Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 12: The Chasm
Le lendemain matin, la lumière grise de Londres filtrait à travers les rideaux tachés de fumée quand Jazz posa sa tasse de thé sur la table de la cuisine. Tom était déjà là, laptop ouvert, les cheveux encore humides de sa douche. L'air sentait le propre — ils avaient passé la soirée à frotter les murs — mais une tension électrique flottait encore entre eux.
« On a un problème, » dit-elle sans préambule.
Tom leva les yeux. « Lequel ? »
« Le produit. » Elle ouvrit son propre ordinateur et fit pivoter l'écran vers lui. « J'ai repensé à la démo d'Alex hier. Il a posé des questions précises sur notre UX. Sur la façon dont on gère le parcours d'achat pour les petits commerces. »
« Et alors ? On gère ça bien. »
« On gère ça *rapidement*. Pas bien. » Elle zooma sur un wireframe. « Regarde. Notre logique de réapprovisionnement automatique est calibrée pour des stocks homogènes. Mais une épicerie de quartier comme le Bodega Brixton a des variations saisonnières. Les mangues en été, les oranges en hiver. Si on ne tient pas compte de ça, le système va surcommander des produits périssables et sous-commander les basiques. »
Tom haussa un sourcil. « Tu veux qu'on ajoute une couche de prévision saisonnière à deux semaines de la décision du comité d'investissement ? »
« Je veux qu'on arrête de prétendre que notre MVP est plus fini qu'il ne l'est. » Sa voix monta d'un cran. « Alex a déjà flairé des incohérences. S'il pose une question sur la gestion des périssables en réunion, on aura l'air de deux amateurs. »
« Alex ne posera pas cette question. Il a vu la démo. Il était impressionné. »
« Il a *semblé* impressionné. » Jazz croisa les bras. « Tu te souviens de ce que tu m'as dit sur les startups qui lèvent des fonds sur du vent ? Les investisseurs posent toujours LA question que tu n'as pas anticipée. C'est leur boulot. »
Tom ferma son laptop d'un geste sec. « Okay. Dis-moi. Quelle est la vraie raison de cette attaque de panique à 8h du matin ? »
« Ce n'est pas de la panique. C'est de la lucidité. »
« Non. » Il se leva, contourna la table, se planta face à elle. « Hier soir, on a signé notre premier client payant. Ce matin, tu arrives avec des redesigns hypothétiques pour des scénarios qu'on n'a pas encore. Tu passes ton temps à chercher des raisons de freiner. »
« Je passe mon temps à m'assurer qu'on ne s'écrase pas ! » Jazz se leva à son tour. Ils étaient à moins d'un mètre l'un de l'autre. « Tu fonces, Tom. Tu fonces toujours. La bourse, le demo day, la demande de brevet qu'on a déposée dans la panique à minuit, cette levée de fonds qu'on n'était pas prêts à faire. Tout est toujours une course pour toi. »
« Parce que c'est comme ça que ça marche ! » Il balaya l'air de la main. « Dans les startups, celui qui hésite perd. Pendant que tu réfléchis à tes scénarios de mangues saisonnières, un autre gars dans une autre cuisine en train de créer la même chose que nous va signer le prochain client. »
« Et pendant que tu fonces, tu oublies que ce client, c'est un être humain avec un commerce réel. Mme Osei compte sur nous pour ne pas lui faire perdre son stock de tomates. »
« Tu crois que je ne le sais pas ? »
« Je crois que tu ne penses qu'à toi ! » Le mot sortit avant qu'elle puisse le retenir. Le visage de Tom se figea.
« À moi ? » Sa voix devint basse, dangereusement calme. « Tu veux parler d'égoïsme ? Toi qui caches des améliorations dans ton tiroir sans me le dire ? »
Jazz sentit son sang se glacer. « Quoi ? »
« Ne fais pas l'innocente. Je t'ai vue, il y a deux semaines, le soir de l'appel avec Whitmore. Tu as modifié quelque chose dans le module de sécurité, puis tu as retiré le fichier du dépôt à la dernière minute. Je ne suis pas aveugle. »
Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Le secret qu'elle avait soigneusement enterré venait de resurgir, non pas de la brèche qu'elle craignait — l'investisseur — mais de l'homme en face d'elle.
« C'est une amélioration qui nécessite un second brevet, » dit-elle enfin. « Je voulais attendre qu'on ait les fonds pour déposer proprement. »
« Ah, voilà. » Tom ricana. « Toi, la prudence incarnée. Toujours à attendre le moment parfait, le financement parfait, le plan parfait. Sauf que le moment parfait n'existe jamais. Tu passes ta vie dans les coulisses à peaufiner pendant que le monde avance sans toi. »
« Moi, au moins, je ne fais pas semblant d'être quelqu'un d'autre ! »
Le silence tomba comme une lame. Tom la dévisagea, quelque chose se fissurant derrière ses yeux bruns.
« Tu veux savoir pourquoi j'ai choisi de m'associer avec toi ? » dit-il enfin, et sa voix était étrangement douce, presque blessée. « Ce n'était pas pour tes compétences en UI. Ce n'était pas parce que le marché de Brixton t'était favorable. »
Jazz ne répondit pas.
« C'était ton projet de fin d'études. » Il détourna le regard, fixant la fenêtre comme s'il cherchait Londres dans le gris. « Celui sur les interfaces adaptatives pour personnes âgées. Tu avais fait une démo au printemps de notre dernière année. »
Elle se souvenait. La salle pleine. Les juges. Elle avait passé des semaines à perfectionner chaque transition, chaque micro-interaction. Tom était assis au deuxième rang, les bras croisés, avec son air de ne pas être impressionné par ce que font les autres.
« Je l'ai détesté, ce projet, » continua-t-il. « Pas parce qu'il était mauvais. Parce qu'il était meilleur que tout ce que j'avais jamais produit. Si meilleur que je suis rentré chez moi et que je n'ai pas dormi pendant trois nuits, à me demander comment j'allais le dépasser. »
Jazz sentit sa gorge se serrer.
« Je n'ai pas choisi de m'associer avec toi parce que j'avais besoin d'un designer. » Il la regarda enfin, et il y avait quelque chose de nu dans son regard, quelque chose qu'elle n'y avait jamais vu. « Je t'ai choisie parce que depuis huit ans, j'essaie de prouver que je suis meilleur que toi. Et je n'y suis jamais arrivé. Cette société, ce projet... c'était ma dernière chance de te battre sur ton propre terrain. »
Le silence s'étira, immense. Dans la rue, un bus passa, grondement sourd qui sembla venir d'un autre monde.
« Tu... » Jazz déglutit. « Tu as bâti tout ça juste pour me battre ? »
« Ce n'est pas ce que je disais. » Tom passa une main dans ses cheveux, soudain épuisé. « Je disais que c'est comme ça que c'est commencé. Tu es monétisé au point que même avec toute la prudence du monde, même avec toutes tes cachotteries et tes tiroirs secrets... » Il baissa les yeux. « Tu restes la seule personne dont l'opinion compte. »
Jazz était incapable de parler. Les mots dansaient dans sa tête comme des débris après une explosion. Huit ans de rivalité universitaire. Huit ans de piques, de remarques acerbes en réunions, de défis lancés comme des gants. Et sous tout ça, la vérité était plus simple, plus triste peut-être : il la mesurait depuis le début. Il s'était construit contre elle.
« J'ai besoin d'air, » dit-elle, et sa voix était blanche, mécanique.
Elle attrapa sa veste, ouvrit la porte, et le froid de la rue la gifla avant qu'elle ait compris qu'elle était déjà dehors.
Derrière elle, dans l'entrée de l'appartement, Tom ne bougea pas. Sa main pendait le long de son corps, les doigts crispés sur le néant de ce qu'il venait de dire, qu'il ne pouvait pas reprendre, et la porte ouverte laissait entrer l'air humide du matin avec un courant qui n'avait rien à voir avec lui.
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