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Cœurs Hors-Jeu

Lire le chapitre 4: The Leak

Le Corner Café sentait le pain grillé et le café filtre, une normalité presque insultante après la tension du centre d'entraînement. Elena était installée près de la fenêtre depuis vingt minutes, son carnet ouvert devant elle, quand Tommy Beckett poussa la porte. Il portait une casquette enfoncée sur les yeux et un hoodie trop grand, mais la démarche était reconnaissable entre mille. Celle d'un joueur qui avait l'habitude de fuir les photographes.

Il commanda un latte, puis la repéra. Elena leva une main, espérant que son sourire suffirait à le retenir. Tommy hésita, jeta un œil vers la sortie, puis s'approcha avec un soupir.

— Vous êtes la journaliste du Mirror, c'est ça ? dit-il en s'asseyant en face d'elle sans demander la permission. Le coach m'a dit de ne pas vous parler.

— Le coach vous parle encore ? demanda Elena, sans agressivité.

Tommy pinça les lèvres. Bon point. Il n'y avait ni apitoiement ni défi dans ses yeux, juste la fatigue d'un gamin de vingt et un ans qui avait pris plus de coups qu'il n'en distribuait.

— Je peux vous offrir un truc ? proposa-t-elle.

— Non. Je peux pas rester longtemps.

Il jeta un coup d'œil nerveux vers la vitrine. Deux voitures noires étaient garées en travers de la rue. Elena les remarqua au même moment.

— Ce sont eux qui ont volé votre badge, dit Tommy à voix basse. Je les ai vus rôder autour du terrain la semaine dernière, quand les caméras étaient éteintes. Bob les a surpris aussi, mais personne veut le croire.

— « Eux », c'est qui ?

Tommy ouvrit la bouche, mais à cet instant précis, la sonnerie du téléphone d'Elena explosa. C'était son éditeur. Elle coupa l'appel. Puis il revint. Puis encore, en même temps que le téléphone de Tommy vibrait. Le jeune homme pâlit en lisant l'écran, puis regarda Elena avec une expression nouvelle.

— Vous avez fait ça ? souffla-t-il. Vous m'avez fait venir ici pour ça ?

— Pour quoi ? Elena fronça les sourcils. Tommy, je n'ai rien fait.

Il lui poussa son téléphone sous le nez. À l'écran, la une du Sunday Spill s'affichait en gros caractères : « LE JOUEUR DE WEST LONDON PARIÉ 40 000 £ SUR UN MATCH QU'IL A JOUÉ LUI-MÊME ». En dessous, une photo granuleuse de Tommy quittant un bureau de tabac-presseur, ticket de paris à la main. Le papier citait une « source interne au club » ayant fourni des extraits de relevés bancaires.

— C'est pas moi, dit Elena fermement. Je viens à peine d'arriver dans cette ville, je n'avais aucune idée que vous pariiez.

— Mais vous saviez que j'étais benché, hein ? Vous saviez des choses que vous pouvez pas savoir sans une source. Vous étiez au courant pour ma mise à l'écart. Qui vous l'a dit, si c'est pas quelqu'un de l'intérieur ?

Elle ne pouvait pas le lui dire. Bob Taylor restait protégé. Pendant qu'elle hésitait, le sachet de sucre entre ses doigts se plia en deux, puis encore, puis encore.

— Répondez, bordel.

— J'ai des sources, oui. Mais je n'ai pas publié cette histoire. Regardez-moi, Tommy. Si j'avais ce papier, pourquoi je serais là, en train de perdre du temps avec vous ? J'aurais déjà écrit mon exclusivité et je serais au bureau.

Tommy la dévisagea. Sa colère retombait, remplacée par une peur plus profonde.

— Ils vont me suspendre. Le club va dire que j'ai déshonoré le maillot. Et après, plus personne ne me signera. Ma carrière est morte, vous comprenez ? Et ce con de Reid va en profiter pour me virer proprement.

— Jack sait pour vos paris ? demanda Elena.

— Tout le monde sait tout ici. C'est ça le problème.

La porte du café s'ouvrit brusquement. Deux types en costume entrèrent, téléphones à la main. Tommy se leva d'un bond, renversa sa chaise, et sortit par la porte arrière avant qu'Elena ait pu lui poser une autre question. Une seconde plus tard, son propre téléphone sonnait. Elle décrocha avec un soupir.

— Marsh. Où est la une que je vous ai demandée ? aboya son éditeur. Vous êtes au courant pour le gamin de West London ?

— Je viens de l'apprendre. Dites-moi juste une chose : est-ce que c'est vous qui avez commandé cette histoire au Sunday Spill ?

Silence. Un silence trop long.

— Je n'ai rien commandé du tout, dit enfin son éditeur. Mais votre confrère du Spill a fauché le terrain. Vous savez ce que ça signifie ? Quelqu'un nous a grillés. J'ai une source au club qui devait me donner une exclusivité hier, et elle a disparu de la circulation. Ensuite, cette histoire tombe dans un autre journal. Vous croyez aux coïncidences, vous ?

Elena ferma les yeux. À travers la vitre du café, elle voyait les deux hommes en costume qui parlaient dans leurs téléphones, sans doute en train de demander des renforts. Le vieil instinct de survie du journaliste s'activa. Elle devait quitter les lieux. Maintenant.

— On se parle plus tard, dit-elle.

Elle raccrocha, laissa un billet sur la table et sortit par l'arrière, à travers une cour qui sentait la friture. Elle longea les rues adjacentes, remonta son col, prit trois détours inutiles pour semer une éventuelle filature. Vingt minutes plus tard, elle se présentait aux grilles du centre d'entraînement de West London FC.

Un cordon de sécurité avait été déployé. Des agents de sécurité en gilet haute visibilité vérifiaient l'identité de chaque entrant. Le capitaine Jack Reid était debout de l'autre côté de la barrière, les bras croisés, visiblement en train de parler avec le directeur de la communication. Quand il l'aperçut, son regard se durcit. Il dit quelque chose à son interlocuteur, puis marcha vers elle à grandes enjambées.

— Vous avez du culot de revenir ici aujourd'hui, lâcha-t-il.

Elena leva les mains.

— Je n'ai pas écrit cette histoire sur Tommy. C'est pas moi.

— J'ai vu le papier. Il cite une source interne au club. Vous êtes la seule journaliste qui rôdait autour de notre vestiaire hier. La seule qui cherchait à voir Tommy, la seule qui aurait pu lui tirer les vers du nez sur ses paris.

— Je ne savais même pas pour les paris jusqu'à ce que le Spill le publie.

Jack se pencha plus près, la voix à peine plus forte qu'un souffle.

— Écoutez-moi. Mon joueur est en larmes dans les vestiaires. Son agent me harcèle au téléphone. Le club est en putain de lockdown, les propriétaires ont annulé la séance, et les bookmakers ont commencé à enquêter parce que quelqu'un a eu accès à ses relevés bancaires. Et vous voulez me dire que c'est une coïncidence si vous étiez là exactement au moment où ça explose ?

— Ce n'est pas une coïncidence, dit Elena, les mâchoires serrées. C'est quelqu'un qui veut faire diversion. Et vous voulez que je vous dise ? Vous êtes trop défensif pour un gars qui vient juste de perdre son ailier. Vous saviez, Jack. Vous saviez pour Tommy avant que je pose une seule question.

Jack la regarda longuement. Le cordon de sécurité se referma derrière lui. Des types en costume noir sortirent du bâtiment principal et s'avancèrent vers eux. Elena vit son visage se fermer.

— Rentrez chez vous, dit-il brièvement. Laissez tomber Tommy. Laissez tomber le club.

— Vous avez peur de quoi ? demanda-t-elle.

— D'une chose. Que la source interne ne soit pas Tommy. Que ça remonte plus haut. Beaucoup plus haut.

Les types en costume atteignirent le portail. Jack se retourna et partit sans un mot de plus, les laissant se présenter devant Elena.

— Mademoiselle Marsh ? dit le premier d'entre eux, avec un accent qu'elle n'arrivait pas à identifier. Le propriétaire du club souhaite vous parler. En privé.

Ses yeux cherchèrent Jack, mais il avait déjà disparu dans l'ombre du bâtiment.