Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 11: Confrontation
La berline noire s’immobilise à un mètre d’elle. Elena n’a pas le temps de reculer : la vitre arrière descend avec un ronronnement électrique, et le visage d’Elias Ashcroft apparaît dans la pénombre de l’habitacle. Il ne sourit pas. Ses yeux gris, d’un calme effrayant, la fixent comme on observe une pièce d’échecs dont on connaît déjà le coup gagnant.
« Miss Marsh. Nous devons parler. »
Elle croise les bras, son téléphone serré contre sa paume — Jack est peut-être encore en ligne, peut-être pas. « Je suis en pleine conversation avec ma rédaction. Répondeur. »
Ashcroft incline la tête. Un geste lent, presque paternel. « Vous n’avez plus de rédaction pour longtemps, si vous continuez à croire que vous protégez quelqu’un en protégeant Jack Reid. »
Le bruit d’une portière claque derrière elle. Elena se retourne : un des hommes de sécurité, celui du café, se tient à trois mètres, bras croisés, bâti comme un mur porteur. Elle n’a nulle part où aller. Autour d’eux, la rue de Fulham est déserte sous la pluie fine. Elle choisi la colère.
« Vous avez fait fabriquer cette cassette. »
Ashcroft ne nie pas. Il ajuste sa manchette, d’un geste précis. « Je n’ai rien fabriqué. J’ai simplement laissé un micro allumé là où Jack avait l’habitude de se plaindre. Les gens croient que les murs ont des oreilles. Moi, je crois aux téléphones. »
Elena ignore le frisson qui remonte le long de sa nuque. « Pourquoi ? Pour le faire virer ? Pour détruire sa réputation avant de déclencher sa clause ? »
Un silence. Ashcroft la détaille, puis il sourit — mais ce n’est pas un sourire chaleureux. C’est une ligne fine, presque invisible. « Vous vous trompez de victime, Miss Marsh. Jack Reid n’est pas la cible. Il est l’arme. »
Avant qu’elle puisse l’interroger, une portière claque plus loin. Le bruit d’une course sur le trottoir mouillé. Jack surgit de l’angle de la rue, trempé jusqu’aux os, le souffle court. Il jette un regard haineux à Ashcroft, puis à l’homme de sécurité, puis à Elena.
« Vous touchez à elle, je brûle le club. Je vous le jure devant Dieu, Ashcroft. »
Le propriétaire lève une main, apaisant comme un chef d’orchestre. « Personne ne touche à personne. Nous avons simplement eu une conversation professionnelle. Je vous la laisse, Jack. Elle commence à comprendre ce que vous êtes vraiment. »
La vitre remonte. La berline démarre dans un ronronnement feutré, et l’homme de sécurité se fond dans l’ombre d’une porte cochère. Elena reste plantée, le cœur battant contre ses côtes, les mains moites. Jack s’approche, mains ouvertes.
« Il t’a dit quoi ? »
Elena hésite. La pluie ruisselle sur ses épaules, sur son visage. Elle sort son téléphone, et la cassette crache une fois de plus la voix de Jack, furieuse, dans le vent froid : « Si vous vendez ce gamin, je repars. Je parle aux médias. Je détruis tout. »
Jack devient blanc. Un blanc de craie, qui ne doit rien à la pluie.
« Il a enregistré ça quand ? »
« C’est ce que je te demande. »
Jack passe une main dans ses cheveux trempés. Pour la première fois, Elena voit autre chose que la muraille défensive du capitaine. Elle voit de la peur. Une vraie, viscérale, mal dissimulée. « C’était dans mon bureau. Le jour de la réunion d’équipe, il y a trois semaines. Je parlais à Marcus, à voix basse, dans la salle de vidéo. Personne n’avait accès. Sauf… »
Il s’arrête. Il scrute la rue vide, comme s’il cherchait une menace dans la pluie.
« Sauf qui ? »
« Simon. Simon Hale. Il avait la maintenance du système audio. Il a dû poser un micro pour Ashcroft. »
Elena secoue la tête. « J’ai interviewé Simon. Il est faible, il est stressé, mais je ne le vois pas trahir le club. Et Greg Miller ? »
Jack se fige. « Greg ? Qui est Greg ? »
« Le staffer dont tout le monde t’a parlé dans ton dos. Tu ne sais pas qui range tes dossiers médias ? »
Jack la regarde, bouche entrouverte, et Elena comprend soudain la solitude immense de ce type. Capitaine d’un club entier, mais aveugle aux visages de ceux qui tiennent les fils. Il vit dans une forteresse où personne ne lui dit jamais la vérité — sauf peut-être elle.
Il recule d’un pas, appuie le dos contre le mur de briques mouillé. « J’ai fait des erreurs. Beaucoup. Mais je croyais pouvoir contrôler le club de l’intérieur. Sarah a découvert les tests dopants truqués, je l’ai aidée à disparaître. Ashcroft le sait, mais il ne peut pas me virer sans que je parle. C’est pour ça qu’il essaie de me faire taire par d’autres moyens. Si je suis discrédité, personne ne croira ce que je dirai. »
Elena serre la mâchoire. « Donc la cassette, ce n’est pas pour te faire virer. C’est pour te rendre inaudible. »
« Exactement. Une fois que j’aurai été présenté comme un joueur incontrôlable qui menace son club, toutes mes accusations contre Ashcroft passeront pour de la paranoïa de star. Sarah n’aura plus aucune protection. Et toi… »
Il s’arrête. Ses yeux se plantent dans ceux d’Elena, et elle sent la gravité du mot qui vient.
« Toi, tu deviendras la journaliste qui a écrit des histoires à charge contre moi, piégée par un rival qui t’avait déjà fait fabriquer une histoire à Manchester. Tu seras brûlée. »
Elena reste muette.
La pluie s’intensifie. Quelque part, une alarme de voiture se déclenche puis s’éteint. Elle repense à Sarah Okafor, à son frère à St Mary’s Hospital qu’elle n’a toujours pas appelé. À la menace d’Ashcroft, à la cassette, à son éditeur qui l’attend à midi. Le puzzle commence à s’assembler, mais non pas comme elle l’avait cru. Pas comme une simple histoire de fraude sportive. Quelque chose de plus grand, de plus sale.
« Il est quoi, Ashcroft, dans tout ça ? » demande-t-elle, la voix soudain plus dure. « Un propriétaire qui veut vendre ton club pour une fortune en vidant sa valeur ? »
Jack hausse une épaule, le geste lourd d’une fatigue ancienne. « Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il y a une société de conseil à Dubaï qui reçoit des virements du club chaque mois. Sarah les a suivis avant de disparaître. Je n’ai pas tout compris, mais je sais que ce n’est pas de l’argent propre. »
Elena range son téléphone. Sa décision est prise.
« Écoute-moi bien, capitaine. Je ne te crois pas encore à cent pour cent. Tu m’as menti sur Greg, tu protèges Sarah, tu joues à un jeu solitaire — et tu es un sacré acteur quand tu veux. Mais Ashcroft vient de me menacer dans la rue, et ça, je ne le pardonne pas. Alors voilà ce qu’on va faire : on partage. Tu me dis ce que tu sais sur la société de Dubaï. Je te dis ce que mon éditeur a reçu comme cassette anonyme et comment je vais gagner du temps. Et on avance ensemble. »
Jack la détaille, longuement. De l’eau ruisselle le long de sa mâchoire, et quelque chose passe dans son regard — une reconnaissance, peut-être, un respect forcé.
« Pourquoi ? Après ce que je t’ai fait, pourquoi tu ne me balances pas à ton éditeur ? »
Elena sourit. Un sourire sans chaleur, mais sans haine. « Parce que tu es le seul qui sache où est Sarah. Et parce qu’un type qui protège une femme disparue des griffes de son patron, c’est le genre de mauvaise personne que je préfère avoir de mon côté. »
Elle tend la main. Il la regarde, puis la prend — une poigne ferme, calme, irrévocable.
« Bien. Maintenant, dis-moi tout ce que tu sais sur la société de Dubaï. Et dis-moi pourquoi Ashcroft a dit que tu étais l’arme, pas la cible. »
Jack pâlit de nouveau, et Elena comprend qu’elle vient de toucher la seule question qu’il ne voulait pas entendre.
« Parce que je n’ai pas seulement protégé Sarah. Avant qu’elle ne disparaisse, elle m’a envoyé un dossier complet. Et je l’ai caché là où personne ne le cherchera jamais. »
Il la regarde, et ses yeux disent tout ce qu’il ne dira pas à voix haute. Le dossier est chez elle. Ou dans son passé. Ou dans une personne.
« Le frère de Sarah. Tu l’as contacté ? » demande-t-elle.
Jack secoue la tête et murmure : « Pas encore. Mais il est temps. »
La pluie redouble. Elena a bientôt trop froid, trop de questions, trop de peur — mais pour la première fois depuis son arrivée à West London, elle n’est plus seule dans le brouillard. Et cette pensée-là est presque plus effrayante que tout le reste.
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