Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 13: Aftermath
Les jours qui suivirent eurent la texture du givre sur une vitre : durs, translucides, impossibles à ignorer. Le loft, déjà exigu, sembla rétrécir encore, chaque mètre carré chargé de tout ce qui n'avait pas été dit.
Jazz s'installait à la table de la cuisine dès six heures du matin, ses carnets de croquis étalés devant elle comme un rempart de papier. Elle dessinait des interfaces, des flux d'utilisateurs, des courbes d'émotions hypothétiques — rien qui puisse être implémenté sans l'API que Tom maintenait seule dans son coin. Sa tasse de thé refroidissait toujours avant qu'elle n'y touche.
Tom, lui, s'était retranché dans sa chambre, la porte entrebâillée juste assez pour laisser passer le câble Ethernet qu'il avait tendu jusqu'au routeur du salon. Les cliquetis de son clavier mécanique s'échappaient par cette fente, cadence régulière et obstinée, comme un morse adressé à personne.
Le premier jour, ils avaient échangé exactement deux phrases, toutes deux relatives aux courses.
Le deuxième jour, zéro.
Le troisième jour, Jazz colla un Post-it sur la porte du frigo : *Lait fini. Tu en prends ou je prends que du mien ?*
La réponse arriva deux heures plus tard, griffonnée d'une écriture pressée : *Je m'en fiche. Prends ce que tu veux.*
Le quatrième jour, le frigo contenait deux litres de lait. Un de chaque côté.
Les Post-it devinrent leur langue commune. *Réunion Bêta ?* — *Pas dispo avant jeudi.* — *Le client Grocery Mart a appelé. Il veut la fonction scan.* — *Je sais. Je la code.* — *Le pitch deck a besoin d'une MAJ.* — *Toi.* — *OK.*
Le startup, cette créature vivante qui les avait portés, s'immobilisa dans une gangue de politesse. Le tableau Trello resta figé sur la même colonne pendant soixante-douze heures. Les clients Bêta attendaient. Le comité d'investissement, lui, avait envoyé un e-mail auquel Jazz n'avait pas répondu, la notification rougeoyant comme une braise dans sa boîte de réception.
Elle y pensait la nuit, dans son lit, le téléphone posé sur la table de nuit. Le message d'Alex Whitmore disait : *"Pouvez-vous être disponibles pour un appel demain 10h ? Décision du comité."* C'était il y a quatre jours maintenant. Elle ne l'avait pas ouvert depuis.
Elle n'avait pas non plus dit à Tom que l'appel avait été programmé, puis implicitement annulé par son silence.
Le sixième jour, un jeudi, le ciel de Londres se fit gris plomb et la pluie tambourina contre les grandes baies vitrées du loft. Jazz était en train d'ajouter une note manuscrite à une maquette de l'option météo quand le téléphone fixe — cette relique que le propriétaire avait laissée — sonna dans le couloir.
Elle décrocha par réflexe.
« Allô ? »
« Mademoiselle Okafor ? Ici le bureau de gestion immobilier Whitfield. Nous vous appelons au sujet de la chaudière. Le contrat d'entretien annuel est vendredi. Nous avons besoin d'un accès au local technique entre 9h et 13h. Est-ce que vous ou votre colocataire serez disponibles ? »
Jazz regarda la porte de Tom, toujours fermée.
« Je vois avec lui, dit-elle. Je vous rappelle. »
Elle raccrocha, puis resta plantée là une minute, le combiné encore tiède dans sa main. Puis elle marcha jusqu'à la porte de Tom et frappa trois coups secs.
La musique de son clavier s'arrêta.
« Oui ? »
« Le propriétaire a besoin qu'on soit là vendredi matin pour la chaudière. »
Un silence long. Puis la porte s'ouvrit. Tom apparut, les cheveux en bataille, cerné jusqu'au menton, vêtu du même t-shirt qu'il portait depuis trois jours. Il cligna des yeux comme s'il émergeait d'une caverne.
« Vendredi, dit-il. C'est demain. »
« Je sais. Je peux être là. Mais si tu veux..., dit Jazz, hésitant. Tu pourrais être à l'appel avec le client de Hackney. »
« Tu peux le faire toi-même. »
« Il a demandé à parler au développeur principal. »
Le mot *principal* resta en suspens entre eux, chargé de tout ce qu'ils avaient évité.
Tom laissa échapper un soupir et passa une main sur son visage. Pour la première fois, Jazz remarqua l'état de la pièce derrière lui : des tasses empilées, des emballages de ramen, un sac de couchage froissé en boule.
« D'accord. Je serai là. Vendredi matin. Je note. »
« Il y a un truc avec l'accès au local, commença-t-elle, mais sa voix s'étiola. En fait, on peut... »
Elle fit un geste vague. Une invitation minuscule, peut-être. Tom la regarda, et pendant une seconde, quelque chose de plus doux traversa son regard. Mais il se contenta de hocher la tête.
« On gérera. »
Il referma la porte.
Jazz retourna à la table de la cuisine, mais ne se rassit pas. Elle se tint là, les mains posées sur le dossier d'une chaise, à regarder la pluie ruisseler sur la vitre. Dans son dos, le silence de la chambre de Tom était plus bruyant que tout.
Le dîner, ce soir-là, fut un compromis tacite : ils se retrouvèrent dans la cuisine presque simultanément, chacun avec l'intention de préparer quelque chose de rapide. Tom sortit des pâtes. Jazz sortit des légumes. Ils cuisinèrent en parallèle, dos à dos sur le plan de travail, dans cette chorégraphie que les colocataires de longue date développent par nécessité.
« Tom », dit Jazz sans se retourner.
« Hmm. »
Elle coupa un poivron en dés précis, trop précis.
« Ce que tu as dit. Sur le fait d'avoir... voulu prouver que tu étais meilleur que moi. »
La spatule de Tom cessa de tourner.
« Je ne voulais pas que ce soit un secret, dit-il. Je veux dire, au début... à l'université... c'était comme ça. C'était ma manière de te voir. Une concurrente. Quelqu'un à battre.
— Et maintenant ? »
Elle entendit sa respiration. Une hésitation.
« Maintenant, je ne sais plus ce que ça veut dire, être meilleur. On a construit quelque chose. Ensemble. Je n'ai jamais fait ça avec personne. »
Jazz déposa son couteau, se retourna. Il lui faisait face, les bras croisés, le visage fermé mais les yeux plus ouverts qu'elle ne les avait vus depuis des jours.
« J'aurais dû te le dire plus tôt, reprit-il. Avant qu'on arrive ici. Avant que je m'engage dans un projet avec toi sans te dire pourquoi. C'était lâche. »
« C'était honnête », corrigea-t-elle doucement. « Une fois. »
Il esquissa quelque chose qui n'était pas tout à fait un sourire. « Une fois. Ça fait un début. »
La casserole commença à siffler, l'eau bouillant à débordement. Tom se précipita, baissa le feu, jeta les pâtes. Jazz le regarda faire, et pendant un moment, le grincement du quotidien redevint possible.
Ils mangèrent à la table, côte à côte, sans téléphone ni écran. Les nouilles étaient trop cuites. Elles étaient parfaites.
« Le client de Hackney », dit Tom entre deux bouchées. « Il a encore eu des problèmes avec la synchronisation des stocks ? »
« Il dit qu'il y a des doublons quand deux employés scannent en même temps. »
« C'est un bug de verrouillage. Je connais le correctif. »
« Je pensais qu'on pourrait devancer ça avec un cache local. Si le scan part en file d'attente... »
« Attends », dit Tom, une lueur dans les yeux — la première depuis des jours. « Tu as raison. Pourquoi je n'y ai pas pensé ? »
« Parce que tu n'as pas écouté quand je te l'ai dit la première fois à la réunion du 3. »
Il se figea. Puis, doucement, le rire jaillit — un son rauque et inhabituel, comme un moteur qui ne s'était pas servi depuis longtemps. Jazz sourit malgré elle. Ils échangèrent un regard qui n'était plus ni fusionnel, ni glacial, mais quelque chose entre les deux : un terrain d'entente provisoire.
Ils firent la vaisselle de concert, puis se rassirent avec deux thés — chacun dans sa tasse identique achetée en solde chez IKEA, parce que seuls des idiots achètent deux fois le même mug pour une colocation de trois mois.
« Écoute », dit Tom, tenant sa tasse à deux mains. « Ces trois derniers jours, ils ont été...
— Atroces, compléta Jazz.
— Je me suis caché, dit-il. Dans le code. Parce que c'était plus simple que de te parler. »
« Moi aussi, j'évite », admit-elle. « Les conversations sérieuses. Les décisions. L'appel du comité d'investissement. »
Elle n'avait pas eu l'intention de le dire. Le prénom "Alex" lui brûlait la langue, mais elle s'arrêta juste avant. Tom la regarda.
« L'appel ? Tu as eu des nouvelles ? »
Jazz hésita. Le mensonge était déjà formé dans sa gorge, prêt à sortir. *Non, je parlais de façon générale.*
Mais elle se rappela les règles qu'ils avaient écrites ensemble après l'incendie de la cuisine. La feuille de papier, scotchée sur le frigo, était encore là : *Pas de mensonges.*
« Alex a écrit la semaine dernière, dit-elle. Pour prévoir un appel de décision. Je n'ai pas répondu. »
Tom déposa sa tasse lentement.
« Pourquoi ? »
« Parce que j'avais peur de ce qu'il allait dire. Peur que leur due diligence trouve le problème. Peur de devoir t'en parler. Peur de ce que ça signifierait pour nous si on échouait. »
« Jazz. »
Le ton de Tom était étonnamment doux. Elle releva la tête.
« Échouer, ce n'est pas la même chose que mentir, dit-il. Et on a déjà menti. Tous les deux. Je ne veux plus qu'on fasse ça. »
Il poussa son téléphone sur la table vers elle.
« Écris-lui. Maintenant. Fixe l'appel. Quelle que soit la réponse, on la prendra ensemble. »
Jazz prit le téléphone, le tourna dans ses mains. Le vert des touches lumineuses lui semblait irréel dans la pénombre du loft. Elle trouva le fil d'Alex, tapa une réponse courte et professionnelle, puis, avant de pouvoir hésiter, appuya sur "Envoyer".
« Voilà, dit-elle. C'est fait. »
Tom hocha la tête. Ils restèrent assis en silence, mais pour la première fois depuis des jours, ce silence n'avait rien d'hostile. Au-dehors, la pluie avait cessé. Les lumières de Londres scintillaient au-delà des grandes baies vitrées, indifférentes à leurs affaires, à leurs ego, à leurs peurs.
« Il faudra régler ça, le truc de la chaudière, dit Tom au bout d'un moment. Demain. On prendra le premier rendez-vous du matin. Comme ça, on aura la journée devant nous pour le client. »
Jazz acquiesça. Dans sa tête, une liste de tâches recommençait doucement à se former : l'appel avec le comité, le correctif de synchronisation, la proposition de cache local, les deux clients Bêta à tenir, le pitch deck à mettre à jour.
Et quelque part au milieu de tout ça, Tom, assis à la table, une mèche rebelle lui tombant sur le front, en train de griffonner des notes sur le coin d'une serviette.
« Je vais prendre une douche », dit-il en se levant. « Je sens le code et le chagrin. »
Jazz rit — un vrai rire, celui d'avant l'avalanche de confessions. Tom s'arrêta sous l'encadrement de la porte de sa chambre, se retourna.
« On va y arriver, Jazz. Le truc de l'investisseur. Le logiciel. Tout le reste. »
Ce n'était pas une déclaration de victoire. C'était simplement un fait énoncé à voix haute, fragile et ferme à la fois.
Il disparut dans la salle de bain. Jazz resta seule à la table, le téléphone chaud dans sa poche, le goût du thé encore sur ses lèvres. Elle sortit son carnet de croquis, le feuilleta jusqu'à une page vierge, et se mit à dessiner sans réfléchir.
Un trait. Une courbe. Deux formes se faisant face dans un espace clos, distance qui se réduit, papillon invisible à l'intérieur d'une poitrine.
Elle ne savait pas encore quoi faire de ce que Tom avait avoué — de ce que cela signifiait pour eux, pour leur startup, pour le garçon qu'elle avait depuis longtemps cessé de vouloir battre sans savoir comment le définir autrement.
Mais elle ne fuyait pas. Pour ce soir, c'était suffisant.
Le lendemain matin, elle trouva un Post-it posé sur la machine à café, rédigé de l'écriture de Tom : *Chaudière 8h. Je nous ai réservé un créneau. Bon café, mauvaise humeur garantie. — T.*
Jazz sourit, attrapa son mug et répondit sous le Post-it, en noir : *Promis.*
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