Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 21: The Countdown
La pluie battait contre les fenêtres du salon transformé en quartier général de fortune. Jazz avait les yeux rivés sur son écran, les piles de Post-it jaunes formant un arc-en-ciel de panique autour de son clavier. Deux semaines. Quatorze jours avant la fin du bail, et leur compteur de bêta-utilisateurs stagnait à un niveau pathétique.
— Trois cent quarante-deux, annonça Tom depuis la cuisine où il préparait un quatrième café. Il faut cinq cents minimum pour intéresser un investisseur sérieux. Et encore, c'est optimiste.
Jazz se massa les tempes. La lettre de Priya brûlait dans sa poche intérieure, un poids qu'elle n'arrivait pas à déposer. Elle avait choisi de la garder secrète, de faire confiance à Tom malgré les accusations. Chaque jour, cette décision semblait plus risquée.
— Si on pouvait juste transformer les curieux en utilisateurs actifs, murmura-t-elle. Le problème, c'est que Wayfinder a déjà capté notre audience potentielle avec le même concept.
— Sauf que nous, on a quelque chose qu'ils n'ont pas.
La voix de Marcus, leur développeur créatif, les fit sursauter. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, les cheveux en bataille, un ordinateur portable coincé sous le bras. Son sourire avait quelque chose de triomphant.
— J'ai bossé dessus en secret depuis trois semaines. Depuis le lancement de Wayfinder, en fait.
Il déposa l'ordinateur sur la table basse et fit pivoter l'écran vers eux. Jazz se pencha, les sourcils froncés. Ce qu'elle vit lui coupa le souffle.
— C'est... une fonctionnalité de proximité communautaire ? articula-t-elle lentement.
— Mieux que ça. Un système de jumelage basé sur les besoins réels et les compétences disponibles dans un rayon d'un kilomètre. Pas juste « qui est près de toi », mais « qui peut t'aider à résoudre ton problème immédiatement ».
Tom contourna le canapé pour mieux voir, ses doigts dansant sur le trackpad. Jazz observa son expression passer du scepticisme à la fascination pendant qu'il parcourait les écrans de démonstration.
— Comment tu as fait ça sans qu'on le sache ? demanda-t-il enfin.
— J'avais besoin de croire qu'on avait encore une chance. Et je connaissais le concept original de Jazz — le côté communautaire, humain. J'ai pensé que si on creusait dans cette direction au lieu de se battre sur le terrain de Priya...
— La messagerie entre voisins, compléta Jazz, les yeux brillants. Le partage d'outils. Les groupes d'entraide pour parents isolés. C'est ça, notre cœur. On l'avait noyé sous des fonctionnalités génériques.
Tom s'accroupit devant l'écran, absorbé par la démonstration. Il fit défiler une simulation de matchmaking, posant des questions précises sur les algorithmes de priorisation, sur la gestion des urgences, sur la modération.
— Le code est propre, dit-il enfin. Vraiment propre.
Marcus sourit, visiblement soulagé.
— Je peux avoir une version bêta testable d'ici quarante-huit heures si on se concentre sur les fonctionnalités essentielles uniquement.
Jazz sentit une étincelle d'espoir qu'elle n'avait pas ressentie depuis des semaines. L'offre de Miles pesait toujours sur eux, la date limite de signature approchait, et le mystérieux contact d'Alex devait arriver à vingt et une heures. Mais pour la première fois, elle voyait une issue.
— On peut faire mieux que quarante-huit heures, dit-elle en se levant. Tom, tu peux t'occuper de l'interface utilisateur pendant que Marcus peaufine l'algorithme ? Moi, je rédige la stratégie de lancement et les messages de bouche-à-oreille.
Ils travaillèrent sans relâche jusqu'à la tombée de la nuit. Jazz oublia presque l'heure du rendez-vous, immergée dans la rédaction de scénarios d'usage, de cas concrets qui donneraient envie aux gens de rejoindre la plateforme. Quand elle leva les yeux, elle vit Tom penché sur son clavier, la lumière bleutée de l'écran sculptant son visage fatigué. Il avait retiré sa veste, ses manches roulées jusqu'aux coudes, et il murmurait des fragments de code en travaillant.
À un moment, leurs regards se croisèrent par-dessus les écrans. Il lui sourit — un vrai sourire, sans masque ni ironie.
— C'est bon, cette fonction de signalement, dit-il en montrant son travail. Tu as pensé à tout. Traumatismes récents, vulnérabilité, handicaps invisibles. La plupart des applis communautaires ignorent complètement ces aspects.
— Je sais ce que c'est de ne pas se sentir en sécurité chez soi, répondit Jazz simplement.
Le silence entre eux se chargea d'une tension nouvelle. Marcus, absorbé par son code, ne remarquait rien.
— On devrait tester le jumelage en conditions réelles, suggéra Tom en détournant les yeux. Créer un groupe pilote dans le quartier. Le pub en bas, les associations locales, la bibliothèque.
— Dans le temps qu'il nous reste ?
— On n'a pas besoin de grand monde. Si on peut montrer une preuve d'engagement — des utilisateurs actifs quotidiens, des interactions qui démontrent la valeur — même avec deux cents personnes, on peut convaincre. La qualité plutôt que la quantité.
Jazz hocha lentement la tête. L'idée était solide. Tom dégageait soudain une assurance qui contrastait avec la panique des jours précédents. Son énergie était contagieuse.
— Il y a une vitrine de créateurs locaux demain matin dans le marché couvert, dit-elle. Les commerçants se plaignent toujours d'être ignorés par les grandes plateformes. Si on peut les inscrire dans l'heure...
— Je m'en charge. Je connais le gérant depuis les trucs de quartier.
— Parce que toi, tu fais des trucs de quartier ?
— Ne sois pas si surprise. Les gens mystérieux ont parfois des hobbies surprenants.
Elle rit — un vrai rire, libéré, qui surprit même Marcus. Tom la regarda avec une intensité qui fit battre son cœur plus vite. Depuis leur presque baiser, depuis la révélation du breach de confiance, depuis la lettre cachée de Priya, chaque moment ensemble semblait chargé d'une électricité dangereuse.
Soudain, la sonnette de l'immeuble retentit. Le visage de Tom se ferma instantanément.
— Vingt et une heures. Le contact d'Alex.
Jazz se racla la gorge, l'euphorie du travail accompli retombant comme un soufflé raté. Marcus leva la tête, perplexe.
— Vous attendez quelqu'un ?
— Quelqu'un qui connaît trop de choses sur nous, murmura Jazz.
Elle saisit la lettre de Priya dans sa poche, la froissa entre ses doigts. Le contenu la brûlait toujours : *« Tom n'est pas qui tu crois. On vous surveille depuis le début. Pose des questions sur le brevêt, sur Miles, sur la façon dont il a obtenu les premières données. »*
La sonnette retentit à nouveau, plus insistante.
— Je vais ouvrir, dit Tom. Prépare-toi à ce que ce ne soit pas une conversation agréable.
Il se dirigea vers l'interphone, et Jazz le regarda partir avec un pincement au cœur. Elle voulait le croire. Elle voulait croire que le Tom qui souriait en travaillant sur leur projet, celui qui parlait de s'impliquer dans la communauté locale, n'était pas le manipulateur décrit par la lettre. Mais l'ombre du doute restait collée à sa peau, tenace.
— Jazz ? Marcus lui toucha l'épaule. Tu devrais voir ça.
Elle le rejoignit devant son écran. L'algorithme de jumelage tournait en boucle, simulant des interactions. Les données remontaient bien au fil des itérations. Mais Marcus n'était pas concentré sur les chiffres.
— Il y a un accès système que je n'ai pas configuré, dit-il à voix basse. Quelqu'un a accédé au serveur depuis l'extérieur. Il y a deux jours. Pendant que le brevet était encore en cours d'examen.
Jazz sentit son sang se glacer. La lettre de Priya était donc vraie — en partie du moins. Quelqu'un surveillait leur activité depuis l'extérieur. Et si Tom avait découvert le c clinklink avant son retour, avant son remerciement si vulnérable, cela signifiait qu'il avait accès à leurs communications privées.
— Tu peux tracer qui c'est ? demanda-t-elle, la voix tendue.
— Pas encore. Mais je peux suivre les traces. Ça prendra quelques heures.
La porte d'entrée s'ouvrit. Tom entra avec un inconnu — un homme élancé aux lunettes fines, costume impeccable, qui dégageait l'air glacé des cabinets d'avocats internationaux.
— Jazz, Marcus, voici Julian Hartwell, annonça Tom. Il représente les intérêts d'un fonds d'investissement basé à Singapour.
Julian tendit une main parfaitement manucurée vers Jazz.
— Enchanté. J'ai entendu beaucoup de choses sur votre concept de communauté. Vraiment — beaucoup de choses.
Marcus jeta un coup d'œil inquiet à son écran. L'accès extérieur datait de deux jours. Deux jours avant l'arrivée de Miles. Deux jours avant la lettre de Priya.
Jazz serra la main de Julian, mais son esprit était ailleurs, dans les ténèbres des données compromises — et dans les yeux de Tom, qui évitait soudain son regard.
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