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Lire le chapitre 5: The Guest List

Le carnet de cuir était resté ouvert sur la table basse depuis la veille. Luc le referma d’un geste sec et le glissa dans la poche intérieure de sa veste, sous le regard pesant des huit autres occupants du chalet. Le silence n’était plus un simple vide, c’était devenu une matière, lourde, collante, qui se déposait sur chaque meuble et chaque visage.

« J’ai besoin de tous vos noms. Pas des pseudos. Pas des noms d’emprunt. Vos vrais noms, vos professions, et depuis quand vous êtes ici. »

Viktor, affalé près de la cheminée, ricana sans lever les yeux de son téléphone mort. « On se croirait dans un interrogatoire de police, Moreau. Passe-moi un whisky et je te donnerai mon autobiographie complète. »

« On se croirait surtout sur un versant à dix minutes de la saison morte, compléta Luc. Et si ce que je soupçonne est juste, quelqu’un dans cette pièce a fait exprès de nous couper du monde. Alors avant que je passe la journée à fouiller les moindres recoins, je veux savoir qui je cherche. »

Camille était assise droite sur le canapé, les mains croisées sur les genoux. Elle ne regardait personne. À sa gauche, Nina, la cheffe étoilée devenue l’attraction principale du séjour de Viktor, faisait tourner lentement son poignet droit, comme pour vérifier que son bracelet n’avait pas bougé. Elle parlait à voix basse à l’oreille d’Henri, qui l’écoutait d’un air absent. L’ancien avocat avait la mine d’un homme qui aurait préféré être n’importe où ailleurs, sauf peut-être dans son bureau verrouillé à l’étage, dont Luc n’avait toujours pas réussi à s’approcher.

« Je commence, dit Luc. Luc Moreau, ancien guide de haute montagne, consultant en sécurité avalanche. Je suis ici depuis trois semaines, missionnné par la société de gestion du chalet pour vérifier les procédures avant l’arrivée des clients. Je dormais dans l’annexe, jusqu’à ce que la neige décide de nous réunir. »

Viktor leva son verre. « Viktor Arushanov. Homme d’affaires. Mécène. Officiellement en vacances avec des amis, officieusement en train de me demander pourquoi je paie des fortunes pour que la montagne essaie de me tuer. Ici depuis trois jours. »

« Trois jours, reprit Camille sans lever les yeux. Tu es arrivé dimanche soir, avec Kader et Béa. Nous, on était là depuis samedi. »

Viktor haussa un sourcil. « Nous ? »

Camille marqua une pause. Elle avait dit ça sans réfléchir, et Luc vit le calcul apparaître sur son visage. « Moi et les autres membres du staff. La cheffe, son commis, Kader le chauffeur, Léa l’intendante. »

Henri, enfin, se racla la gorge. « Henri Delacroix. Gestionnaire immobilier du chalet pour le compte des propriétaires. J’ai la responsabilité du site, des accès, des stocks. J’étais sur place pour la pré-saison, pour coordonner les équipes techniques. C’est moi qui vous avais recommandé Moreau, d’ailleurs. »

Luc se tourna vers les deux silhouettes effacées près de la baie vitrée. Un homme et une femme, la trentaine, habits de ski haut de gamme, mais posture différente de celle d’invités habitués du luxe. Luc les avait vus décharger les bagages de Viktor, porter les caisses de vin.

« Kader et Béa, dit l’homme en se levant à moitié. On est en charge de la logistique. On connaît Viktor depuis une décennie. On est pas clients, on est au service. »

Luc sortit son carnet et écrivit. Sept personnes. Il s’arrêta, recompta. Sept, plus lui, huit. Mais il manquait le neuvième membre — celui qui aurait dû être là et qui ne l’était pas. Où était passé l’accompagnateur du groupe, le deuxième client annoncé sur la fiche de réservation ?

« Vous êtes trois clients sur la liste initiale : Viktor, sa cheffe, et un certain Pavel Sokolov. Où est Pavel ? »

Le silence, cette fois, fut différent. Les regards convergèrent vers Viktor, qui but une gorgée de son verre avant de répondre. « Pavel n’est jamais monté. Il a annulé la veille du départ. Problèmes de visas, il m’a dit. Tu veux son numéro ? »

« Il t’a dit, ou il t’a écrit ? »

« Écrit. Pourquoi ? » Viktor se redressa légèrement. La question l’avait dérangé.

Luc nota mentalement : Pavel Sokolov, prévu, absent. Annulation par écrit. Personne n’a pu le croiser dans la région depuis son départ. Il releva la tête et balaya l’assemblée du regard. Huit personnes, un chalet isolé, une tempête qui n’allait pas s’arrêter avant quarante-huit heures au moins. Mais ce qui l’inquiétait le plus n’était pas dans la pièce. C’était ce qu’il avait vu une heure plus tôt, depuis la fenêtre du premier étage, à travers le rideau de neige : une silhouette sombre, encapuchonnée, marchant d’un pas régulier vers le col.

Or le col était à trois heures de marche à skis, par beau temps. Et plus personne n’avait de satellite phone. Personne sauf le voleur.

« Bien. Maintenant, écoutez-moi tous. » Luc posa les deux mains à plat sur la table. « J’ai vérifié les moyens de communication. Le téléphone par câble est mort. La radio est coupée. Le satellite phone de secours a disparu. Et ce chalet dispose normalement d’un dispositif de signalisation d’urgence : fusées éclairantes, fumigènes, un mini-trépied à miroir pour l’aviation. Je veux qu’on fasse l’inventaire devant moi, maintenant, tous ensemble. »

Cette fois, aucun sarcasme ne lui répondit. Viktor se leva, laissant son verre. Camille et Henri le suivirent. Luc les conduisit vers le local technique, un réduit sans fenêtre coincé entre la cuisine et la réserve, dont il tira la porte métallique. Sur les étagères s’alignaient des lampes frontales, des piolets, deux paires de raquettes à neige, des couvertures de survie.

Dans le compartiment du haut, à hauteur d’épaule, était scotchée une liste imprimée : CONTENU INVENTAIRE – FUSÉES ÉCLAIRANTES x6 – FUMIGÈNES ORANGE x4 – ÉMETTEUR VHF SECOURS x1.

Luc se hissa sur la pointe des pieds et ouvrit le caisson bleu. À l’intérieur, il n’y avait rien. Le compartiment était vide, soigneusement nettoyé, comme si quelqu’un avait passé un chiffon sur la poussière.

« Qui avait accès à cette réserve ? » demanda-t-il, la voix plus basse qu’il l’aurait voulue.

Personne ne répondit. Derrière lui, Camille dit enfin, presque malgré elle : « La porte était grande ouverte lundi. Je l’ai vue en allant chercher le linge. J’ai cru que c’était moi qui avais mal fermé. »

Henri fit un pas en avant, les traits tendus. « C’est impossible. Cette porte ferme à clé. Il n’y a que trois clés dans ce chalet : celle du gestionnaire, celle du gardien, et une copie dans le coffre de ma chambre. J’ai ma clé sur moi. »

Il sortit un trousseau de sa poche et le fit tinter. Luc regarda les clés, puis la serrure, puis la poussière sur l’étagère du bas, qui elle n’avait pas été touchée. Quelqu’un connaissait les lieux. Quelqu’un avait une clé que ne figurait pas sur la liste d’Henri. Ou quelqu’un avait profité d’un moment où personne n’avait vu.

La faim lui rappela qu’ils avaient à peine mangé depuis deux jours. Il laissa le caisson ouvert, en preuve vivante de ce qu’il venait de découvrir. Huit personnes, un chalet, et aucun moyen d’appeler à l’aide. Et dans la tempête, à l’instant précis où il tournait le dos pour rentrer dans le séjour, il pensa à cette silhouette qu’il avait vue gravir la pente vers le col. Il pria intérieurement pour que ce fût un sauveteur. Mais dans son expérience, les sauveteurs n’approchaient pas seuls par la montagne en pleine saison morte, en pleine tempête, sans allumer de balise.

Il se retourna vers le groupe et sourit — un sourire qui ne toucha pas ses yeux. « Alors, qui d’entre vous est sorti après la chute de l’avalanche ? »

Personne ne répondit. Quelque part dans le chalet, Luc entendit distinctement une porte claquer à l’étage.