rejoignit en trois enjambées, le cœur soudain trop lourd dans sa poitrine. Ce n’était pas le moment. Pas encore. Ali était ligoté au pied de l’escalier, inconscient, la mâchoire enflée par son coup. Camille était en train de ranger les bandages et les antiseptiques dans la cuisine. Le chalet semblait enfin calme, mais lui connaissait la vérité : ce calme était factice.
« Restez où vous êtes », ordonna-t-il. « Personne ne sort avant que j’aie vérifié que c’est bien un sauveteur. »
Il avait à peine fini sa phrase qu’un bruit sourd lui répondit, venu de derrière. Pas de l’extérieur. De l’autre côté de la pièce.
Luc pivota. Le corps d’Ali se soulevait lentement contre sa corde, un sourire tordu sur les lèvres. Le couteau qu’il avait dissimulé dans sa chaussure avait suffi à trancher les liens, et il était déjà debout, la corde pendant mollement autour de sa taille.
« Vous croyez vraiment que j’allais rester tranquille ? » dit Ali, la voix rauque, la prunelle brillante de quelque chose qui ressemblait à de la folie. « Moi, j’ai été envoyé pour autre chose. »
Il se baissa, attrapa un objet métallique dans le creux du sofa. Le tube rouge du fusée de détresse que Luc avait accroché près de la porte. Celui qu’on garde pour les cas d’urgence extrême, quand tout le reste a échoué.
« Qu’est-ce que vous faites ? » cria Camille, surgissant dans l’embrasure, les mains encore rougies de sa besogne. « Posez ça ! »
Ali leva l’arme. Il avait les yeux exorbités, la respiration sifflante entre les dents serrées.
« Vous vous demandez qui je suis vraiment ? demanda-t-il. Laissez-moi vous éclairer. Personne ne m’a envoyé pour enquêter sur quoi que ce soit. Les ordres étaient clairs : éliminer les témoins. Vous, lui, le guide, tout le monde. On devait faire en sorte que cette montagne garde ses secrets. »
Luc avança d’un pas, le corps tendu, mais Ali secoua la tête, le canon du lance-fusée pointé vers la vitre.
« Restez où vous êtes, Moreau. Vous avez déjà causé assez de dégâts. »
Dehors, le bruit de l’hélicoptère enfla, la machine se rapprochant, volant en rase-mottes au-dessus du toit pour évaluer les possibilités d’atterrissage. Ali sourit, puis il craqua le capuchon de sécurité du lance-fusée.
Luc comprit l’intention avant que le geste ne soit accompli. Si cet appareil était touché, s’il prenait feu, il n’y aurait aucun autre sauvetage. La tempête ne laissait passer qu’une étroite fenêtre, celle qui venait de s’ouvrir, et Ali allait la faire payer.
« Non ! » hurla Luc.
Trop tard. Ali braqua le lance-fusée par la fenêtre, visa l’hélice de l’appareil, tira.
La fusée rouge jaillit avec un sifflement strident, une gerbe d’étincelles et de fumée. Elle glissa contre le cockpit, rebondit sur une barre de maintien, et partit tournoyer dans l’air avant de retomber dans la neige profonde à une cinquantaine de mètres du chalet. Le pilote ne l’avait même pas vue venir. L’hélicoptère continua de planer, imperturbable, son hélice brassant la poudreuse en un tourbillon blanc.
Ali regarda le tube vide, une expression d’incrédulité sur le visage. Il le jeta au sol, se retourna pour chercher quelque chose d’autre, une arme plus directe.
Luc ne lui laissa pas le temps. Il bondit, frappa Ali à la tempe avec le tranchant de sa main, puis le plaqua au sol. Ils roulèrent ensemble dans un enchevêtrement de membres, de cordes et de meubles renversés. Camille saisit une chaise et la cassa sur le dos d’Ali. Le bruit du bois se fendit dans un craquement sec.
Ali dégagea un bras, un couteau brillant à nouveau entre ses doigts, mais Luc lui écrasa le poignet contre le rebord de la table en chêne. Le couteau tomba, glissa sous le canapé.
« Vous êtes un monstre », dit Luc, le souffle court, maintenant Ali au sol. Il attrapa la corde coupée, la retordit, lia le poignet assommé d’Ali au montant de l’escalier avec un nœud que plus personne ne déferrait à mains nues. Camille apporta du ruban adhésif, large, qu’elle enroula en plusieurs couches autour des chevilles, des bras et de la bouche d’Ali, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus faire qu’un bourdonnement étouffé.
Le silence revint. Dehors, l’hélicoptère faisait du sur-place au-dessus du chemin qui menait aux garages et à la zone d’atterrissage, cherchant un endroit où se poser.
Luc se releva, les bras tremblants, un point douloureux dans la hanche après l’impact du combat. Il épousseta la corde qui pendait à sa veste, puis regarda Élise, qui se tenait figée dans l’embrasure, les yeux écarquillés.
« Il a dit qu’il était là pour éliminer les témoins », répéta-t-elle lentement, comme pour vérifier qu’elle avait bien compris. « Tous les témoins. Vous compris ? »
Luc acquiesça. « Il était le détonateur. Mais il faut encore savoir qui a envoyé l’ordre. »
Camille, qui s’était baissée pour ramasser le lance-fusée vide, se releva en secouant la tête. Elle la posa sur la table, puis s’approcha de Luc, le regard bas, un pli creusé entre ses sourcils.
« Ça ne colle pas, Luc. Vous m’avez dit vous-même : le corps de Volkovitch a été conservé dans la glace, mis en scène pour être découvert plus tard. Ali aurait eu toute facilité pour tuer tout le monde la première nuit. Pourquoi attendre ? »
Luc avait la même sensation de vertige que lorsqu’il était en altitude, quand la tête tourne et qu’une vérité sournoise émerge des vapeurs pauvres de l’air.
« Parce qu’il attendait le moment exact où l’on découvrirait le corps. Ça ferait deux morts liées, un récit propre. L’hélico arrive aujourd’hui pour le ramassage. Le timing a été bousillé quand Ali a été pris là-haut au moment du meurtre. »
Élise s’accroupit près du corps ligoté d’Ali, écarta une mèche de cheveux de son front pour voir son visage plus clairement. Elle ôta le ruban adhésif de sa bouche, une bande seulement.
« Qui vous commande ? »
Ali cracha, prit une longue inspiration, les yeux fixés sur un point au-delé d’elle, sur la porte du garage. « Belmont vous trouvera, dit-il, la voix un filet d’air entre les gencives. Il n’a jamais été là pour enquêter. » Il sourit, montrant des dents jaunies. « Elle est déjà à l’intérieur. »
Luc se figea. « Intérieur ? »
Ali laissa retomber sa tête contre l’escalier, ferma les yeux.
Dehors, le bruit de l’hélicoptère se rapprocha, une porte qui claquait, des voix d’hommes en combinaison de survie hurlant contre le vent. Luc regarda le couteau qui dépassait sous le canapé, puis la porte du garage, qui donnait sur le tunnel vers la glacière et la sortie de l’autre côté de la crête, là où personne n’avait jamais été vérifier.
« Elle n’est pas dans le chalet, dit-il, presque pour lui-même. Elle est dans la montagne. »
Camille suivit son regard vers la porte, puis vers la carte murale où Luc avait tracé au crayon rouge le nom d’un refuge secondaire sur les anciennes routes de passage.
« Il y a un autre accès au tunnel, réussit-il à articuler. Personne n’a jamais été le contrôler. »
Luc regarda Ali, qui s’était rendormi, puis les voix de plus en plus proches à l’extérieur, les coups frappés à la porte principale. Une seconde. Il n’y avait qu’une seconde pour choisir quoi ouvrir en premier.
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