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Cœurs Hors-Jeu

Lire le chapitre 8: Home Game

La sirène retentit comme un coup de couteau dans le brouillard londonien. Elena sursauta dans son siège de la tribune de presse, son café froid se renversant légèrement sur le rebord en plastique. Soixante-deux mille voix hurlèrent en une seule masse, un grondement qui fit vibrer la structure métallique au-dessus d'elle.

West London FC menait un à zéro. Et Jack Reid venait de marquer.

Elena n'avait pas vu le but. Elle avait été trop occupée à scruter le banc de touche, à chercher des signes de tension entre le staff et les propriétaires. Mais le numéro six du WFC — le capitaine, le traître présumé aux yeux du club — célébrait sous le corner nord, ses coéquipiers l'enterrant sous une avalanche de maillots trempés de sueur.

À la quatre-vingt-troisième minute.

Une victoire ici, et le club respirait encore. Une défaite, et la relégation devenait une certitude mathématique. Elena nota la scène dans son carnet : *Jack Reid, but de la tête. Troisième du nom cette saison. Le capitaine que tout le monde veut voir partir continue de porter l'équipe.*

Mais elle savait que ce n'était pas l'histoire que son éditeur attendait. L'histoire, c'était le conflit d'intérêts. Le propriétaire qui poussait son capitaine vers la sortie pendant que les fuites déchiraient le vestiaire.

Quatre minutes de temps additionnel. Le banc adverse poussait, désespéré. Elena observa Jack Reid ceinturer le ballon, ralentir le jeu, crier des ordres à ses défenseurs. Il était partout — un roc, un mur, une obsession.

Puis le coup de sifflet final.

Le stade explosa. Des écharpes bleues et blanches tournoyèrent dans l'air froid. Elena vit Jack s'effondrer à genoux, épuisé, puis se relever lentement. Il ne souriait pas. Il regarda la tribune de direction, là où les loges privées abritaient la famille Ashcroft.

Un regard qui ne disait rien de bon.

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L'après-match se déroula comme un ballet mécanique. Elena attendit dans le couloir de la zone mixte, son dictaphone à la main. Les joueurs passèrent en file indienne, certains s'arrêtant pour répondre aux questions des radios locales. Jack Reid passa sans même la regarder.

Puis un assistant en costume noir s'approcha d'elle.

— Mademoiselle Marsh ? Le propriétaire vous attend. Salle de conférence trois.

Elena jeta un œil à son téléphone. Elle avait posé une demande d'entretien à Ashcroft trois jours plus tôt, une demande restée sans réponse. Et maintenant, il l'invitait ?

— Je croyais que M. Ashcroft ne faisait pas d'entretiens avant la fin de la saison.

L'assistant haussa les épaules, son visage aussi expressif qu'un mur de briques.

— Sa décision. Maintenant, si vous voulez bien me suivre.

Elena éprouva une pointe d'appréhension. La dernière fois qu'un homme en costume l'avait convoquée à une réunion privée, ça avait failli mal tourner. Mais Adebayo Ashcroft n'était pas les hommes de main de Tommy Beckett. C'était le propriétaire d'un club de Premier League. Et elle avait besoin de cette interview.

Elle glissa son dictaphone dans sa poche intérieure de sa veste, vérifiant mentalement l'état de sa batterie. Six pour cent.

Parfait.

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La salle de conférence trois était une boîte vitrée donnant sur le terrain, bizarrement figée dans l'après-match. Le personnel d'entretien s'affairait encore sur la pelouse, mais les projecteurs s'étaient éteints, laissant une pénombre orangeâtre flotter dans la pièce.

Ashcroft était assis face à la baie vitrée, une main posée sur une canne à pommeau d'argent. Il était plus vieux en personne que sur les photos officielles — des rides profondes creusaient son visage émacié, et ses yeux semblaient taillés dans un ambre trouble.

— Mademoiselle Marsh. Merci d'avoir accepté mon invitation.

— Je croyais que c'était vous qui aviez accepté la mienne.

Il esquissa un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.

— Les deux, peut-être. Asseyez-vous.

Elena prit place en face de lui. La table était un monolithe de marbre noir, poli comme un miroir, reflétant leurs visages déformés. Aucune boisson, aucun verre d'eau. Un choix délibéré.

— Victoire convaincante, dit-il. Reid a livré un match remarquable.

— Vous avez l'air surpris.

Il laissa échapper un petit rire, presque paternel.

— J'ai toujours su qu'il avait du talent. C'est bien là le problème.

Elena attendit. Les grands récits ne venaient jamais de questions pressées. Ils venaient des silences, des espaces laissés vides que l'ego se dépêchait de combler.

Ashcroft se pencha en arrière, sa canne posée en travers de ses genoux comme un sceptre.

— Laissez-moi deviner. Vous êtes ici pour écrire comment Jack Reid sauve West London FC. Le héros réticent. Le grand capitaine qui refuse de quitter le navire.

— Quelque chose comme ça, admit Elena.

— On vous a menti, mademoiselle Marsh. Ou plutôt, Jack vous a menti. Il vous a raconté l'histoire qu'il voulait que vous entendiez.

Sa peau picota. Elle baissa les yeux vers son dictaphone, vérifiant que la lumière rouge clignotait toujours.

— Laquelle ?

Ashcroft soupira, l'air d'une patience infinie. Il effleura la pommeau de sa canne avec son pouce.

— Jack Reid est l'un des meilleurs joueurs que ce club ait jamais vu. Une légende locale. Les supporters l'idolâtrent. Les enfants portent son maillot. Mais il est devenu impossible à gérer. Il refuse les consignes tactiques. Il convoque des réunions d'équipe sans l'accord du staff. Il critique publiquement les décisions de la direction.

— Vous êtes en train de décrire un capitaine engagé.

— Je suis en train de décrire un homme qui se croit au-dessus du club.

Il laissa la phrase planer. Elena frotta son stylo contre sa paume.

— Vous voulez qu'il parte.

— Je veux ce qui est bon pour West London FC. Et ce qui est bon pour West London FC, c'est une reconstruction complète. Nouveau staff. Nouvelle tactique. Nouvel état d'esprit.

— Et une nouvelle génération de joueurs vendus avant que leur valeur ne chute.

Ashcroft haussa un sourcil.

— Vous êtes plus perspicace que votre réputation ne le laisse présager.

Le compliment cachait une insulte. Elle le nota.

— Pourquoi me dites-vous cela à moi ? Vous refusez les entretiens depuis des mois.

Il se pencha en avant, ses yeux ambrés perçant la pénombre.

— Parce que vous êtes devenue, malgré vous, la personne la plus importante de ce club en ce moment. Les fuites, les scandales, les accusations — tout cela remonte à une journaliste qui refuse de lâcher l'affaire. Et Jack Reid vous a prise sous son aile.

— Ce n'est pas...

— Peu importe ce que c'est. Vous avez accès à lui. Vous avez son oreille. Et dans quelques jours, il décidera s'il active sa clause de départ ou s'il reste pour une dernière saison suicidaire.

Elena saisit le fil.

— Vous voulez que je lui parle de votre part.

— Je veux que vous fassiez votre travail d'information. Le contrat de Jack comporte une clause qui lui permettrait de partir sans indemnité l'été prochain — s'il joue un certain nombre de matchs ce mois-ci. Une clause que la direction pourrait activer dans certains cas.

Il s'arrêta. Puis, d'une voix plus douce qu'elle ne l'attendait :

— Le savait-il en marquant ce but tout à l'heure ? En livrant ce match héroïque qui sauve le championnat ? Non. Il ne sait pas qu'il vient peut-être de sceller sa propre sortie.

Elena resta silencieuse. Son cerveau travaillait à pleine vitesse, tournant et retournant les implications. Ashcroft utilisait sa victoire comme une arme contre lui. Chaque succès de Jack le rapprochait de la sortie.

— Pourquoi me révéler cela ? demanda-t-elle.

— Parce que vous êtes curieuse. Et que la vérité, même partielle, est un outil précieux. Vous allez écrire votre article, mademoiselle Marsh. Et j'aimerais que vous connaissiez tous les éléments — pour éviter de futures erreurs de jugement.

— Vous me menacez.

— Je vous éclaire. Vous étiez à Manchester l'année dernière. Vous savez à quel point une carrière peut dérailler.

Le froid la traversa. Il avait prononcé Manchester avec une précision chirurgicale, planté le mot comme une aiguille.

— C'est vous qui étiez derrière la citation fabriquée.

Ashcroft se leva, sa canne frappant le marbre avec un claquement sec.

— Je ne commenterai pas une rumeur. Mais je vous suggère de peser chaque mot que vous écrirez dans les prochaines semaines. Politiquement, émotionnellement, professionnellement. La vérité est rarement aussi simple qu'un héros marquant un but décisif.

Il se dirigea vers la porte, l'ouvrit, puis s'arrêta.

— Et quand vous verrez Jack ce soir, dites-lui que j'ai apprécié sa performance. Il mérite de savoir à quel point il a été sublime.

La porte se referma dans un souffle.

Elena resta seule dans la salle vitrée, le dictaphone encore allumé, la batterie mourant au rythme de son propre cœur. Elle regarda le terrain vide, les banderoles de victoire flottant dans le vent électrique.

Elle avait besoin de trouver Jack Reid. Avant qu'Ashcroft ne le fasse détruire lui-même.

Elle attrapa son téléphone et composa le numéro qu'il lui avait donné deux jours plus tôt. Ça sonna. Si sonna. Si sonna.

Puis sa voix, rauque de fatigue :

— Elena ?

— Ashcroft vient de m'annoncer qu'il te prépare un piège bétonné. On a besoin de se voir.

Seulement sa respiration.

— Où tu es ? demanda-t-il.

— Le stade. Salle trois.

— Ne bouge pas.

La ligne coupa.

Elena regarda son téléphone, les yeux fixés sur l'écran, puis en direction de la porte — une haute arche de verre donnant sur un couloir désert. La masse du stade bourdonnante s'était tue, remplacée par un silence trop complet.

Au bout du couloir, deux silhouettes en costume noir s'approchaient de la porte vitrée.

Les mêmes costumes. Les mêmes visages inexpressifs.