Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 6: The Assistant's Secret
Le club était presque silencieux à cette heure-là. Les couloirs de West London FC sentaient le détergent et le cuir fatigué, et Elena Marsh suivait le directeur de la communication, Simon Hale, d’un pas qu’elle voulait neutre. Il était trop poli, trop précis, comme un homme qui a appris à ne rien laisser dépasser.
— Vous avez de la chance, disait-il en poussant la porte de son bureau. Jack Reid a demandé que vous soyez accréditée pour la réunion d’équipe de demain matin. Personnellement, je trouve ça… inhabituel.
— Je suis une journaliste inhabituelle, répondit Elena avec un sourire qu’elle ne ressentait pas.
Le bureau de Hale était un cube de verre et de bois clair, orné de photos encadrées de joueurs célébrant des victoires passées. Il n’y avait aucune photo récente. Elena s’assit sans y être invitée.
— Parlez-moi de Greg.
Hale marqua une pause imperceptible, la main suspendue au-dessus de sa cafetière.
— Greg Miller ? L’assistant de la cellule médias ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec votre article sur la crise du club ?
— Rien, mentit Elena. Mais on m’a dit qu’il avait accès aux comptes de communication internes. Je veux comprendre qui peut toucher aux informations avant qu’elles ne soient publiées. L’histoire de Tommy Beckett est sortie dans le dimanche matin avant même que vous n’ayez posté la déclaration officielle.
Hale se tourna, une tasse à la main, les traits serrés.
— C’est une fuite grave, Élena. Nous enquêtons.
— Qui enquête ? Les propriétaires ? Ou vous ?
Le silence qui suivit fut éloquent. Hale posa sa tasse sans boire, s’essuya la bouche d’un revers de main nerveux.
— Greg est un bon élément. Il fait son travail. Mais je ne peux pas confirmer qu’il ait eu connaissance du rapport disciplinaire de Tommy avant qu’il ne fuie. Ce n’est pas…
— Le rapport disciplinaire ? l’interrompit Elena, le sang soudain plus vif. Vous voulez dire qu’il existe un rapport officiel sur Tommy avant l’article du Sunday Spill ?
Hale se figea, conscient de son erreur. Il ouvrit la bouche, la referma, puis laissa échapper un soupir fatigué.
— Écoutez, si Jack vous a laissée entrer, c’est qu’il vous fait confiance à sa manière. Mais je ne suis pas l’ennemi. La cellule médias prépare le rapport hebdomadaire chaque jeudi. Greg en est le rédacteur principal. Il sait tout avant tout le monde. Mais ce n’est pas lui qui l’a fait fuiter. J’en mettrais ma main à couper.
— Pourquoi si sûr ?
— Parce qu’il est terrifié. Depuis l’article sur Beckett, il ne dort plus. Il regarde par-dessus son épaule comme si on allait le virer. Si c’était lui, il serait en train de bomber le torse, pas de se faire tout petit.
Elena nota mentalement l’image : un homme qui a peur, un homme qui sait quelque chose. Elle se leva, remercia Hale d’un signe sec, et sortit sans fermer la porte.
Dans le couloir, elle croisa Jack Reid, adossé au mur près d’une sortie de secours. Il portait encore son survêtement d’entraînement, des traces de boue aux chevilles. Il avait l’air d’attendre. Pour qui ? Pour elle ?
— Alors ? fit-il, la voix basse.
— Greg Miller. L’assistant de comm. Il rédige les rapports internes. Il savait pour Tommy.
Jack se redressa lentement. Ses yeux, d’un vert électrique fatigué, se plissèrent.
— Greg est un bon gars. Il ne ferait pas ça.
— C’est ce que dit Hale. Mais il a peur. Vous connaissez un type qui mène une vie normale et qui sursaute parce qu’on éternue dans un couloir ?
Jack détourna le regard. Il regardait la sortie de secours, comme s’il hésitait à fuir lui-même.
— Peur de quoi ? dit-il enfin.
— C’est ce que je compte découvrir. Il sort à quelle heure ?
— D’habitude à six heures, pétantes. Sa femme est infirmière de nuit, il rentre préparer le dîner de ses gamins.
Elena hocha la tête, mémorisa, puis partit sans un mot de plus. Elle sentait le regard de Jack dans son dos, lourd comme un reproche non formulé.
À six heures moins le quart, elle était garée dans une rue adjacente au parking du personnel, moteur éteint, les phares éteints. La pluie londonienne tambourinait sur le toit, un rythme gris et obstiné. Elle n’attendit pas longtemps. À six heures trois, Greg Miller sortit par la porte latérale, un sac de sport sur l’épaule, le pas pressé, le dos un peu voûté. Il ne ressemblait pas à un homme qui se dirige contents vers un dîner de famille.
Elle le suivit à distance raisonnable, planqué derrière un bus à impériale et deux taxis noirs. Greg prit à gauche, puis à droite, longea la Tamise un moment, puis entra dans un pub au nom que l’on pouvait encore lire malgré l’enseigne défraîchie : Le Canard Boiteux. Un pub de quartier avec des vitres embuées et aucune raison d’attirer un assistant de communication d’un club de Premier League à cette heure-là — sauf s’il y avait rendez-vous.
Elena attendit trois minutes, puis entra. L’air était chargé de bière et de chips. Elle repéra Greg immédiatement : assis dans le fond, face à un homme qu’elle reconnut avec un pincement sec au ventre — Martin Cooke, journaliste sportif au Sunday Spill, celui qui avait signé l’histoire sur Tommy Beckett.
Elle ne s’assit pas trop près. Le comptoir, un cola, un œil au fond. Cooke parlait bas, mais elle lisait sur les lèvres de Greg quelques fragments hachés : protection, contrat, vous aviez dit que personne saurait. C’était une conversation entre un homme piégé et son geôlier, pas entre deux complices.
Alors qu’elle avançait d’un pas pour tenter de capter une phrase complète, une main se posa sur son épaule.
— Madame Marsh.
Elle se retourna. Un homme en manteau sombre, la mâchoire carrée, les yeux sans expression. L’un des deux hommes en costume du café de Tommy — le premier, le garde de sécurité qui avait volé sa carte. Il ne souriait pas.
— C’est une conversation privée, dit-il. Vous feriez mieux de sortir.
Elena jeta un coup d’œil au fond : Greg s’était levé, pâle, Cooke déjà en train de ramasser son portable — scellant la conversation. Tout le monde savait maintenant qu’elle était là.
— Je suis dans un pub publique, dit-elle d’une voix ferme. Je peux boire un verre où je veux.
L’homme ne bougea pas d’un millimètre.
— Le propriétaire du club, monsieur Adebayo, voudrait vous voir dans son bureau demain matin, onze heures. Pas dans le club. À sa résidence privée de Kensington. Si vous venez, vous ne serez pas retenue. Si vous ne venez pas, votre accès au stade sera définitivement révoqué.
Il tendit un carton blanc calme, impeccable. Elena le prit, comme on attrape une grenade, et le garda dans sa poche.
Quand elle leva les yeux, l’homme était déjà parti. À la table du fond, Greg Miller la regardait fixement, puis lui fit un signe sec — un geste de la main qui signifiait clairement : dégage.
Elle sortit sous la pluie, le cœur battant. Le rendez-vous chez Adebayo n’était pas une simple convocation — c’était une manœuvre d’intimidation. Et Cooke, lui, ne connaissait pas encore les visages de ceux qui le protégeaient. Mais elle, oui.
Elle appela Jack. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— Il y a un problème, dit-elle en s’essuyant le visage trempé. Greg n’est pas le cerveau. C’est Cooke, du Spill. Et Greg a peur de quelqu’un qui porte un costume sombre. Le même costume que ceux qui ont volé mon badge.
Jack laissa passer un long silence.
— Il faudrait savoir qui tient la laisse. Mais de Cooke à Adebayo, il n’y a qu’un maillon. Et vous venez de le faire sauter.
Il ne dit plus rien. Mais il ne raccrochait pas non plus.
Elena resta sous la pluie, un instant, à écouter le vide au bout du fil.
— Jack ? Vous êtes toujours là ?
— Oui. Je suis là. Mais je me demandais : qui vous a dit que Greg sortait à six heures ?
La question tomba, nette comme un couperet.
Personne. Personne ne lui avait dit. Pas comme ça.
Elena ferma les yeux. Dans sa poche, le carton de Kensington brûlait comme une menace.
— Vous, dit-elle lentement. C’est vous qui me l’avez dit.
— Non, dit Jack, et sa voix avait changé, plus dure, plus distante. C’est Simon Hale qui vous l’a dit. Vous ne l’avez pas écouté assez attentivement. Il a dit six heures. Mais Greg sort à cinq heures trente depuis trois semaines. Seulement Simon ne le sait pas. Alors qui vous a préparée à le trouver au Canard Boiteux ?
Elena n’avait pas de réponse. Et cette absence de réponse, cette trouée nauséeuse dans sa certitude, était plus dangereuse que tous les hommes en costume du monde.