Blanc Total
Lire le chapitre 7: Fracture
La dispute éclata au moment où Luc refermait la porte de sa chambre sur le couteau ensanglanté, enveloppé dans une serviette de bain volée dans la lingerie.
— Tu mens ! La voix de Viktor tonna à travers le couloir, portée par une colère qui semblait le gonfler de toute sa masse. Cette bouteille de Pétrus valait douze mille euros. Tu ne me feras pas croire qu’elle s’est volatilisée.
Luc glissa le couteau sous son matelas et sortit. Dans le grand salon, le feu de cheminée jetait des ombres vacillantes sur les visages tirés. Pierre, le chef, se tenait dos au comptoir de la cuisine ouverte, bras croisés, une expression butée qui n’avait rien de conciliant. Viktor avançait vers lui, la mâchoire serrée, les poings fermés.
— Je te l’ai dit. La cave était fermée à clé. Je n’y ai pas touché depuis l’inventaire.
— L’inventaire ? Ton inventaire ? Tu as parlé de six bouteilles de rouge ordinaire, pas de Pétrus. Tu as échangé les étiquettes ? C’est ça ?
Camille s’interposa, mains levées, mais Viktor la contourna comme un taureau qui aurait repéré le chiffon rouge. Pierre ne recula pas. Dans ses yeux, Luc vit autre chose que la simple défense d’un employé : une lueur de défi, presque une provocation.
— Arrêtez. La voix de Luc claqua comme un fouet. Il avait marché jusqu’à eux sans même s’en rendre compte. Vous réglez vos comptes maintenant ? Vraiment ?
Viktor pivota vers lui. Son visage, congestionné, semblait sur le point de fondre.
— Toi. Le guide qui trouve tout, qui sait tout. Dis-moi, elle est où, cette bouteille ? Tu l’as cachée avec ton couteau, avec tes preuves ?
— Je n’ai aucune preuve contre toi, Viktor. Et toi, tu n’as aucune preuve contre Pierre. Une bouteille manquante dans une cave fermée pendant qu’on a un saboteur à bord, ça ressemble à une diversion. Tu ne vois pas ça ?
Un silence tendu s’étira. Isabelle, la femme de Viktor, restait recroquevillée dans le canapé, les mains autour d’un mug de thé froid. Henri se tenait près de la fenêtre, silhouette sombre contre le gris de la tempête. Il observait, comme toujours, sans intervenir.
Pierre cracha presque ses mots :
— Je n’ai pas touché à ce vin. Je prépare les repas, je ne bois pas du Pétrus avec les clients. Vous croyez que je risquerais ma place pour une bouteille ?
— Ta place ? Viktor ricana. Tu crois qu’il y aura encore une place, ici ? Quand tout ça sera fini, si ça finit, il y aura une enquête. Et tu seras le premier interrogé. Le cuisinier, toujours le dernier dans la pièce, toujours le premier quand il faut couper un câble…
— Ça suffit. Luc se plaça entre eux. Viktor, va te calmer dans ta chambre. Pierre, reste ici. On n’avance pas à coups d’accusations gratuites.
Viktor hésita. Ses yeux balayèrent la pièce, cherchant un allié, ne trouvant que des visages détournés. Finalement, il cracha par terre, un geste de défi qui vida la pièce de la tension comme une aiguille crevant une baudruche, et il partit. Ses pas lourds firent trembler le parquet de l’escalier, puis une porte claqua.
Luc laissa échapper un soupir. Il s’approcha de Pierre, baissa la voix :
— C’est vrai ? Cette bouteille existait ?
Pierre soutint son regard. Il y avait quelque chose de franc dans ses yeux, une fatigue aussi.
— Oui, elle existait. Mais elle est partie avant l’avalanche. Le client qui l’avait commandée est reparti avec. Il a insisté, voulait la déguster dans sa suite. Je lui ai donné le reçu.
— Qui ?
— Pavel.
Le nom flotta entre eux. Pavel Sokolov, l’invité fantôme, celui qui n’était jamais arrivé. Luc sentit une pièce du puzzle tourner douloureusement dans sa tête.
— Pavel a annulé la veille, dit-il. Tu confirmes ?
— Il avait commandé la bouteille avant d’annuler. Peut-être qu’il a rappelé pour la faire livrer ailleurs. Le concierge à Chamonix aurait pu l’expédier.
C’était plausible. Trop plausible, presque cousu main. Luc nota mentalement de vérifier le cahier des livraisons, puis hocha la tête vers Pierre :
— Va m’aider au local technique. Je dois vérifier la génératrice.
Pierre parut surpris, puis acquiesça. Camille, qui avait observé la scène en silence depuis l’entrée du salon, fit un pas vers eux :
— Je viens aussi. Je ne veux pas rester ici avec eux.
Luc ne dit rien. Trois personnes valaient mieux que deux pour porter les bidons de carburant.
Le local technique était un réduit sans fenêtre accolé à la chaufferie, où un groupe électrogène diesel de secours ronronnait faiblement, preuve qu’il répondait encore à la demande du chalet. La lumière y était blafarde, une lampe de chantier suspendue au plafond par un fil. Luc inspecta d’abord les fusibles : tous à leur place. Puis le filtre à carburant, les durites de raccordement. Il fit le tour de la machine, accroupi dans un espace étroit, quand son pied heurta quelque chose de dur.
Il baissa les yeux. Dans l’ombre, entre le mur et le socle du groupe, un bâton de ski gisait. Pas un bâton entier : une moitié brisée, la cassure nette, fibre de carbone éclatée. Luc le ramassa. La poignée portait encore un gant de cuir humide, retourné comme si la personne l’avait arraché dans la précipitation.
Pierre le rejoignit. Son regard s’attarda sur l’objet.
— C’est un modèle de location, dit-il. Ceux qu’on garde dans le vestiaire pour les clients qui oublient leur matériel.
Luc fit tourner le bout du bâton entre ses doigts. La cassure était fraîche : la fibre, d’un blanc neigeux, n’avait pas noirci sous l’effet de l’humidité. Et elle était trop propre pour un accident. Quelqu’un avait forcé le bâton contre le générateur, ç’aurait pu servir pour bloquer une pale, pour engager une courroie, pour provoquer un faux contact.
— C’est un message, murmura-t-il.
Camille s’était glissée derrière eux, le visage tendu dans la lumière diffuse.
— Un message ?
— Quelqu’un veut semer la confusion. Une bouteille disparue, un bâton abandonné… Il nous fait courir après des petits indices pendant que le vrai travail se fait ailleurs.
— Quel vrai travail ? demanda Pierre.
Luc ne répondit pas tout de suite. Il passa le doigt le long de la cassure, puis examina la poignée. Le gant n’était pas un gant de ski classique : il était doublé de laine épaisse, de la marque haut de gamme qu’on ne trouvait que dans les boutiques du village. Et à l’intérieur, retourné, un monogramme brodé dans la doublure, à peine lisible :
H. B.
Luc ferma les yeux une seconde. Henri Beaumont. Le propriétaire du chalet. L’homme qui n’avait pas quitté son bureau verrouillé pendant toute la soirée, qui avait juré n’avoir jamais touché aux câbles. Mais il était de ceux qui connaissaient chaque recoin de cette bâtisse, chaque fiche électrique, chaque point faible, chaque bouteille dans sa cave.
Il ouvrit les yeux. Un froid qui n’avait rien à voir avec la température dehors lui remonta le long de la colonne.
— Le saboteur, dit-il lentement, ne veut pas seulement nous piéger. Il veut que nous nous entre-déchirions. Chaque fausse piste fait grandir la suspicion. Une bouteille pour dresser Viktor contre Pierre, un bâton pour m’amener à suspecter Henri, et pendant ce temps… il gagne du temps. Il attend.
Camille demanda dans un souffle :
— Il attend quoi ?
Luc regarda le bâton brisé, puis la fenêtre aveugle du local technique qui donnait sur le mur de la salle de sauna, celui qu’ils avaient forcé quelques heures plus tôt.
— Que nous soyons trop occupés à nous entre-tuer pour remarquer que nous sommes en train de mourir, tout simplement. Que le froid finisse le travail.
Il remit le bâton dans l’ombre, soigneusement, à la même place, comme si se charger de ces preuves trop commodes revenait à jouer selon les règles de quelqu’un d’autre.
— On retourne au salon, dit-il. On surveille nos propres arrières.
Mais il savait déjà que dans cette maison, le sol se dérobait sous chaque pas.