Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 11: First Win
Le SMS était arrivé à 9h47, pendant que Jazz beurrait une tartine dans une cuisine qui sentait encore légèrement le brûlé. Elle avait dû le lire trois fois avant de comprendre.
*« Bonjour, nous sommes intéressés par votre outil de capture de prix. Pouvons-nous en discuter ? – Fatima, Épicerie du Marché »*
— Tom, murmura-t-elle, la voix étranglée.
Il était affalé sur le canapé, un coussin sur le visage, ses cheveux blonds en bataille — vestige d'une nuit passée à peaufiner le prototype après l'incendie de la veille. Il grogna quelque chose d'inintelligible.
— Tom. *Tom.*
Il souleva le coussin d'un œil ensanglanté. — Quoi ? J'ai pas dormi avant 4 heures, je te signale que quelqu'un a cru bon de…
— On a un premier client bêta.
Le coussin tomba. Tom s'assit d'un coup, les cheveux dressés comme un hérisson électrique. — Quoi ?
Jazz brandit son téléphone comme un trophée. — L'Épicerie du Marché. Celle de Brixton, tu sais, celle avec les paniers en osier devant. Fatima veut qu'on lui montre le produit. *Aujourd'hui.*
Il traversa le salon en deux enjambées, lui arrachant presque le téléphone des mains. Ses yeux coururent sur l'écran, puis se relevèrent sur elle. Quelque chose de neuf brillait dans son regard — pas la compétition habituelle, pas le défi. Quelque chose de plus doux.
— Putain, dit-il. Elle a répondu en moins de vingt-quatre heures.
— Je sais.
— On a envoyé le pitch il y a quoi, trois jours ?
— Deux. Et elle a dit « votre outil », pas « votre service » ou « votre site ». Elle a compris ce qu'on fait.
Ils restèrent suspendus un instant, le téléphone entre eux, la gravité de la chose s'installant lentement. Quelqu'un, en dehors de leur appartement exigu et de leurs disputes digestives, croyait en ce qu'ils construisaient. Quelqu'un qui n'avait aucun intérêt dans leur réussite autre que le sien propre.
— Bon, dit Tom en se frottant les mains, une énergie fébrile le gagnant. Il faut qu'on soit impeccables. Je prépare une démo de trente minutes, je peaufine l'interface de capture, je…
Jazz croisa les bras. — Non.
Il s'arrêta net. — Non ?
— Non. On y va comme on est. Pas de mise en scène. C'est une épicerie de quartier, pas un fonds d'investissement. Si on débarque avec un pitch corporate, elle va se méfier. On montre le produit, on écoute ce dont elle a besoin, on s'adapte. C'est ça, la vraie démo.
Tom ouvrit la bouche, prêt à contester — c'était presque automatique chez lui désormais, le réflexe conditionné de l'opposition. Mais quelque chose s'arrêta dans sa gorge. Il la regarda, vraiment, comme s'il la voyait pour la première fois depuis des semaines.
— Tu as raison, souffla-t-il. C'est… oui. Tu as raison.
Le compliment était si inattendu que Jazz sentit ses joues s'échauffer. Elle se détourna pour attraper sa veste, espérant qu'il n'avait rien vu.
— Prépare ton portable, dit-elle. Je m'occupe de la logistique. On y va dans une heure.
L'épicerie de Fatima était un joyau de quartier : des caisses de mangues mûres débordant sur le trottoir, une vitrine où s'entassaient des pâtisseries aux couleurs vives, et une odeur d'épices qui embaumait jusqu'à la station de métro. Fatima elle-même était une femme d'une cinquantaine d'années aux bras forts et au sourire incisif, qui les fit asseoir dans un petit bureau à l'arrière pendant que son fils tenait la boutique.
La démo dura deux heures. Deux heures pendant lesquelles Jazz sentit quelque chose d'étrange se produire — une synchronisation dont elle n'avait pas cru Tom capable. Il présentait le produit avec une clarté qu'elle ne lui avait jamais vue, mais il s'arrêtait précisément aux moments où elle devait intervenir, laissant ses explications sur l'expérience utilisateur compléter les siennes. Comme si leurs cerveaux fonctionnaient sur une fréquence commune qu'ils venaient seulement de découvrir.
Fatima posait des questions précises : comment intégrer les produits sans code-barres, que faire si le prix changeait deux fois par semaine, est-ce que l'outil fonctionnerait sur son vieux portable qu'elle utilisait pour les inventaires. Jazz notait tout, promettait des ajustements, esquissait des solutions — et Tom les codait en direct, improvisant des correctifs que Fatima regardait avec une admiration croissante.
— Combien ? demanda finalement Fatima en refermant son carnet.
Tom et Jazz échangèrent un regard. Ils avaient prévu soixante-dix livres par mois. Le silence de Jazz voulut dire : *vas-y, c'est toi qui parles.* Celui de Tom répondit : *non, toi.*
— Cinquante, dit Jazz finalement. Pour les six premiers mois. On est en version bêta, vos retours valent plus que l'argent, honnêtement.
Fatima la dévisagea longuement. Puis elle sourit — un sourire large qui plissa ses yeux.
— Vous revenez dans un mois, dit-elle. Si ça marche, on reparle du prix. Et je vous recommande à la boulangerie du coin, ils ont les mêmes problèmes avec leurs fournisseurs.
Dans la rue, le soleil de novembre était pâle mais présent. Ils marchèrent un moment en silence, les mains dans les poches, le froid mordant leurs joues.
— Cinquante livres par mois, dit Tom, comme pour tester la réalité des mots.
— Cinquante livres par mois, répéta Jazz.
— Et une boulangerie dans le pipeline.
— Et une boulangerie.
Ils s'arrêtèrent au coin de la rue. Un camion de livraison les dépassa en klaxonnant. Personne d'autre ne savait ce qui venait de se passer. Mais eux — eux, si.
Tom la regarda, et pendant une seconde, son visage perdit toute son ironie habituelle. Il n'était plus Tom le cynique, Tom celui-qui-ne-s'engage-jamais. Il était juste un garçon qui avait passé des nuits blanches sur un projet auquel il croyait, et dont quelqu'un venait enfin de valider le rêve.
— Merci, dit-il simplement.
— Pour quoi ?
— Pour avoir cru que c'était possible. Quand je t'ai proposé cette colocation forcée, je pensais que tu allais tout faire capoter en une semaine. Tu étais tellement… rigide. Tellement sûre que tout allait finir par échouer.
Jazz voulut protester — le vieux réflexe, la carapace. Mais quelque chose l'arrêta. Il ne la critiquait pas. Il la remerciait.
— On a encore soixante et un jours, dit-elle.
— Ouais.
— Et les investisseurs d'Alex réfléchissent encore.
— Ouais.
— Ça peut encore très mal finir.
Tom éclata de rire — un rire vrai, sans sarcasme. — Tu ne sais pas faire un compliment, toi.
— Je ne t'en ai pas fait.
— Tu viens de le faire. C'est juste que toi, tu l'appelles « énoncé des risques ».
Elle rit malgré elle, et le rire déchira quelque chose de tendu dans sa poitrine. Depuis combien de temps n'avait-elle pas ri comme ça — sans calcul, sans arrière-pensée, pour le simple plaisir d'être en vie dans une rue de Londres avec quelqu'un qui comprenait ?
— Bon, dit-elle en se dégageant. Fête. C'était toi qui avais promis le poisson-frites.
— Chez Tran, sur Kingsland Road. Le meilleur de Londres.
— J'espère pour toi.
Chez Tran était un établissement sans prétention — des tables en Formica, un poster de Hanoï datant des années quatre-vingt, et la meilleure friture de la ville. Ils commandèrent deux portions, des crevettes croustillantes, et une bouteille de quelque chose que Tom appela « vin blanc pas dégueulasse », et que Jazz jugea acceptable.
Ils mangèrent en parlant de tout sauf du travail — des séries qu'ils regardaient, des quartiers de Londres qu'ils préféraient, des souvenirs d'université qui s'étaient adoucis avec le temps. Jazz raconta son premier stage en design, où on l'avait chargée de faire le café pendant trois mois ; Tom avoua avoir codé un site de rencontre pour poissons rouges pendant sa deuxième année, par pur ennui, et avoir reçu six messages d'humains désespérés.
À un moment, leurs doigts se frôlèrent en se disputant la dernière crevette. Le contact dura une seconde de trop. Tom retira sa main comme si elle l'avait brûlé, et Jazz fit semblant de ne pas avoir remarqué. Mais elle avait remarqué. Elle remarquait tout, désormais — les détails sur lui qu'elle aurait préféré ignorer.
— Je n'ai pas vu ça venir, dit-il soudain.
— Quoi ?
Il agita la main, vague, englobant la table, leurs assiettes vides, la chaleur du restaurant, la journée écoulée. — Tout ça. Nous deux. Le fait qu'on soit… bons ensemble. Ça me fait flipper, honnêtement.
Jazz rit, mais le rire sonna faux. — Pourquoi flipper ? C'est un bon signe.
— Parce que si on est bons ensemble, alors toutes ces années où je t'ai détestée à la fac, c'était… quoi ? Du gaspillage ? De l'énergie dépensée pour rien ?
— Peut-être que tu ne me détestais pas vraiment.
Le silence qui suivit fut chargé. Tom la regarda — vraiment, profondément, comme s'il cherchait quelque chose dans la pénombre du restaurant.
— Non, dit-il doucement. Je crois pas. Je crois que j'étais juste… impressionné. Et contrarié de l'être.
Jazz sentit son cœur faire un bond irrégulier. C'était une confession — la plus proche d'une qu'il lui avait jamais faite. Et elle savait, avec une clarté glaciale, qu'elle devait répondre quelque chose. Qu'elle lui devait une vérité. Qu'elle avait une vérité à lui donner.
Mais pas celle-là.
Pas la vérité sur la faille du brevet qu'elle avait cachée. Pas encore.
— On rentre ? dit-elle à la place.
Tom acquiesça, et ils marchèrent vers la station de métro, un mètre d'espace soigneusement préservé entre eux. Dans sa poche, le téléphone de Jazz vibra. Un message d'Alex Whitmore : *« Bonne nouvelle du comité d'investissement. Appel demain 10h. »*
Elle rangea le téléphone sans rien dire, et pour la première fois de la journée, son estomac se tordit de panique. Un client bêta, une piste prometteuse, une collaboration enfin harmonieuse — et une bombe à retardement qu'elle portait seule, tapie sous la surface de cette bonne journée.
Elle n'était pas prête. Mais demain, il faudrait bien l'être.
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