Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 10: The Kettle Incident
L’eau commençait à peine à frémir quand Jazz tendit la main vers la boîte de thé. Vide. Elle la retourna, secoua les dernières miettes de feuilles, puis la jeta sur le plan de travail avec un bruit sec.
— Tom. Il n’y a plus de thé.
Tom, affalé sur une chaise de la cuisine, son ordinateur portable ouvert sur les genoux, leva les yeux sans vraiment la regarder.
— Il y a des sachets dans le placard à côté du frigo.
— Non. J’ai vérifié. Il ne reste que du café, et tu sais très bien que je ne bois pas de café avant midi. Ça me rend nerveuse.
— Tout te rend nerveuse, ces derniers temps.
Elle se figea, la main sur la bouilloire.
— Pardon ?
— Rien. J’ai dit rien.
Il retourna à son écran, mais Jazz ne bougea pas. Elle sentait la fatigue de la nuit dans ses épaules, l’adrénaline retombée du pitch raté, la poussière du dossier Patel qui lui collait encore aux doigts. Et lui, il osait parler de nerfs.
— Tu sais quoi ? Tu pourrais au moins faire l’effort d’acheter du thé en rentrant, au lieu de passer tes soirées à discuter avec ton vieil ami Miles de ce que tu vas faire de ta vie.
Tom ferma son ordinateur d’un coup sec.
— Je n’étais pas en train de discuter de ma vie. J’étais en train de chercher un moyen de sauver la nôtre, si tu veux tout savoir.
— En lui empruntant encore de l’argent ?
— En négociant. C’est différent.
Le silence entre eux était plein de choses non dites : le mensonge du brevet, la fausse paternité du code, la visite d’Alex Whitmore qui pesait encore comme une menace. Jazz ouvrit la bouche pour dire quelque chose — quoi ? qu’elle avait peur ? qu’elle avait envie de fuir ? — mais à la place, elle attrapa la boîte de café et la secoua sous son nez.
— Il reste combien, là-dedans ? Trois grains ? Tu aurais pu en acheter hier quand tu es sorti.
— Je suis sorti pour voir Miles.
— Et tu n’as pas pensé au thé.
— Non, Jazz. Je n’ai pas pensé au thé. Parce que Miles me propose une offre qui pourrait tout résoudre, et que toi, tu passes ton temps à fouiller dans le courrier d’une inconnue au lieu de regarder nos propres problèmes en face.
Elle lâcha la boîte de café, qui tomba sur le sol. Le bruit métallique résonna dans la cuisine.
— Nos propres problèmes. C’est bien toi qui as menti à un investisseur sur un dépôt de brevet qui n’existait pas.
— Et c’est bien toi qui m’as laissé faire, non ?
— Parce que je n’avais pas le choix ! Tu m’as mise devant le fait accompli, comme toujours. Comme avec le code. Tu prétends en être l’auteur unique alors que tu sais très bien qu’on l’a écrit ensemble, chaque ligne, chaque décision, chaque correction. Et maintenant, si Alex gratte un peu, il va découvrir que notre prétendue équipe est en réalité deux personnes qui se tirent dans les pattes.
Tom se leva, sa chaise raclant le sol.
— Notre prétendue équipe ? Tu veux dire la seule chose qui nous reste après que ta copine d’université a préféré financer une autre boîte ?
Jazz sentit le sang lui monter aux joues.
— Ne parle pas d’elle. Tu n’as aucune idée de ce que ça représente pour moi.
— Ah non ? Et toi, tu as une idée de ce que ça représente de devoir choisir entre vendre la montre de mon père ou travailler pour un type que je méprise ? Chaque jour, je choisis la boîte. Chaque jour, je choisis cette colocation minable et cette startup qui n’a peut-être aucun avenir. Et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est boire mon thé et rêver de fenêtres ouvertes.
Elle se tut.
Il savait pour les dessins. Il avait dû fouiller dans son carnet. Ou peut-être qu’il avait vu l’un d’eux traîner, mal caché. L’humiliation fut plus vive que la colère. Elle se retourna, saisit la bouilloire vide pour la remplir d’eau, comme si ce geste ordinaire pouvait effacer ce qu’il venait de dire.
— Rêver de fenêtres ouvertes ? C’est toi qui fouilles dans mes affaires maintenant ?
Il haussa les épaules.
— Pas besoin de fouiller. Tu laisses tes carnets traîner. Je croyais que t’étais plus organisée que ça.
— Et moi je croyais que t’étais plus sympa que ça, mais visiblement, on se trompe tous les deux.
Elle ouvrit le robinet. L’eau gicla, trop forte. Elle remplit la bouilloire à ras bord, le trop-plein coulant sur ses doigts. Elle la posa sur la base avec plus de force que nécessaire.
— Tu vois ? dit-il. C’est exactement ça, notre problème. On ne sait pas partager.
— Partager ? On ne partage même pas les mêmes mensonges, Tom !
Elle enfonça le bouton de la bouilloire d’un geste brusque. Un déclic sec. Puis un autre. Puis le bruit d’un circuit qui grésille, et une odeur de brûlé qui envahit la petite cuisine.
— Merde, qu’est-ce que—
La bouilloire se mit à fumer, un filet de fumée noire s’élevant de la base. Jazz recula d’un pas, la main devant la bouche. Tom contourna la table pour attraper la prise, mais la fumée devenait plus épaisse, et une flamme soudaine lécha le bas de la bouilloire avant de sauter sur les torchons qui traînaient près de l’évier.
— L’eau ! cria Tom. Non, attends, pas l’eau sur l’huile—merde, c’est quoi, ces torchons ?
Jazz attrapa un torchon — en flammes, elle le jeta dans l’évier — ouvrit le robinet, et l’eau froide tomba sur le tissu en sifflant. Une seconde torche était déjà allumée, en train de se consumer sur le plan de travail. Elle saisit une casserole pour l’écraser, mais la flamme sauta sur un sachet d’emballage en plastique posé près de la poubelle.
Tom attrapa l’extincteur sous l’évier — il était là, ils l’avaient remarqué lors de l’état des lieux — et le dégoupilla. Une mousse blanche jaillit, recouvrant le plan de travail tout entier, la bouilloire, les torchons, le sachet en flammes, et une bonne partie de leurs deux bols de petit-déjeuner.
La flamme s’éteignit dans un nuage de vapeur et de mousse.
Le silence revint. La cuisine était un champ de bataille. La fumée grise flottait encore, épaisse, collant aux fenêtres. La bouilloire — la bouilloire était une masse tordue, noire, inerte, la base fondue sur le comptoir.
Jazz la regarda, puis regarda Tom. Il tenait l’extincteur encore dégoupillé, des traînées de mousse sur son pull. Ses cheveux, déjà en bataille, étaient poudrés de résidus blancs.
Elle éclata de rire.
Ce n’était pas un rire joyeux. C’était un rire nerveux, presque hystérique, qui lui échappait comme l’eau du robinet trop fort. Tom la regarda, d’abord en colère, puis avec une surprise qui vira lentement à autre chose.
— C’est pas drôle, Jazz.
— Si. Si, c’est dément. C’est parfaitement dément.
Elle rit encore, un peu plus fort, puis le rire tourna au sanglot sec. Elle se passa la main sur le visage, sentit la suie, la mousse, la fatigue.
— On ne peut pas continuer comme ça, dit-elle doucement.
Il laissa tomber l’extincteur. Le bruit mat du métal sur le carrelage.
— Je sais.
— On se dispute pour du thé. Au lieu de s’attaquer à l’investisseur, aux brevets, aux fuites, on se dispute pour du thé.
— Et on a failli cramer l’appartement.
— Et le dépôt de garantie qu’on n’a pas récupéré de Priya aurait peut-être payé le nettoyage, mais on ne saura jamais, puisque tu t’en fiches.
Il ferma les yeux.
— Jazz. Arrête avec ça. Deux minutes. Arrête avec Priya, arrête avec Miles, arrête avec tout. On se tait. On respire. On nettoie.
Elle ouvrit la bouche pour riposter, mais il leva la main.
— Attends. Tu as raison. Sur tout. Sur le thé, sur le code, sur le mensonge. Tu as raison. Et moi aussi, j’ai un peu raison, parce que je te promets que j’essaie de trouver une issue, mais je n’ai pas plus de solutions que toi. Alors voilà ce qu’on va faire : une trêve. Des règles. Parce que, comme ça, on va finir par se détruire mutuellement avant même qu’Alex ne décide de le faire à notre place.
Il y eut un long silence. La fumée commençait à se dissiper par la fenêtre entrouverte. Jazz regarda le plan de travail détruit, la bouilloire morte, son carnet abandonné sur la table, ouvert à une page qu’elle ne voyait pas de là mais qu’elle connaissait par cœur : une fenêtre entrouverte, une porte laissée à moitié ouverte, un chat à moitié dehors.
Elle déglutit.
— Quelles règles ?
— Numéro un : plus jamais de mensonges entre nous. On a déjà menti ensemble à Alex. Si on se ment à nous-mêmes, on est morts.
— Tu peux promettre ça, toi ?
— Je le promets. À condition que toi aussi.
Elle hésita. Le poids de ses propres secrets lui serra la poitrine : le dessin arraché, la faille cachée dans le brevet, la peur qu’elle n’arrivait pas à nommer. Puis elle hocha la tête lentement.
— D’accord.
— Numéro deux : on ne se dispute plus en présence de la technologie. Max une dispute par jour, et jamais avant le café.
— Pas de café. Le thé.
Il sourit, presque malgré lui.
— Le thé, alors. Numéro trois : on ne se reproche plus les choix du passé. On est coincés ici ensemble, dans cet appartement minuscule, avec une startup bancale et des investisseurs qui nous tombent dessus. Soit on se serre les coudes, soit on s’écroule.
— Et numéro quatre ? demanda-t-elle, curieuse malgré elle.
Il réfléchit un instant, puis il se pencha et ramassa un des deux bols de petit-déjeuner, épargné par miracle, encore plein de céréales molles et de mousse d’extincteur.
— Numéro quatre : ce soir, on achète du thé. Beaucoup de thé. Et on mange des plats chinois trop chers pour fêter le fait qu’on a failli mettre deux fois le feu à notre avenir.
Elle rit, cette fois d’un rire plus léger.
— C’est débile.
— Oui. Mais c’est tout ce que j’ai.
Elle soupira. Puis elle tendit la main. Il la serra. Leurs doigts étaient sales de suie et de mousse ; leur poignée de main était froide et un peu humide. Pourtant, elle sentit quelque chose de nouveau dans cette pression : une promesse, peut-être. Ou au moins une trêve.
Ils se séparèrent. Jazz ouvrit la fenêtre en grand, laissant entrer l’air de Londres, vif et sale, chargé des bruits de la ville. Elle inspira profondément, puis se retourna.
Tom était déjà en train de récurer la mousse, son portable oublié sur la chaise. Elle regarda une seconde la fenêtre ouverte derrière lui, puis elle se mit au travail, nettoyant ce qu’on pouvait nettoyer, en attendant de décider s’il fallait tout recommencer.