Blanc Total
Lire le chapitre 6: First Light
La lumière pâle de l’aube filtrait à travers les rideaux épais, mais dans le chalet, personne n’avait dormi. Luc avait rassemblé le groupe dans le salon principal, ses yeux encore cerclés de fatigue. Il n’avait pas refermé l’œil de la nuit, trop occupé à parcourir mentalement chaque recoin de la bâtisse pour deviner où l’on avait bien pu dissimuler les fusées de détresse.
— On va fouiller le chalet, annonça-t-il d’une voix ferme. Pièce par pièce. Les fusées existent. Elles n’ont pas quitté le bâtiment.
— Tu en es sûr ? demanda Nadia, ses doigts crispés sur un verre vide. Parce que rien ne dit qu’elles n’ont pas été jetées dans un ravin avec le reste.
— On a vérifié toutes les issues. Les fenêtres étaient gelées de l’intérieur. Personne n’est sorti sans qu’on voie les marques dans la neige. Alors oui. Elles sont là.
Henri croisa les bras, appuyé contre le mur près de la cheminée éteinte comme pour s’effacer du débat. Pavel manquait, bien sûr. Mais chacun des huit autres présents n’avait pas pipé mot depuis que Luc avait annoncé l’inventaire complet des effets personnels.
Ils commencèrent au rez-de-chaussée.
La cuisine, la salle à manger, le salon, la bibliothèque aux murs lambrissés. Ils cherchèrent dans les placards, derrière les radiateurs, sous les coussins de canapé. Rien. Une tension sourde s’installait, chacun surveillant les gestes des autres plus que l’objet de leur quête. Viktor suivait Luc comme son ombre, ses remarques ponctuant chaque pièce inspectée.
— Tu cherches bien ? lança-t-il dans la chaufferie, alors que Luc inspectait la tuyauterie. Tu es sûr que t’as pas envie de garder les fusées pour toi ? Prix d’un appel de secours quand on est coincé, ça vaut cher.
Luc se redressa, la poussière grisant ses doigts. Il ne releva pas. Il aurait pu, mais répondre à Viktor n’apporterait rien. L’homme était une pile électrique à vif, sa peur se transformant en agressivité. C’était précisément ce que Luc redoutait dès la première heure.
— Le sous-sol, annonça-t-il. Restent les chambres, la buanderie, et les deux pièces du fond.
Ils descendirent par l’escalier étroit, la lumière des plafonniers encore plus blafarde que celle du matin. Luc marqua une pause au pied des marches, flairant un courant d’air froid. Il était passé ici une dizaine de fois depuis la veille, mais quelque chose avait changé. Une porte à sa gauche, qu’il avait prise pour celle d’une cave à vin, était entrouverte.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Camille, inquiète de son hésitation.
— Le sauna. Il n’est pas dans les plans du chalet.
Il poussa la porte. Ses gonds résistèrent un instant — le bois avait gonflé d’humidité — puis s’ouvrirent avec un claquement sec. À l’intérieur, la pièce exiguë était tapissée de cèdre, les banquettes alignées le long des murs. Un vieux poêle à bois était froid depuis longtemps. Mais Luc ne s’arrêta pas sur le mobilier.
Par terre, près de la banquette du fond, une tache sombre maculait le plancher clair. Il se pencha, passa un gant dessus. Ses doigts retinrent un résidu poisseux, acide, ferreux. Il les approcha de son nez et laissa l’odeur confirmer ce que ses yeux voyaient déjà.
— Y a du sang ici, dit-il sans détour.
Un frisson parcourut le groupe compact dans l’embrasure. Nadia recula d’un pas. Pierre, le cuisinier, jeta un regard rapide autour de lui puis sur la serrure fracturée sur le sol en éclats. Des marques de levier griffaient le bois du cadre.
— Quelqu’un a forcé la serrure, continua Luc. Et ça n’est pas récent. La coagulation date d’avant l’avalanche.
— Du sang ? répéta Viktor, haussant le ton. Putain de merde. Qui s’est blessé ? Qui a saigné ici ?
Le silence fut sa réponse.
Luc s’accroupit, étudia la tache. Une quantité substantielle. Quelqu’un avait perdu beaucoup de sang, ou avait été traîné là. Il suivit la trace du regard. Elle s’arrêtait net aux lattes du plancher — pas de gouttelettes au-delà. Comme si la personne avait été transportée, pas marchée, après être restée là un moment.
— Je vais te dire ce que je vois, coupa Viktor, dont la voix tremblait maintenant d’assurance plus que de peur. C’est ton terrain, ton boulot, ton chalet de luxe où t’as jeté des gens riches. Tu connaissais ce sauna. Tu savais que c’était là. T’aurais pas dû nous étonner.
Luc se releva lentement, croisant le regard de Viktor au-dessus des épaules de Camille. Il ne détectait aucune ruse dans la colère de l’homme, juste la panique qui cherche une proie.
— Je n’ai jamais mis les pieds dans ce chalet avant hier, répondit-il. Je fais l’entretien des pistes, je ne suis pas propriétaire.
— Alors pourquoi tu connaissais le sauna ? Pourquoi tu t’es arrêté pile ici ?
— Parce que c’est le seul endroit qu’on n’a pas encore fouillé, Viktor. Et qu’il reste pas frais cette pièce. Personne ne l’a ouverte depuis des jours, et pourtant la porte était entrouverte.
Il s’avança vers le poêle, passa la main derrière. Rien. Il inspecta les banquettes de cèdre, les jointures, les lattes. Sous la banquette du fond, ses doigts se refermèrent sur quelque chose de dur et froid, glissé sous la plaque de bois. Il tira.
Un couteau de cuisine à la lame large, encore poissée de rouge sombre, apparut. Le manche en bois nu, sans inscription. Il le posa délicatement sur le cèdre devant la tache de sang.
Pierre recula avec un sursaut.
— C’est pas un de mes couteaux, dit-il immédiatement. Les miens sont chromés, gravés. Ça, ça vient de nulle part.
— Vraiment ? demanda Viktor, la voix suraiguë. T’es sûr ? Parce que t’es le seul ici qui traîne avec les couteaux toute la journée, non ?
— Va te faire foutre, répondit Pierre sans hausser la voix. Si vous voulez me suspecter pour un couteau de boucher qui traîne dans un chalet avec une cuisine, allez-y. Mais moi, j’ai pas saigné cette pièce.
Camille se cachait le visage derrière ses mains. Nadia avait reculé dans le couloir. Henri se tenait immobile, bras croisés, observant la scène avec une intensité étrangement calme. Luc nota que, parmi tous, il était le seul qui n’avait pas encore regardé le couteau. Il fixait Luc.
— Quoi ? demanda Luc.
— Rien, répondit Henri, la voix basse. Je me disais juste que t’as trouvé ça très vite. La porte entrouverte. La tache. Le couteau. Comme si t’avais déjà su où chercher.
Le silence s’alourdit. Luc soutint son regard, mais entendit derrière lui les murmures s’activer. Viktor se rapprocha, menton relevé, pointant du doigt la tache sombre.
— On a un problème de fond, Moreau. Un de nous a peut-être saigné ici, ou quelqu’un d’autre est venu et reparti — mais personne ne veut rien dire. Et toi, on sait rien de toi non plus. T’arrives avec tes contrôles, tes questions, ton inventaire. T’ouvres les bonnes portes, tu trouves les bons indices. Trop pratique.
Luc inspira lentement, sentant le froid du sous-sol lui entamer les épaules. La pièce était devenue une boîte à écho, et chaque parole de Viktor résonnait avec la force d’un soupçon partagé.
— Je vais vous dire ce que je sais, répondit-il enfin. Ce couteau est dans un état qu’on obtient pas en coupant du fromage. La serrure de cette porte a été forcée de l’intérieur, pas de l’extérieur. Et le sang est sec depuis bien avant que vous mettiez les pieds ici. Quelqu’un dans ce chalet a un problème avec la vérité, et c’est pas moi qui vais creuser la neige pour trouver des réponses qui vous conviennent.
Il ramassa le couteau, l’enveloppa dans un torchon trouvé près du poêle, et se dirigea vers l’escalier sans se retourner.
— Je monte le garder dans ma chambre. Si quelqu’un veut le récupérer, il passera par moi.
Dans son dos, les réactions se déchaînaient. Viktor vociférait, Pierre répondait par saccades. Mais Luc avait déjà l’esprit ailleurs.
Il montait les marches, le paquet serré contre son torse, quand un bruit ténu lui fit tourner la tête. Au fond du couloir du rez-de-chaussée, à moitié dans l’ombre d’une porte entrebâillée, une silhouette s’éloignait — trop large pour être celle de Camille, trop svelte pour être celle de Pierre. La porte se referma sans claquement.
Henri avait dû monter avant les autres. Mais le pas qu’il venait d’entendre n’avait pas le poids d’Henri.
Luc s’arrêta une seconde, le souffle court, et se retourna vers l’escalier du sous-sol où les tensions continuaient de s’enflammer.
Quand il redescendrait, il aurait une question de plus à poser. Et ce coup-ci, personne ne pourrait éviter d’y répondre.