Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 22: The Slip
L'événement se tenait dans une galerie d'art reconvertie de Shoreditch, les murs de briques nues couverts de toiles abstraites que personne ne regardait. Jazz serrait son verre de prosecco contre sa poitrine comme un bouclier, observant Marcus qui haranguait un investisseur potentiel à propos de la fonction communautaire de Nudge.
— Tu vas t'en sortir plus vite que prévu, avait dit Tom avant de disparaître dans la foule.
Elle l'avait regardé s'éloigner avec un pincement inconfortable. Depuis la lettre de Priya, chaque geste de Tom semblait chargé d'intentions cachées. Le cufflink. Le regard qu'il avait évité quand Julian était arrivé. Tout était devenu matière à suspicion.
— Jazz ?
La voix la frappa de plein fouet. Elle se retourna lentement, déjà certaine de ce qu'elle allait trouver.
Daniel.
Son ex. Le sourire confiant, la mâchoire rasée de près, les yeux qui parcouraient son corps avec cette familiarité qu'elle avait appris à détester. Il portait un costume trois pièces en velours côtelé, manifestement trop cher pour l'événement.
— Putain. Lui.
— C'est un plaisir de te voir, dit-il en s'avançant.
— Pour moi, c'est plutôt l'inverse.
Elle recula d'un pas, cherchant instinctivement la sortie du regard. Il bloquait son angle de fuite.
— Allez, Jazz. Ça fait deux ans. Tu ne peux pas encore m'en vouloir pour—
— Pour avoir couché avec ma meilleure amie ? Si. Je peux. Et je peux encore t'en vouloir pour beaucoup d'autres choses.
Le visage de Daniel se décomposa en une expression de blessure feinte. Elle connaissait ce visage. Il l'avait utilisé après chaque dispute, chaque mensonge découvert, chaque trahison.
— J'ai fait une erreur. On a tous le droit de—
— Tu sais ce qu'il y a de drôle ? l'interrompit-elle. À l'époque, je pensais que c'était la pire chose que tu pouvais me faire. Découvrir qu'il y avait mieux que toi, que tu avais peur de moi et de ce que j'allais accomplir.
Elle s'arrêta, soudainement consciente de la chaleur qui montait à ses joues. Le vernis craquait. Daniel le voyait, elle le savait. Il ouvrait la bouche pour porter le coup suivant, mais une présence massive s'interposa entre eux.
— Tout va bien ? demanda Tom, le regard fixé sur Daniel.
— On discutait, répondit Daniel avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Une conversation privée entre—
— Elle, précisa Tom. Elle discutait. Toi, tu avais l'air de l'emmerder.
Jazz cligna des yeux, surprise par la dureté du ton de Tom. Il n'était pas homme à jouer les protecteurs. Il était calculateur, pragmatique, trop intelligent pour se mêler d'une querelle personnelle sans comprendre les enjeux.
À moins que son visage, à elle, ne dévoilât quelque chose qu'elle ne voulait pas montrer.
— Je peux gérer, dit-elle en posant une main sur le bras de Tom.
— Je sais que tu peux. Mais peut-être que je n'ai pas envie qu'il continue à te parler.
Daniel ricana.
— Toujours aussi chevaleresque, Hess ? Tu ne t'es pas beaucoup amusé depuis que tu as perdu mon argent, n'est-ce pas ?
La révélation la frappa comme une gifle. Les pièces du puzzle s'alignèrent dans un cliquetis brutal.
— Ton argent ? répéta Jazz en se tournant vers Daniel.
Le sourire de Daniel s'élargit, savourant le moment.
— Eh bien, par le biais de mon fonds initial chez Chamberlain. C'était mon argent qui finançait cette aventure. Tom ne t'a pas dit ? C'est dommage. Ça met pourtant pas mal de choses en perspective, tu ne crois pas ?
Le silence qui suivit fut aussi dense que la fumée des cigarettes à l'extérieur.
Tom semblait figé, le visage fermé, quelque part entre la honte et le défi. Jazz pouvait littéralement sentir les couches de mensonges s'empiler dans sa tête. Priya avait raison de le mettre en garde. Miles Chamberlain n'était pas simplement un investisseur. Il était le canal pour Daniel.
Et Daniel, bien sûr, avait choisi cet événement précis pour la confronter.
— Tu le savais ? demanda-t-elle à Tom, sa voix plus calme qu'elle ne l'aurait cru.
— J'ai découvert quelques détails il y a deux semaines, murmura Tom.
— Et tu n'as pas jugé bon de le mentionner ?
— Ça n'avait pas d'importance.
— Quand tu caches des choses, c'est que ça a de l'importance. Tu me caches beaucoup de choses, Tom.
Elle le vit fléchir, comme si elle venait de le frapper. Daniel assistait à la scène avec un plaisir ostentatoire, croisant les bras sur son torse.
— Fascinant, dit-il doucement. Le couple de startup parfait qui se désagrège en public. Ça me rappelle l'époque où tu me faisais la même scène, Jazz.
Elle se retourna vers lui, les larmes de rage lui brûlant les yeux.
— Va te faire voir, Daniel.
— Déjà fait, belle. Deux ans de thérapie pour comprendre que je n'étais pas—
— Tu n'es pas la victime ici, coupa Tom. Tu as trompé une femme remarquable, tu as volé son projet pour le donner à ta nouvelle associée, et tu viens maintenant étaler ta victoire. C'est pathétique.
Daniel haussa un sourcil. Tom s'était avancé d'un pas, son corps entre Jazz et son agresseur.
— Hess, tu me fais de la peine. Tu construis toujours des châteaux sur du sable.
— Dégage.
Le mot était tombé, net et froid. Quelque chose dans la posture de Tom fit comprendre à Daniel que la conversation était terminée. Il leva les mains en signe de reddition, mais en passant devant Jazz, il se pencha vers son oreille.
— Tu sais, ce qui m'a fait quitter Priya, c'est qu'elle parlait de toi tout le temps. Elle n'a jamais cessé de croire qu'un jour tu reviendrais vers moi.
— Priya ? demandèrent Jazz et Tom ensemble.
Daniel sourit, visiblement satisfait de l'effet produit.
— Surprise. Elle vous a bien menés en bateau, les enfants.
Les doigts de Jazz se crispèrent sur le verre de prosecco. Elle avança d'un pas, mais Tom la retint par le poignet avec une douceur surprenante.
— Il joue avec toi. Ne lui donne pas ça.
Elle respira profondément, laissant la fureur retomber dans sa poitrine. Daniel faisait déjà demi-tour pour retrouver un groupe d'investisseurs, sa démonstration terminée.
— Merci, dit Jazz à voix basse quand ils furent seuls près d'une colonne en béton.
— De quoi ?
— D'avoir été là. D'avoir fait barrage.
Tom la regarda avec une intensité nouvelle.
— C'était lui. Ton ex.
Elle acquiesça, se mordant la lèvre supérieure.
— Je voulais le détruire quand je l'ai découvert. Lui, sa carrière, sa réputation. J'ai passé un mois entier à élaborer des plans de vengeance avant de réaliser que ça ne me rendrait rien. Que ça me rendrait juste comme lui.
— Tu n'es pas comme lui.
— Comment tu le sais ?
— Parce que tu as placé ce cufflink dans ma mallette avec une précision qui m'a pris six mois à comprendre. Tu croyais que je ne savais rien ? Je te regardais l'observer dans ma chambre ce soir-là. Je savais ce que tu faisais. Et tu savais que je le saurais. C'est pour ça que tu l'as fait.
Jazz resta muette.
— Tu n'es pas cruelle, reprit Tom. Tu es blessante par accident. Cruelle, jamais.
— Tu as un fichu moyen de rassurer quelqu'un.
— Mon père m'a appris que les compliments gonflent les ego et les mensonges. La vérité, ça protège.
La vérité. Le mot résonnait entre eux, lourd de tout ce qu'elle lui cachait. La lettre de Priya était dans sa poche intérieure, pliée en huit, chauffant contre sa peau. Elle montait la garde sur chaque geste de Tom, et maintenant il lui disait qu'il avait compris, depuis le début, cet échange délicat autour du cufflink.
— Tu devrais savoir une chose, murmura-t-elle enfin. La lettre de Priya. Elle m'a été adressée.
Le visage de Tom se ferma.
— Elle m'écrit ?
— Deux lettres. Une qui te met en garde contre moi. Une autre qui me met en garde contre toi. Elle joue sur les deux tableaux.
Le mensonge était partiel. La lettre originale accusait Tom. Elles laissaient entendre que Priya le manipulait aussi, qu'elle semait la discorde.
Tom plissa les yeux.
— Quand as-tu reçu la tienne ?
— Avant l'arrivée de Miles.
— Et tu ne me l'as pas montrée.
— Parce que je ne sais pas si je te fais confiance.
Leurs regards se croisèrent, plus intenses que jamais. Quelque chose dans la reconnaissance de leur méfiance mutuelle créait un pont plus solide que les tentatives d'harmonie des semaines précédentes.
— Moi non plus, dit-il. Je devrais probablement te détester pour ça.
— Mais ?
Il recula d'un pas, un demi-sourire aux lèvres.
— J'ai passé mon enfance dans une maison où chaque mot était un piège. Tu es la première personne qui me dit frontalement qu'elle ne me fait pas confiance. C'est plus précieux que six mois de faux-semblants.
Jazz sentit la chaleur monter à ses joues. Elle avait eu tort de lui parler de sa méfiance, tort de révéler l'existence de la lettre. Mais entre deux stratégies de mensonges, elle découvrait qu'un moment de vulnérabilité honnête avec Tom valait tous les calculs du monde.
Elle s'apprêtait à répondre quand son téléphone vibra. Un message de Marcus :
« J'ai trouvé la source de la fuite. Rappliquez tout de suite. »
Trump. Rejouant la scène dans sa tête : Daniel, la lettre de Priya, la confidence de Tom. Trois sources de méfiance en une soirée.
Elle montra le téléphone à Tom, qui hocha la tête. Ils quittèrent la galerie sans se dire un mot, le poids de leur révélation mutuelle pesant moins lourd que la promesse de réponses enfin.
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