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Cœurs Hors-Jeu

Lire le chapitre 9: Missing Doctor

Le club était vide à cette heure-ci. Les vestiaires résonnaient encore de l'écho des célébrations de la veille, mais le terrain d'entraînement était désert, balayé par un vent froid qui sentait la pluie imminente. Elena avait trouvé le bureau du staff médical au bout d'un couloir mal éclairé, derrière une porte en verre dépoli sur laquelle pendait une plaque discrète : *Médecine du sport*.

Elle poussa la porte. La pièce était impeccable, presque clinique. Des dossiers rangés au millimètre, un ordinateur verrouillé, un fauteuil de consultation en cuir noir. Mais ce qui attira son regard, ce fut le calendrier mural — ouvert sur novembre, avec des annotations manuscrites griffonnées à l'encre bleue. Les jours à partir du 8 étaient vides. Pas un seul rendez-vous, pas une note.

Le 8 novembre. Deux semaines plus tôt.

Elena sortit son téléphone et photographia le calendrier. Elle consulta ensuite ses notes : la dernière apparition publique de Sarah Okafor remontait au 7 novembre, lors d'un point presse après une séance d'entraînement. Depuis, rien. Aucune déclaration, aucun communiqué. Personne ne l'avait mentionnée dans aucun article.

Elle vérifia l'intranet du club, auquel elle avait encore accès grâce à son badge temporaire. Dernière connexion de Sarah Okafor : 8 novembre, 6h42. Puis plus rien. Son nom ne figurait sur aucune liste d'absence, aucun congé maladie, aucune procédure disciplinaire. Elle avait simplement disparu des radars administratifs.

Elena referma son carnet. Quelque chose clochait. Un médecin de club de Premier League ne s'évaporait pas sans laisser de trace. Pas pendant une saison où la pression était maximale.

Elle rejoignit le terrain. La séance de récupération venait de se terminer. Les joueurs filaient vers les douches sous les regards des adjoints, et Jack Reid se tenait près de la ligne de touche, ses mains gantées enfoncées dans les poches de son survêtement. Il lui tournait le dos, fixant le terrain vide comme s'il y cherchait une réponse.

— Reid.

Il se retourna lentement. Son visage était fatigué — plus que d'habitude. Les cernes sous ses yeux trahissaient des nuits agitées, et son absence de sourire en disait long.

— Vous êtes en avance. La réunion avec mon agent est dans deux heures.

— Ce n'est pas pour ça que je suis là.

Il haussa un sourcil mais ne dit rien. Elena sortit son téléphone, afficha la photo du calendrier.

— Sarah Okafor. Votre médecin de club. Elle n'a pas mis les pieds ici depuis deux semaines. Le 8 novembre, plus rien. Personne ne parle d'elle, aucun communiqué, aucune annonce. Alors je vous pose la question franchement : où est-elle ?

Le silence s'étira. Jack détourna les yeux vers le terrain, puis vers les tribunes. Ses mâchoires se serrèrent.

— Elle est en congé personnel, dit-il enfin.

— Ce n'est pas ce que disent les registres.

— Les registres sont ce qu'ils sont. Elle a demandé du temps, elle l'a obtenu.

— Personne ne prend deux semaines de congé sans que le club ne publie un communiqué ou ne la remplace. Votre staff médical tourne avec un médecin de moins et personne ne s'en émeut dans la presse. C'est impossible, à moins que quelqu'un ait activement étouffé l'information.

Jack ne répondit pas. Il regarda ailleurs. Ses yeux restaient obstinément accrochés à l'horizon gris du stade de West London, là où la pluie commençait à tomber en fines gouttes obliques.

Elena s'approcha. Elle baissa la voix, même si personne n'était à portée d'oreille.

— Vous êtes un mauvais menteur, Reid. Chaque fois que vous esquivez une question, votre regard part à la recherche d'une sortie. Alors je vais vous donner une chance d'être honnête avec moi. Est-ce qu'elle est en sécurité ?

Jack expira lentement. Il la regarda enfin, et c'était pire que l'évitement. Il y avait dans ses yeux cette expression qu'elle commençait à connaître : un poids réel, quelque chose d'indicible qu'il ne pouvait pas transformer en mots.

— Elle est en congé. C'est tout ce que je peux dire.

— Vous ne pouvez pas dire, ou vous ne voulez pas ?

— Les deux.

Elena rangea son téléphone. Elle fit demi-tour, puis s'arrêta à quelques pas.

— Ashcroft m'a dit hier soir que j'étais sur un terrain glissant. Il m'a conseillé d'écrire des articles précis. J'ai l'impression que ce club enterre ses propres médecins aussi facilement qu'il manipule les contrats de ses joueurs.

Elle n'attendit pas de réponse. Elle marcha vers la sortie du terrain sous la pluie fine, mais elle n'était pas à trois mètres que la voix de Jack la rattrapa.

— Marsh.

Elle s'arrêta, sans se retourner.

— Quand vous la chercherez, ne commencez pas par le club.

Elena se retourna. Il était maintenant sous la pluie, les mains toujours dans les poches, le col relevé. Sa phrase flottait entre eux.

— Comment ça, « quand je la chercherai » ? Vous venez de me dire qu'elle était en congé.

— Et vous venez de me dire que vous ne me croyiez pas.

— Parce que vous avez détourné le regard.

— Parce que j'apprends à doser ce que je peux révéler, dit-il. Vous êtes journaliste. Vous le savez aussi bien que moi : chaque mot a un coût. Si je vous dis tout, je mets Sarah en danger. Et peut-être vous aussi.

Elena revint vers lui. La pluie mouillait ses épaules. Elle ne s'en souciait plus.

— Si vous la protégez, vous m'expliquez de quoi. Sinon, je creuse seule et je fais des vagues.

Jack hésita. Il lança un regard vers le bâtiment administratif où des fenêtres s'illuminaient — le bureau d'Ashcroft était au troisième étage.

— Sarah a été la première à repérer les irrégularités dans les examens médicaux de certains joueurs. Des anomalies qui n'apparaissaient nulle part dans les dossiers officiels. Elle a voulu creuser. Elle est partie avant de pouvoir me dire ce qu'elle avait trouvé.

Elena enregistra l'information.

— Quelles anomalies ?

— Des joueurs testés positifs à des substances interdites. Des résultats positifs qui ont disparu avant d'atteindre les instances sportives. Sarah m'a laissé un message le 7 novembre. Elle avait trouvé un lien entre les prélèvements et une société de conseil basée à Dubaï qui appartient à des associés d'Ashcroft. Puis elle a cessé de répondre.

Le puzzle s'assemblait lentement dans l'esprit d'Elena : le contrat de Jack manipulé, les fuites, le médecin disparu. Les maillons d'une même chaîne.

— Vous saviez depuis le début.

— Je le soupçonnais. Maintenant je sais.

— Et vous ne m'avez rien dit.

— Je ne savais pas si vous étiez une alliée ou une mécanique du club.

Elena s'essuya le visage d'un revers de main. La pluie redoublait.

— Je suis peut-être les deux, dit-elle. Mais je vous ai cru sur la clause. Je vous crois sur Sarah. Il faudra que ça suffise.

Jack plongea la main dans sa poche et en sortit une carte de visite froissée, qu'il lui tendit. Elle était légèrement humide.

— C'est son frère. Il est chirurgien à l'hôpital St Mary's, à Whitechapel. Si quelqu'un sait où elle est, c'est lui.

Elena prit la carte. L'encre avait légèrement bavé. Elle la rangea soigneusement dans la poche intérieure de sa veste.

— Pourquoi vous ne l'avez pas contacté vous-même ?

— Parce que si le club découvre que je passe par lui, Sarah est morte. Professionnellement, et à mon avis, autrement.

Le mot resta suspendu dans l'air. Elena sentit une pression monter dans sa poitrine.

— Vous pensez qu'elle est en danger physique ?

— Je pense que les hommes qu'Ashcroft fréquente ne s'arrêtent pas aux clauses contractuelles. Je pense que Sarah a trouvé quelque chose qui vaut très cher, et que quelqu'un est prêt à beaucoup pour la faire taire.

Il recula d'un pas, son visage grave.

— Ce soir, vous allez dans un piège chez Adebayo. Je n'ai pas pu vous en dissuader. La moindre des choses, c'est de vous donner une mission qui en vaut la peine avant que vous entriez dans la gueule du loup.

Elena rangea la carte. Elle pensa à la réunion de Kensington, aux deux hommes en costume du hall, à l'avertissement voilé d'Ashcroft.

— Et si je ne reviens pas de Kensington ?

Jack soutint son regard. La pluie ruisselait sur son visage.

— Alors j'aurai au moins fait ce que Sarah m'a demandé avant de disparaître : trouver quelqu'un de l'extérieur qui porterait la vérité si elle ne le pouvait plus.

Il tourna les talons et s'éloigna sous la pluie, laissant Elena seule sur la ligne de touche. Elle toucha la carte dans sa poche. Le nom du frère de Sarah Okafor était un début. Mais l'heure tournait. Kensington l'attendait à vingt heures tapantes, et son éditeur commençait à envoyer des messages impatients.

Elle sortit son téléphone et composa le numéro de l'hôpital St Mary's.