Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 32: Aftermath
Les néons de l'hôpital bourdonnaient comme une église laïque. Elena était restée dans le couloir, adossée contre le mur froid, les mains enfoncées dans les poches de son blouson. Elle entendait les conversations feutrées des infirmières, le bip régulier des moniteurs. Elle avait vu Jack se faire emporter sur une civière, les yeux fermés, le visage couleur de cendre. Et elle avait couru vers lui. Sur le terrain. Devant soixante mille personnes et toutes les caméras du pays.
Sa carrière de journaliste tenait désormais à ce fil d'examen médical qui passait au-dessus de sa tête.
La porte de la chambre s'ouvrit enfin. Le Dr Patel, un homme trapu aux lunettes cerclées, sortit avec un dossier sous le bras.
« Vous êtes la femme du terrain ? » demanda-t-il.
Elena hésita. « Je suis... une amie. Comment va-t-il ?
— Épuisement sévère. Déshydratation, carence en potassium, pouls irrégulier. Nous l'avons mis sous perfusion. Il a joué quatre-vingt-dix minutes avec des valeurs que l'on voit chez des marathoniens en fin de course. Il aurait pu faire un arrêt cardiaque. » Il consulta sa montre. « Il est réveillé. Mais il a besoin de repos, pas de questions.
— Je ne vais pas l'interroger. Je vous le promets. »
Le médecin la dévisagea un instant, puis haussa les épaules. « Dix minutes. Pas plus. »
La chambre était petite, éclairée d'une lumière jaunâtre. Jack était allongé, le torse nu sous un drap léger, des électrodes collées sur la poitrine. Son regard se posa sur elle quand elle entra. Il n'y avait ni surprise, ni colère. Juste une lassitude qui semblait venir des os.
« Tu es venue », dit-il.
Elena s'approcha lentement. Elle prit la chaise en plastique au pied du lit et s'assit. Elle voulait lui crier dessus, lui demander pourquoi il avait poussé son corps si loin. Mais elle ne dit rien.
« J'ai marqué, dit-il.
— Je sais. J'étais là. J'ai couru vers toi.
— Je l'ai vu. » Il esquissa un sourire presque imperceptible. « Avec mes quatre-vingt-dix minutes de lucidité explosive. Je me suis dit que j'étais en train d'halluciner.
— Jack, tu aurais pu mourir sur cette pelouse. »
Le sourire disparut. Il tourna la tête vers la fenêtre où la nuit de Londres s'étalait, parsemée de lumières orange.
« Le club passe avant tout. Tu le sais, non ? Tu as compris ça depuis le début. »
Elle voulut répondre, mais les mots restèrent coincés. Parce qu'il avait raison. Elle avait compris. C'était précisément pour cela qu'elle avait couru.
« Le match, murmura-t-elle. On a gagné ?
— Oui. 2-1. On est sauvés. » Il ferma les yeux un instant. « Je ne sais même pas si ça vaut quelque chose. Webb va leur faire avaler le poison quand même. Mais au moins, le club respire encore.
— Ashcroft va faire une déclaration publique. » Elena sortit son téléphone. Elle avait reçu une notification dix minutes plus tôt. « Il annonce une enquête complète sur les allégations. Il te soutient officiellement.
— Ashcroft ? » Jack rouvrit les yeux, incrédule. « Il m'a retiré le brassard il y a trois jours. Il a signé la lettre de la FA.
— La lettre de la FA n'a pas encore été envoyée. Et Ashcroft a dû faire face à la réalité : sans toi sur le terrain, le club descend en League One et perd quarante millions de livres. Les actionnaires ne signent pas pour que leur investissement meure en deuxième division.
— Il se couvre.
— Il se couvre *avec toi*. C'est mieux que rien. »
Le silence retomba. Dans le couloir, la sonnerie d'un téléphone portable retentit. Elena regarda Jack : le bleu sous ses yeux, la peau tirée sur ses pommettes. Elle avait vu des hommes forts s'effondrer avant. Mais pas comme ça. Jamais avec cette obstination.
« Pourquoi tu l'as fait ? demanda-t-elle enfin. Pourquoi tu as poussé aussi loin ?
— Parce que si on descend... » Il releva la tête, la fixant droit dans les yeux. « Si on descend, l'enquête s'effondre. La FA n'a aucun intérêt à poursuivre un club en faillite. Buchanan et Whitmore n'ont qu'à attendre que le club s'écroule et l'affaire disparaît. Sekhon a disparu. Hollis est un témoin qui peut changer d'avis. Tataux et gazettes... » Il soupira. « Il fallait que j'offre une victoire à ce club, pour qu'ils aient quelque chose à défendre.
— Tu parles comme un capitaine.
— J'étais capitaine. Ils m'ont pris le brassard.
— Non. » Elena se pencha, posa la main sur le drap à côté de son bras. « Tu l'es toujours. Même si personne ne te le rend, tu l'es. Je l'ai vu aujourd'hui. C'est toi qui as donné à ces joueurs la volonté de croire. »
Jack baissa les yeux vers sa main. Lentement, il la retourna, paume ouverte. Elena hésita une seconde, puis plaça ses doigts dans les siens. Sa peau était chaude, malgré la perfusion.
« Qu'est-ce qu'on fait, Elena ? » demanda-t-il tout bas.
« On fait quoi ? »
« On arrête de faire semblant. » Il la regarda avec une intensité qui n'avait plus rien de sportif. « Toi et moi. On file les médias, le club, l'enquête. Je ne t'ai jamais demandé de garder tes distances parce que je voulais être discret. Je l'ai fait parce que... »
Sa voix se cassa.
« Parce que j'ai eu peur. J'ai passé toute ma carrière à bâtir une image de roc. Si quelqu'un découvrait que j'avais des sentiments pour une journaliste, tout s'écroulait. Mais tu as traversé cette pelouse devant tout le monde. Et moi j'étais là, incapable de bouger, à regarder tes cheveux dans la lumière. Et je me suis dit : voilà. C'est elle. C'était toujours elle. »
Elena sentit les larmes monter, mais elle les retint. Elle serra sa main plus fort.
« Tu as un contrat avec West London, dit-elle. Moi j'ai un contrat avec le journal. On peut être sages. On peut attendre.
— Attendre quoi ? Que Webb cesse de détruire les gens ? Que Buchanan arrête de tirer les ficelles ? » Il rit doucement, sans joie. « J'ai passé trente-cinq ans à attendre. Je ne veux plus.
— Jack...
— Je veux juste que tu restes là. Pas en tant que journaliste. Pas en tant que témoin. En tant que toi. »
Elle ne répondit pas. Elle se leva, se pencha au-dessus de lui, et déposa un baiser sur son front. Il ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.
« Je dois y aller, murmura-t-elle. Le Dr Patel va me jeter dehors à coups de balai si je reste trop longtemps.
— Tu reviens ?
— Demain. Après la déclaration d'Ashcroft. Je te raconterai comment ça se passe.
— Elena. » Il l'attrapa par le poignet alors qu'elle se tournait. « Quoi qu'il arrive. Si Hollis échoue. Si Sekhon ne revient pas. Si tout s'effondre. Tu m'as donné aujourd'hui une raison de me relever. Personne ne pourra me l'enlever. »
Elle serra les lèvres pour ne pas pleurer.
« Je reviens demain », répéta-t-elle.
Elle sortit de la chambre. Dans le couloir, elle croisa le Dr Patel qui lui jeta un regard désapprobateur. Mais elle s'en fichait. Elle s'appuya contre le mur et ferma les yeux, laissant les larmes couler enfin, silencieusement, tandis que le bip du moniteur de Jack lui parvenait comme une berceuse.
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Le lendemain matin, la conférence de presse se tint dans la salle du club, un cube blanc aux sièges bleus. Elena avait pris place au troisième rang, à côté de ses confrères qui chuchotaient comme des collégiens. Théo, assis à sa droite, lui tendit un café.
« Tu as vu le discours d'Ashcroft ?
— Pas encore. J'attends.
— Toi et le terrain, c'était quelque chose. Les réseaux sociaux s'enflamment. Les mèmes sont déjà prêts. »
Elena but une gorgée de café sans répondre. Le président du club, Geoffrey Ashcroft, entra par une porte latérale et s'approcha du pupitre. Grand, cheveux argentés, costume anthracite. Il avait l'aisance d'un homme qui savait faire face aux caméras.
« Mesdames et messieurs », commença-t-il d'une voix posée. « Je sais que vous avez tous des questions. Et je vais y répondre aussi honnêtement que possible. »
Il sortit une feuille de sa poche et la posa devant lui.
« West London Football Club a subi ces dernières semaines des attaques que je qualifierai sans hésiter de diffamatoires. Des accusations de corruption ont été portées contre notre capitaine, Jack Mercer. Ces accusations étaient fondées sur un témoignage que nous avons tout lieu de croire avoir été falsifié. »
Un murmure parcourut la salle. Un stylo tomba quelque part.
« Nous avons mandaté un cabinet indépendant pour mener une enquête complète sur les allégations. J'ai également demandé au conseil de retirer la lettre signée auprès de la Fédération et d'engager des poursuites contre toute personne ayant participé à cette tentative de déstabilisation. » Il marqua une pause, le regard balayant la salle. « Jack Mercer est un homme intègre. Un athlète exceptionnel. Et il restera capitaine de ce club tant que je serai président. Je lui dois des excuses publiques pour les doutes que j'ai pu entretenir. »
Elena sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Autour d'elle, les journalistes se bousculaient pour poser des questions. Mais Ashcroft leva la main.
« Pour l'instant, je n'en dirai pas davantage. Le club vous fournira des informations au fur et à mesure. Merci de votre attention. »
Il quitta le pupitre. La salle explosa en questions concurrentes.
Elena resta assise, le café refroidissant entre ses mains. Elle sortit son téléphone et écrivit un message à Jack : « Il l'a fait. Tu es réhabilité. Capitaine. »
La réponse arriva vingt secondes plus tard : trois mots simples, dénués de guillemets, dépourvus de toute distance.
« Je t'avais dit. »
Elena sourit. Elle rangea son téléphone dans sa poche, inspira profondément, et se leva pour rejoindre ses confrères dans le flot des questions.
Il y avait encore Hollis, Sekhon, Claire Roberts, et le spectre du procès. Mais pour la première fois depuis des semaines, elle respirait d'un air plus léger.
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