Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 12: The Turn: Trust Game
La pluie londonienne martelait les vitres du café près de la gare de Paddington, transformant la lumière ambrée en un brouillard liquide. Jack Reid poussa la porte, secouant l'eau de ses épaules, et repéra Elena immédiatement — fenêtre, dos au mur, un carnet fermé devant elle comme un bouclier.
Il s'assit en face d'elle sans un mot, et pendant une seconde, ils se dévisagèrent. Puis il parla assez fort pour que le garçon derrière le comptoir tourne la tête.
— Pourquoi tu m'as donné cette information ? Si c'est un piège, Marsh, je te jure que je te détruis professionnellement. Tu sais ce que ça me coûte d'être ici, dehors, sans garde du corps ?
Elena plissa les yeux, parfaitement sincère dans sa colère simulée.
— Je t'ai dit que le doc audio est un montage. Si t'avais écouté au lieu de jouer au héros blessé, tu saurais que c'est moi qui te protège, pas l'inverse.
— Me protéger ? Toi ? La même journaliste qui a failli publier une histoire bidon sur Manchester ?
— J'ai dit que c'était une erreur.
— Les erreurs ont des conséquences. Comme toi. Tu es une conséquence avec des talons et un dictaphone.
Il frappa la table. Le café trembla. Quelques visages se tournèrent vers eux. Elena se leva, attrapa son sac, et se pencha vers lui comme si elle allait cracher.
— Tu sais quoi ? Va te faire voir, capitaine. Je garde ce que j'ai, et on verra qui a besoin de qui quand Ashcroft te balancera à la presse comme un morceau de viande avariée.
Elle pivota et marcha vers la sortie. Jack se leva d'un bond, la rattrapa près de la porte, lui attrapa le poignet. Trop fort. Elle tressaillit — pas de jeu, cette fois. Il le sentit et relâcha immédiatement, mais sa voix resta dure.
— Si tu m'as menti, je trouverai Sarah moi-même, et tu ne toucheras plus jamais à cette histoire.
— Trouve-la. Elle est peut-être morte, d'ailleurs. Ton club est un cimetière, Reid. Tu le sais.
Elle sortit. Jack resta là, le visage fermé, regardant la pluie la dévorer. Derrière lui, un homme en manteau gris consulta son téléphone et sortit deux minutes plus tard, sans toucher à son café.
Elena marcha trois rues avant de ralentir. Elle entra dans une supérette, acheta de l'eau, vérifia par la vitre que personne ne l'avait suivie. Puis elle prit le tube vers Earl's Court et son hôtel bon marché — sa "planque", comme elle l'appelait — une chambre au troisième étage avec une vue sur une cour intérieure et une serrure qui aurait pu être ouverte avec une carte de fidélité.
Elle monta l'escalier, la clé à la main déjà tournée dans la serrure avant qu'elle réalise que la porte était entrouverte. Deux centimètres. Une lame de lumière.
Elle poussa doucement. La chambre était dans un état de fouille méthodique : matelas déplacé, tiroirs ouverts mais pas vidés, son ordinateur portable éteint mais repositionné avec un angle légèrement différent. Sur l'oreiller, posée au centre — théâtralement au centre — une carte de visite noire, sans nom, avec une ligne écrite à la main : *Vous avez la mauvaise conversation. Rentrez chez vous.*
Ses notes. Son carnet. Les transcriptions d'interviews. Tout ce qui était dans le tiroir de la table de nuit avait disparu. Son téléphone vibra — un message de Marcus, deux mots : "Alors ?"
Elle répondit pas. Elle respira. Puis elle appela le seul numéro qu'elle connaissait par cœur depuis trois jours.
Jack décrocha à la première sonnerie.
— Tu l'as ?
— Non. On m'a pris mes notes. Tout.
Silence. Puis il dit : "Tu es où ?"
— Hôtel. Earl's Court. Chambre 312.
— Ne touche à rien. Je suis à dix minutes.
Il raccrocha. Elena resta immobile, regardant la carte noire entre ses doigts. L'encre n'était pas sèche — elle venait de fondre sur ses ongles. Quelqu'un était encore là, peut-être, quelques minutes avant elle.
Elle fit le tour de la pièce, vite. Elle connaissait cet art — l'art de la fouille ne peut pas toucher à tout sans laisser des traces. Le tiroir de droite, celui où elle rangeait ses affaires de toilette, n'avait pas été touché. Elle l'ouvrit, souleva sa brosse à dents, et sortit le mini dictaphone qu'elle y cachait depuis le premier jour. Elle appuya sur play, baissa le volume.
La chambre était vide. Personne n'était venu depuis au moins trois heures, mais elle écoutait quand même — l'oreille exercée d'une journaliste qui sait que les hôtels sont des scènes de crime avant d'être des refuges. La bande était vierge.
Quand Jack frappa, elle ouvrit avec le dictaphone dans une main, le portrait-robot d'un homme qui venait d'effacer sa présence dans son esprit : la carte, l'angle du portable, l'encre fraîche — tout ça disait *professionnel*. Un professionnel qui travaillait pour quelqu'un qui avait accès aux agendas, aux adresses, aux habitudes.
Il entra, jeta un coup d'œil circulaire, puis s'accroupit près de la serrure. Il sortit une lampe de poche de sa poche, examina le mécanisme.
— Crochetage propre. Passe. Pas d'effraction.
— Tu sais lire ça, toi ?
— Mon frère était dans la sécurité privée. On a grandi avec des serruriers comme voisins. Et toi — ton équipe de rédaction, combien de personnes savent où tu loges ?
— Mon éditeur. Deux collègues. Marcus.
— Marcus.
— Il est le seul à qui j'ai donné cette adresse ce matin. Pour le dossier.
Jack se releva. Il la regarda — vraiment la regarda, pas avec la méfiance de façade qu'ils avaient jouée une heure plus tôt, mais avec une intensité nue.
— Ta piste sur Manchester, c'était Ashcroft. Le montage audio, c'est Ashcroft. Ma salle de réunion est buguée, Sarah a disparu, et maintenant on fouille ta chambre moins de quinze heures après que tu l'as renseigné toi-même sur ton adresse.
Elle déglutit.
— Tu penses que Marcus est dans le coup ?
— Je pense que quelqu'un dans ta chaîne est le filtre. Et je pense que tu le sais aussi.
Il ouvrit la porte, jeta un dernier regard dans le couloir vide, puis se tourna vers elle.
— Écoute-moi, Elena. Je n'ai pas confiance en beaucoup de monde. Mais je commence à avoir confiance en toi, et franchement, ça m'emmerde.
— Ça m'emmerde aussi, souffla-t-elle.
Un sourire, presque invisible, traversa son visage.
— Alors on garde ça entre nous. Tu ne contactes plus Marcus avant demain midi. Tu ne touches à aucun document sans qu'on le copie en double, un chez moi, un chez toi. Et on arrête de se mentir.
Elle hocha la tête. L'encre noire sur ses doigts — la carte — brûlait encore.
— Si le leaker est dans ma rédaction, commença-t-elle.
— Alors il nous a entendus jouer la comédie aujourd'hui, dit Jack. Et il a fouillé la chambre de la mauvaise fille.
Elle le fixa.
— Il a pris mes notes. Mais il n'a pas touché au dictaphone. Ni à la serrure de la salle de bain. Il savait que je n'ai pas d'armes, pas de caméra de secours.
— Comment peux-tu en être sûre ?
— Parce qu'il a laissé la carte. C'est un avertissement. Il veut que je sache qu'il peut entrer n'importe où.
Jack tendit la main. Après une seconde, elle la prit. Leur poignée de main fut brève, ferme, sans fake.
— Sarah avait un frère, dit-il. Je crois qu'il est temps de l'appeler.
Elena regarda son téléphone, puis la carte noire, puis ses doigts tachés d'encre.
— Demain, murmura-t-elle. Demain matin.
À cet instant, le couloir grinca. Un pas, léger, qui s'arrêta devant leur porte.
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