Ce Que La Saone Noublie Pas
Lire le chapitre 2: — LA MAISON EN GUERRE
Thomas et sa femme Sophie avaient vendu leur appartement parce que leur fils, Maxime, devait entrer dans un lycée privé coûteux. Thomas gagnait correctement sa vie dans une entreprise d'énergie, mais les frais s'accumulaient et Sophie refusait l'idée que leur fils renonce à certaines possibilités pour des raisons d'argent.
Au même moment, un groupe hôtelier avait proposé de racheter la maison des Bernard et l'immeuble voisin afin de créer plusieurs suites haut de gamme inspirées du Vieux Lyon.
L'offre était considérable.
Henri avait refusé avant même d'entendre la fin.
« Ils vont mettre trois marionnettes dans une vitrine, appeler ça “âme lyonnaise” et vendre la nuit quatre cents euros », disait-il.
Sophie, elle, trouvait surtout que quatre cents euros la nuit constituaient une preuve d'intelligence économique.
Claire n'avait même pas posé ses sacs lorsque Sophie demanda :
« Tu restes combien de temps ? »
« Je ne sais pas. »
Thomas regarda les valises.
« Laurent n'est pas venu ? »
Lucie leva brusquement la tête.
« Papa est mort. »
Le silence tomba d'un seul coup.
Marianne prit Lucie dans ses bras.
Thomas pâlit.
Sophie porta une main à sa bouche.
Henri se leva lentement.
« Mort comment ? »
« Accident de voiture. »
« Et tu ne nous as rien dit ? »
Claire sentit la fatigue devenir colère.
« Tu ne répondais plus à mes appels. »
« Ta mère existait. Tes frères existaient. »
« Je sais. »
« Tu savais donc encore que tu avais une famille. »
Marianne intervint.
« Henri, pas maintenant. »
Mais Henri avait attendu trois ans pour parler.
Il lui reprocha Paris. Son mariage. Sa décision d'abandonner son emploi après la naissance de Lucie. Il lui reprocha même, sans le dire clairement, de n'avoir jamais voulu reprendre la tradition qui lui tenait à cœur.
Henri avait enseigné le français au collège, mais sa passion véritable était le Guignol lyonnais et tout ce qui gravitait autour : marionnettes, chansons populaires, parler lyonnais, petites scènes satiriques, récits de canuts et mémoire des quartiers.
Quand Claire avait dix ans, il lui apprenait à manipuler les personnages. À seize ans, elle trouvait cela ringard. À dix-huit, elle avait choisi des études d'hôtellerie contre l'avis de son père.
« J'ai élevé ma fille », dit Claire. « Je ne me suis pas vendue. »
« Tu as renoncé à toi-même. »
« C'était mon choix. »
Henri la regarda droit dans les yeux.
« Alors pourquoi reviens-tu ? »
La phrase la frappa exactement où il voulait.
Claire attrapa une valise.
« Je vais prendre une chambre d'hôtel. »
Marianne protesta.
Julien annonça qu'il pouvait dormir chez un ami.
Sophie commença à parler de manque de place.
Claire sortit avant de hurler.
Sous le porche, un homme s'arrêta net.
« Claire Bernard ? »
Elle reconnut Antoine Girard.
Ils avaient grandi dans la même rue, fréquenté les mêmes écoles et passé leur adolescence à se promettre qu'ils quitteraient Lyon avant trente ans.
Antoine, lui, était revenu depuis longtemps.
Il regarda les valises, Lucie, puis le visage de Claire.
« Tu veux que je t'aide ? »
Il ne demanda rien d'autre.
Claire hocha la tête.
« Oui. »