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Lire le chapitre 8: The Guide's Tale

La réserve alimentaire s’étendait sur trois rangées de rayonnages métalliques dans un coin du cellier, derrière des caisses de vin vide et un vieux traîneau de bois. Luc fit l’inventaire à voix basse, un crayon glissant sur une feuille quadrillée, comptant les boîtes de conserve, les sacs de riz, les barres de céréales. Ses doigts ralentirent sur un carton étrangement léger, marqué *Céréales – Maxi Format*. Il l’ouvrit. Il contenait quatre rouleaux de papier hygiénique.

Il le reposa, nota le manque. Puis il déplaça une caisse de bouteilles d’eau et aperçut, coincée derrière un tas de bois de chauffage, une feuille pliée en quatre. Le papier était jauni, bords humides, l’encre baveuse d’un stylo-bille qui avait coulé.

Il la déplia.

Une écriture serrée, inclinée vers la droite, presque un télégraphe.

*Je sais ce que vous faites. Vous croyez que je ne regarde pas, mais je regarde. J’aurais dû le signaler plus tôt. Je ne peux pas rester ici. Si quelqu’un trouve cette note, cherchez-moi. Je serai au refuge de la Croix du Loup. Ne faites pas confiance à M. Vernet.*

Signé : *A. Fischer.*

Luc relut le nom. Fischer. Le guide précédent. Celui qui avait quitté le chalet trois semaines avant l’arrivée du groupe, officiellement pour « raison personnelle ». La station avait parlé d’un départ précipité, sans remplaçant. Directeur de l’agence avait évoqué un empêchement familial. Mais ça, ça n’avait rien d’un empêchement familial.

Vernet. Le nom lui fit plisser les yeux. Henri Vernet. Le vieux Bourguignon aux manières d’aristocrate, au monogramme brodé sur ses gants. Il avait prétendu ne connaître personne du personnel du domaine. Or, la note de Fischer affirmait précisément le contraire : il le connaissait, il l’observait, et il ne lui faisait pas confiance.

Luc replia la note et la glissa dans la poche intérieure de son blouson. Il était seul dans le cellier depuis cinq minutes, mais savait que chaque minute seule augmentait les soupçons. Viktor était capable de dire qu’il préparait un évasion, ou pire.

Il remonta par l’escalier de service, passa près de la porte de l’office verrouillée dont Henri avait discuté avec tant d’agitation quelques heures plus tôt. La porte, elle, semblait intacte. Il continua.

Dans le salon principal, le groupe s’était regroupé autour de la grande table, des éclats de voix ponctuaient le murmure général. Viktor, debout, agitait une tasse vide. Pierre, affalé dans un fauteuil, les yeux rouges, un pansement autour de la main droite.

Camille se leva dès qu’elle vit Luc entrer. Elle portait encore la parka de secours, blanche et doublée, qu’elle refusait visiblement de retirer depuis des heures.

— Alors, la réserve ? demanda-t-elle.

— Il reste de quoi manger neuf jours, en rationnant. Dix si on compte les pâtes. On chauffera au bois, la réserve de bûches est bonne. C’est le long terme qui s’annonce compliqué. Petit déjeuner ensemble, deux repas par jour. On tiendra le temps que la tempête se calme.

Camille hocha la tête, soulagée de la précision des chiffres.

Mais Luc n’avait pas terminé. Il fixa Henri, assis à l’écart, près de la cheminée, un livre fermé sur les genoux. Il avait l’air trop calme, cet homme. Trop immobile.

— Monsieur Vernet, dit Luc, je dois vous poser une question. Le guide précédent du domaine, un certain Fischer. Vous le connaissiez ?

Henri ne cilla pas. Pendant un long moment, le seul mouvement dans cet homme fut le tic de sa pomme d’Adam, juste au-dessus du col de laine.

— Fischer ? J’ai plein de noms en tête, jeune homme. La station en emploie une trentaine en hiver.

— Celui-ci était présent à ce chalet même jusqu’à trois semaines avant votre arrivée. Un nommé A. Fischer. Une initiale de plus, peut-être. Alois ou Alexandre ?

— Alois Fischer, répondit Henri, trop vite. Le guide d’honneur, celui qui organisait les courses de fond. Nous avons échangé quelques mots à mon arrivée. Il était sur le départ.

— Vous avez échangé plus que quelques mots.

Henri durcit son regard pour la première fois.

— Que voulez-vous insinuer ?

Viktor s’approcha, la tasse serrée contre la poitrine.

— Il nous a encore rien dit, Moreau. Juste des questions. Pour un type qui nous demande de faire confiance, tu joues à cache-cache.

Luc ne le quitta pas des yeux.

— Parce que je viens de trouver une note qui accuse explicitement M. Vernet d’un comportement suspect. Une note laissée par le guide précédent, qui a disparu de la station sans prévenir personne. Le même homme qui pourrait savoir ce qui s’est passé ici avant notre arrivée.

L’effet fut immédiat. Les yeux de tout le monde tournèrent vers Henri. Il ouvrit la bouche, la referma, puis la rouvrit en deux mots seulement :

— C’est faux.

— Qu’est-ce qui est faux ? demanda Camille. La note ? Ou votre relation avec lui ?

Henri se leva, lentement, son livre tombant sur le tapis.

— Cette note est ancienne. Fischer avait des problèmes avec un client, un homme d’affaires mécontent de son voyage. Il envahissait ma table au dîner de la station pour se plaindre de l’attitude de ce client. Il cherchait quelqu’un à qui raconter, moi, j’avais un rôle honorifique dans le comité. C’est tout. Nous n’étions pas amis.

Luc croisa les bras, non convaincu.

— Et ce client, vous vous souvenez de son nom ?

Henri détourna le regard un instant, trente centimètres trop long.

— Non. Nous ne nous sommes parlés qu’une fois.

Le silence tomba sur la pièce comme une neige lourde. Luc savait que l’homme mentait. Pas nécessairement le monologue, mais le détail. Quelque chose dans la façon dont il avait répondu, presque automatique, sentait le récit préparé. Un guide qui avait envoyé trois appels téléphoniques désespérés à la station pour signaler un problème grave, puis qui disparaît de la circulation trois semaines avant un avalanche meurtrière pendant un séjour privé dans son propre chalet — cela faisait trop de coïncidences pour être un hasard.

Il décida de jouer le tout pour le tout.

— Vous mentez, monsieur Vernet. Et je compte bien trouver Fischer pour vous faire dire la vérité.

La neige, au-dehors, redoubla de violence. Un rafale frappa les baies vitrées comme un coup de poing. Luc se dirigea vers l’entrée, sortit, et pendant que le vent l’aveuglait, il se figea.

Dans la poche intérieure de son blouson, une autre main, fine, avait glissé un papier plié en quatre depuis leur dernière rencontre dans le cellier. Il le déplia sous l’auvent, dans la lumière blanche.

Une écriture différente, plus féminine, dactylographiée :

*Fischer est mort. Accident de ski, trois jours après son départ. Interrogez Pierre sur ce qu’il faisait à Chamonix, le 14. Donnez la note à personne.*

Il n’y avait pas de signature.

Luc leva les yeux. Du chalet, il distinguait maintenant deux silhouettes à la fenêtre du salon : Viktor et Henri. Mais une troisième silhouette, presque invisible, se glissa du côté de l’office verrouillé. Porte entrouverte. Une ombre blanche.

Il courut vers la maison.