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Cœurs Hors-Jeu

Lire le chapitre 10: The Taping

Le téléphone d’Elena vibra contre la table de la cuisine à 6 h 47, un bourdonnement insistant qui trancha le silence de l’aube londonienne. Elle ne dormait pas. Elle n’avait pas dormi depuis que Jack lui avait donné le contact de Sarah Okafor. Son cerveau tournait en boucle sur les tests de dopage manipulés, sur Ashcroft, sur ce frère à l’hôpital St Mary’s qu’elle n’avait pas encore osé appeler.

L’écran affichait : *MARCUS – RÉDACTION*. Son rédacteur en chef. À cette heure, ça ne présageait rien de bon.

— Tu as vu ta boîte mail ? demanda-t-il sans préambule.

— Marcus, il est six heures et demie du matin.

— Réponds à la question.

Elena se leva, pressa le téléphone entre son oreille et son épaule tout en ouvrant son ordinateur portable. La lumière bleue de l’écran l’éblouit.

— Je la regarde, dit-elle.

Un fichier audio. Anonyme. Objet : *Pour rectifier les faits, très chère collègue.*

Son sang se glaça.

— Ne l’ouvre pas là, dit Marcus. Viens au bureau. Maintenant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une conversation entre Jack Reid et Ashcroft. Enregistrée. Et si elle est authentique, c’est la plus grosse exclusivité de la saison.

Elena resta figée, une main sur le clavier. Une conversation entre Jack et Ashcroft. Un enregistrement anonyme. Chaque instinct journalistique en elle hurlait *piège*, tandis qu’une autre partie, plus sournoise, murmurait *peut-être que Jack t’a menti, encore*.

— J’arrive, dit-elle. Ne touche à rien avant que je sois là.

— Dépêche-toi. Le comité de rédaction se réunit à huit heures.

Elle raccrocha, enfila un blouson par-dessus son tee-shirt, attrapa son dictaphone au passage — celui-là même dont Jack lui avait conseillé de se servir avec prudence à Kensington — et claqua la porte derrière elle. L’air de février lui mordit les joues pendant qu’elle courait vers le métro.

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La salle de rédaction sentait le café brûlé et la tension nerveuse. Marcus l’attendait devant son bureau, les bras croisés, une expression qu’elle ne lui connaissait pas : celle d’un homme qui tient une bombe entre les mains et veut savoir s’il doit la lancer ou la désamorcer.

— Installe-toi, dit-il en désignant une chaise. Je te le passe une fois, sans notes.

Elena s’assit. Marcus appuya sur play.

La voix de Jack Reid remplit la pièce, granuleuse, comme captée à travers une poche de manteau.

*— …vous ne pouvez pas vendre Adeyemi. Il est le futur de ce club.*

Puis celle d’Ashcroft, calme, presque mielleuse.

*— Le futur, Jack ? Vous avez trente-quatre ans. Vous parlez du futur d’un club quand votre propre avenir est derrière vous ?*

*— Je vous préviens juste. Si vous vendez ce gamin pour équilibrer vos comptes, je ne reste pas une journée de plus. Je démissionnerai devant les caméras s’il le faut.*

Un silence. Puis Ashcroft, plus bas, plus dangereux :

*— Intéressant. Et vous signeriez quoi, au juste, devant ces caméras ? Parce que votre clause…*

Le fichier s’arrêta net.

Elena resta immobile. Son cœur avait ralenti, comme si le temps s’était figé autour d’elle. Le visage de Jack, jeudi soir, quand il lui avait parlé de Sarah Okafor. La façon dont il avait baissé la voix, dont il l’avait regardée droit dans les yeux en lui disant qu’il protégerait ce club coûte que coûte.

Et maintenant ça.

— Il menace de démissionner, dit Marcus. Le capitaine de West London FC qui refuse la vente d’un espoir de dix-neuf ans. Tu te rends compte de l’impact ? Les supporters vont le porter en triomphe. Ashcroft est coincé.

— Ou c’est exactement ce qu’Ashcroft veut qu’on croie, répondit Elena.

Marcus fronça les sourcils.

— Comment ça ?

— Qui a envoyé ce fichier ? Anonymement. Sans message, sans demande d’argent, sans revendication. Qui envoie une bombe pareille sans la faire payer ?

— Peut-être un initié qui veut protéger Jack, qui a entendu la conversation et veut exposer Ashcroft.

— Ou peut-être quelqu’un qui veut faire passer Jack pour un traître, dit Elena doucement. Quelqu’un qui enregistre des conversations privées pour les manipuler.

Marcus la dévisagea longtemps. Il connaissait son instinct. Il savait aussi que sa crédibilité était fragile depuis Manchester, malgré son mensonge pour couvrir l’affaire. Il pouvait la casser d’un mot, ou la porter.

— Tu as un doute concret, ou c’est ta paranoïa chronique qui travaille ?

— Ashcroft m’a invitée à Kensington, dit-elle. Il a passé les dernières semaines à me montrer à quel point il contrôle tout. Les contrats. Les joueurs. Les médias. Tu crois vraiment qu’il laisserait traîner un enregistrement de lui-même en train d’être pris en défaut ?

Marcus exhala lentement.

— C’est peut-être justement ce qu’il veut que tu penses. Que c’est trop évident, donc forcément un piège.

— Je sais.

Elle se mordit l’intérieur de la joue. Elle avait besoin de temps. De vérifier la voix, de comprendre d’où venait le fichier, de parler à Jack avant que la rédaction ne décide de brûler ses ponts.

— Donne-moi jusqu’à midi, dit-elle.

— Elena…

— Jusqu’à midi. Je vérifie une source, je te rappelle avec une certitude.

Marcus consulta sa montre, puis le visage d’Elena. Il avait vu cette lueur chez elle des centaines de fois. C’était la lueur qui lui avait donné raison quand tout le monde la traitait de folle, aussi bien que celle qui l’avait menée droit dans le mur de Manchester.

— Midi, dit-il. Pas une minute de plus.

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Dans la rue, Elena appela le seul numéro qui pouvait répondre à ses questions. Jack Reid décrocha à la deuxième sonnerie, essoufflé, comme s’il sortait de l’entraînement.

— Elena ? Vous êtes tôt, même pour vous.

— Il faut qu’on se voie. Tout de suite.

Il y eut un silence. Elle l’entendit se déplacer, claquer une porte, baisser la voix.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Qui sait que vous avez menacé Ashcroft de démissionner au sujet d’Adeyemi ?

Le silence, cette fois, fut plus long. Tellement long qu’elle vérifia que la communication n’avait pas coupé.

— Comment vous êtes au courant de ça ? demanda-t-il lentement, d’une voix qu’elle ne lui connaissait qu’en vestiaire, après une défaite.

— Quelqu’un vous a enregistré. Vous et Ashcroft. Et mon rédacteur en chef veut diffuser l’enregistrement à midi.

Elle perçut sa respiration, courte. Un bruit sourd, comme s’il s’appuyait contre un mur.

— Qui a envoyé le fichier ?

— Anonyme.

— Et vous venez me prévenir au lieu de suivre la piste de votre vie ? dit-il avec une nuance d’incrédulité dans la voix.

— Je crois qu’on vous tend un piège, Jack. Et si je me trompe, alors vous êtes exactement le traître que je pensais que vous étiez il y a deux semaines. Mais j’ai besoin d’en avoir le cœur net avant de détruire votre carrière.

Nouveau silence. Puis, d’une voix plus basse, presque intime :

— Où êtes-vous ?

— Devant le siège du journal.

— Ne bougez pas. J’arrive.

Il raccrocha. Elena resta plantée au bord du trottoir, le téléphone serré dans sa main gantée, le souffle formant de petits nuages dans l’air froid.

Elle n’était pas certaine de ce qu’elle venait de faire. Sauver Jack Reid ou se jeter elle-même dans la gueule du loup.

Une voiture noire s’arrêta à sa hauteur, vitres teintées. Celle de la sécurité du club. Pas Jack. La vitre arrière s’abaissa lentement, et elle reconnut les yeux pâles d’Ashcroft, assis à l’intérieur.

— Mademoiselle Marsh, dit-il avec un sourire qui ne touchait pas son regard. Quelle coïncidence de vous trouver ici. J’allais justement vous appeler pour avancer notre rendez-vous de Kensington.

Elle serra le dictaphone dans sa poche.