Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 13: Aftermath
La pluie s'était enfin arrêtée. Les pavés de Fulham Broadway brillaient encore, mais l'air tiède de ce soir de mai sentait la bière et le terreau humide. Elena avait choisi ce pub discret, à deux rues de la rédaction, parce qu'il avait une salle du fond avec des banquettes hautes qui cachaient bien les visages.
Jack posa deux pintes sur la table. La mousse déborda légèrement sur ses doigts. Il ne dit rien en s'asseyant, juste un "Merci" murmuré en poussant le verre vers elle.
Elena observa ses mains. Des mains de footballeur — propres, manucurées, mais avec cette marque rouge qu'elle commençait à reconnaître : celle de sa chevalière contre son annulaire quand il la faisait pivoter nerveusement. Elle la faisait pivoter depuis tout à l'heure.
"Tu as dormi ?" demanda-t-elle.
"Non."
"Tu mangeras quelque chose ?"
"Plus tard."
Elle but une gorgée, attendit. Les minutes passèrent dans le bourdonnement feutré du pub, le cliquetis des verres au comptoir, un match de la Liga sur l'écran muet dans l'angle mort. Jack finit par lever la tête.
"Sarah Okafor."
"Je sais. Tu me l'as dit hier."
"Non, je veux dire — tout. Tu veux savoir tout, maintenant. C'est ça, le pacte ?"
"On a dit plus de mensonges."
Il acquiesça, puis se pencha en avant, coudes sur la table. Sa bière resta intacte. Il parlait bas, comme s'il craignait encore d'être entendu, même ici.
"Elle n'était pas que médecin du club. Elle était ma source."
Elena cligna des yeux. "Ta source ? Sur quoi ?"
"Ma santé, d'abord. Il y a deux ans, après ma commotion à Liverpool, le staff m'a pressé pour revenir avant la fin du protocole. Sarah m'a montré les fiches médicales falsifiées qu'on lui demandait de signer. Elle a refusé. Ils ont failli la licencier."
"Et elle est restée."
"Parce qu'elle a trouvé mieux à faire. Elle a commencé à collecter des données. Discrètement. Tous les cas où le club a poussé des joueurs à jouer blessés, les injections de cortisone mal documentées, les antidouleurs prescrits hors cadre. Elle tenait un dossier complet."
Le mot "dossier" flotta entre eux. Elena baissa la voix, instinctivement.
"Le dossier que tu as caché."
"Oui."
"Et tu me dis maintenant que tu l'as, après deux semaines à me parler de fuites et de complots ?"
Jack soutint son regard. Il avait cette expression qu'elle commençait à déchiffrer : la bouche serrée, le menton légèrement relevé. Pas de la défensive. De la culpabilité.
"Parce que je ne savais pas si je pouvais te faire confiance. Et parce que si quelqu'un — Ashcroft, n'importe qui — apprenait que je détiens ces preuves, je serais mort. Professionnellement, sportivement. Peut-être physiquement."
"Et maintenant ?"
"Maintenant, des types s'introduisent dans ta chambre d'hôtel pour voler tes notes. Maintenant, mon agent enregistre nos conversations. Maintenant, la seule personne qui peut témoigner a disparu."
Elena finit sa bière d'un trait. Elle laissa le silence s'installer, laissa les informations se déposer.
"Tu dis qu'elle était ta source. Elle te contactait comment ?"
"SMS chiffrés, souvent. Ou directement au centre d'entraînement quand elle savait que la pièce était propre. On se voyait à la cafétéria, on avait l'air de parler de ma cheville. En fait, elle me transmettait ce qu'elle découvrait."
"Elle savait pour la clause ?"
Jack secoua la tête. "Elle savait pour les tests de dopage. Les manipulations. Pas la partie contractuelle — elle n'avait pas accès à ça."
"Mais ses preuves pouvaient te protéger."
"Exactement. Si Ashcroft tentait de m'éjecter, j'avais de quoi négocier. Sarah l'a compris aussi. C'est elle qui m'a proposé de garder le dossier."
Elena tapota la table. Son cerveau allait vite, assemblant les pièces, cherchant la fissure dans le raisonnement.
"Elle a disparu il y a deux semaines. Juste après avoir découvert les manipulations."
"Oui. Elle m'avait envoyé un message la veille. Un seul mot : 'Confirme.' Je n'ai pas compris à l'époque. Je pensais qu'elle parlait d'un rendez-vous médical. C'était un message de détresse."
"Tu n'as pas essayé de la joindre après sa disparition ?"
"Si. Évidemment. Tous ses numéros étaient morts. Son appartement était verrouillé, son frère n'avait pas de nouvelles. Le club a sorti un communiqué laconique : 'Le docteur Okafor a démissionné pour raisons personnelles.' Personne n'y a cru."
"Et personne n'a creusé."
"Personne n'avait les informations que j'avais. Moi, je ne pouvais pas creuser sans exposer que j'étais au courant."
Elena ferma les yeux. Elle revit le visage de Sarah sur la photo du site du club : sourire réservé, lunettes cerclées de métal, un stéthoscope autour du cou. Deux semaines. Une femme de trente-six ans, médecin, sans trace.
"Tu crois qu'elle est morte ?"
Jack fit pivoter sa chevalière. Encore.
"Je ne sais pas. Je crois qu'elle s'est cachée. Sarah est méthodique. Elle n'aurait pas disparu sans laisser un sillage. À moins que..."
"À moins que ce soit une fuite organisée."
"Oui. Un départ propre. Ce qui veut dire qu'elle a été protégée. Par quelqu'un de l'intérieur."
Elena se tut. Le bruit du pub s'épaissit autour d'eux, un couple riait près de la baie vitrée, quelqu'un jouait aux fléchettes dans l'arrière-salle.
"Ton frère. Sarah a un frère, tu disais. Il est à St Mary's Hospital."
"Interne en cardiologie. Il ne m'a jamais répondu quand j'ai essayé de le contacter. Je pensais qu'il était dans le déni. Ou de mèche avec la direction."
"Et maintenant ?"
"Maintenant je pense qu'il a peut-être peur, lui aussi. Ou qu'il a reçu une consigne."
"On devrait y aller demain matin. Ensemble."
Jack releva la tête. Un trait d'incertitude traversa ses yeux, si bref qu'Elena aurait pu le rater.
"Si quelqu'un d'autre le surveille..."
"Alors il aura deux paires d'yeux en plus. Et on n'ira pas directement le voir. On l'attendra à la sortie de son service, on ne se présentera pas comme journalistes ou joueurs."
"Tu veux mentir sur notre identité ?"
Elle haussa les épaules. "Je dirai que je suis une amie de Sarah. Quelqu'un qui la connaissait avant. C'est vrai."
Jack la regarda longuement. Ce regard qu'il avait parfois, quand il pesait si elle était une alliée ou un problème. Elena soutint son examen sans ciller.
"D'accord," dit-il enfin. "Demain. Six heures du matin. C'est l'heure d'arrivée de son équipe."
"Comment tu sais ça ?"
"J'ai des réseaux à l'hôpital." Il sourit pour la première fois de la soirée, brièvement. "Des anciens coéquipiers qui se sont reconvertis."
Elena se laissa aller contre le dossier de la banquette. L'épuisement la rattrapait par vagues — la nuit sans sommeil, l'hôtel saccagé, la confrontation avec Ashcroft, l'écran du téléphone où les messages de Marcus empilaient de plus en plus nerveusement : *Où es-tu ? Es-tu vivante ? Je commence à avoir très peur.*
"On devrait aussi parler de Marcus," dit-elle doucement.
"Ton rédacteur en chef."
"L'homme qui m'a donné cette mission. Qui m'a donné ton dossier de presse, qui organisait mes rendez-vous, qui connaissait l'adresse de mon hôtel."
"Le seul ?"
"Pas le seul. Mais le plus probable."
Jack joua avec la condensation sur sa bière, dessinant des lignes invisibles.
"Tu ne veux pas y croire."
"Non. Je le connais depuis huit ans. Il est maladroit, excessivement protecteur, souvent exaspérant. Mais ce n'est pas un traître."
"Les gens changent."
"Les gens qui ont peur changent. Marcus ne semble pas avoir peur. Il semble... dépassé. C'est différent."
Jack haussa une épaule. "Peut-être que la peur ne ressemble pas à ce qu'on imagine."
Elena se souvint de la façon dont Marcus l'avait suppliée de décrocher à son deuxième appel. De sa voix tendue, inhabituelle. L'homme qu'elle connaissait aurait hurlé après un tel laps de temps sans nouvelles ; il avait juste dit, presque doucement : "J'ai besoin de te voir. Il se passe des choses à l'agence."
"Si ce n'est pas lui," dit-elle, "alors l'information est passée par un autre canal. L'enregistrement a été faite dans une salle de réunion du club. Quelqu'un a planté un micro. Simon Hale est la théorie la plus simple."
"Simon n'a aucun motif."
"Ça, c'est en apparence."
Jack se pencha en avant, une lueur nouvelle dans les yeux.
"Le type au manteau gris. Hier, lors de notre scène. Il est parti sans son café, tu te souviens ?"
"Comment tu sais qu'il était au café ?"
"Parce que j'ai fait vérifier les caméras du café. Connor, mon garde du corps en retraite — il a récupéré la bande. Le type a une cicatrice sur le cou. Il portait une bague à l'index droit."
Elena se redressa. "Une bague ?"
"Une chevalière. D'argent. Avec un monogramme gravé."
Un frisson froid lui courut le long des bras. Ashcroft. Chez Ashcroft, dans son bureau, elle avait remarqué le même genre de chevalière sur la main du conseiller en communication qui l'avait accueillie — un homme silencieux aux tempes grisonnantes.
"Tu dis que Connor a aujourd'hui cette bande ?"
"Oui. Je peux la récupérer après-demain."
"Tu me l'apportes."
"Si tu m'expliques pourquoi cette cicatrice et cette bague te parlent."
Elena hésita. Ce n'était qu'une intuition, un souvenir flou d'accueil protocolaire. Mais elle sourit. Elle sourit parce que, pour la première fois depuis des jours, les pièces s'assemblaient en un dessin cohérent.
"Ce type, celui de ta bande — je pense qu'il était chez Ashcroft il y a trois jours quand je l'ai rencontré. Dans son bureau. Debout près de la fenêtre. Assez loin pour que je ne voie pas bien son visage."
Jack serra les mâchoires. Il prit enfin une gorgée de bière, la posa, s'essuya la bouche du revers de la main.
"Alors il est temps de rencontrer Sarah."
"Son frère," corrigea Elena. "Sarah d'abord, dès qu'on peut."
"Demain."
"Demain."
Elle baissa les yeux sur son verre vide. La serveuse passa avec un plateau de noix, un autre couple se leva et quitta la salle du fond. La soirée se dégonfla dans ce calme, dans cette trêve inattendue entre eux.
"Jack ?"
"Mhm."
"Merci. Pour les informations. Pour la confiance."
Il baissa la tête, plus longuement cette fois.
"Je crois qu'on est dans la même équipe, maintenant."
"Depuis le début, probablement."
Il rit doucement, un rire sans joie mais sans amertume. "J'aurais dû comprendre plus tôt que c'est plus simple à deux."
"Le plus dur," répondit Elena en attrapant son sac, "c'est de se rappeler que l'ennemi est dehors, pas entre nous."
"Promis."
"Bien."
Elle se leva, enfila son blouson. Jack l'imita, laissa une note sur la table.
"Je te dépose ?"
"Non. Je vais prendre un taxi. J'ai besoin de réfléchir au moment de descendre de voiture."
Il inclina la tête, comprit.
"À demain, Elena."
"À demain."
Elle sortit dans la nuit encore humide, les réverbères allumant des flaques d'or sur les pavés. Il lui restait un appel à passer — à Marcus, pour la troisième fois. Une explication à donner. Une deadline à négocier.
Elle composa le numéro.
Trois sonneries.
"Elena ? Bon Dieu, où es-tu ?"
"Je suis vivante, Marcus. J'ai presque fini. Il me faut un jour de plus."
Un silence lourd à l'autre bout de la ligne.
"La deadline était ce midi."
"Je sais. Mais j'ai des choses maintenant. Des choses qui pourraient bien être plus importantes que cette foutue bande."
"Quel genre de choses ?"
Elle s'arrêta au coin de la rue. Le taxi s'approchait, phares jaunes dans la brume légère.
"Le genre de choses qui fait tomber des clubs, Marcus. Et ceux qui les dirigent."
Un nouveau silence. Puis, plus bas :
"Sois prudente."
"Je le suis. Je t'appelle demain."
Elle raccrocha. Monta dans le taxi. Donna l'adresse d'un autre hôtel — pour ce soir, pour ne pas dormir dans la chambre où un inconnu avait fouillé ses affaires.
Le taxi démarra. La ville glissa derrière la vitre : les pubs qui fermaient, les derniers noctambules, les enseignes lumineuses de Stamford Bridge au loin.
Elle ferma les yeux. Le visage de Sarah Okafor s'y dessina — puis la chevalière d'argent et la cicatrice, puis celui de Jack Reid, assis en face d'elle dans cette lumière de pub, partageant enfin ce qu'il savait.
Elle dormit deux heures. Ce fut le meilleur sommeil depuis des semaines.
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