Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 29: The Morning After
La pluie tambourinait contre les fenêtres du salon quand Jazz ouvrit les yeux. Sa nuque protestait, crispée dans un angle improbable, et quelque chose de lourd pesait sur son épaule. Elle cligna plusieurs fois, le cerveau embrumé par les heures de code qui avaient suivi la signature avortée, les appels à Maya, les allers-retours entre leurs deux ordinateurs portables.
Puis elle tourna la tête.
Tom était là, recroquevillé contre elle, sa joue pressée contre son épaule, une main posée négligemment sur sa hanche. Ses cheveux en bataille retombaient sur son front, et pour une fois, les sillons d'anxiété qui creusaient habituellement son visage s'étaient lissés. Il respirait lentement, profondément, et Jazz réalisa qu'elle ne l'avait jamais vu dormir.
Son premier réflexe fut de le repousser. Le second, de ne pas bouger du tout.
Elle compta les secondes. Cinq. Dix. Quinze. La chaleur de sa paume traversait le coton de son t-shirt, et son cœur battait à un rythme qui n'avait rien de rationnel. C'était Tom. L'énergumène qui avait déposé le brevet dans son dos. Celui qui la traitait comme une associée parfois, comme une employée trop souvent. Celui qui lui avait laissé un bubble tea au jasmin sur la table en rentrant de son errance nocturne, avec un mot griffonné sur un Post-it : *Je ne sais pas encore être un bon partenaire. Mais j'apprends.*
Il bougea. Un murmure indistinct, puis ses paupières se soulevèrent lentement. Ses yeux verts croisèrent les siens à vingt centimètres de distance, et pendant un instant, ni l'un ni l'autre ne respira.
« Jazz », souffla-t-il, la voix rauque de sommeil.
« On s'est endormis. » Sa propre voix sonna étrangement normale, comme si son pouls n'était pas en train de s'emballer contre ses tempes.
Tom ne bougea pas. Sa main toujours sur sa hanche, son regard passant de ses yeux à sa bouche, comme s'il cherchait quelque chose sur son visage. Elle aurait dû se lever. Elle aurait dû dire quelque chose de pragmatique sur l'échéance de midi, sur les serveurs, sur la fusion avec Maya. Elle avait toujours une réponse prête, toujours un plan.
Mais elle resta là, suspendue dans l'entre-deux, et lorsqu'il se pencha, elle ne recula pas.
Ses lèvres rencontrèrent les siennes avec une douceur inattendue—pas le baiser brûlant qu'elle aurait imaginé à force de leurs disputes, mais quelque chose de plus exploratoire, presque hésitant. Comme s'ils testaient un terrain miné, un pas à la fois. Sa main remonta le long de sa colonne vertébrale, et Jazz s'entendit émettre un petit son qu'elle ne s'était jamais autorisée à produire.
Elle mit trois secondes à reprendre ses esprits. Elle mit trois secondes de plus à trouver la force de le pousser.
« Non. » Elle se redressa d'un bond, les mains levées comme pour se protéger. « Non, non, non. »
Tom resta figé sur le canapé, les cheveux encore plus ébouriffés, les lèvres légèrement rougies. Il la regardait comme si elle venait de lui arracher une victoire des mains.
« Jazz, je—
— On ne parle pas de ça. » Elle arpentait maintenant le salon en petites foulées nerveuses, les bras croisés contre sa poitrine. « On a vingt-quatre heures pour prouver qu'on est propriétaires de notre propre putain de technologie. Maya attend notre signature. Eleanor attend une réponse pour sa putain d'histoire à midi. Miles nous surveille. Et toi, tu—
— Je quoi ? » Il se leva, et malgré la différence de hauteur qui jouait en sa faveur à elle dans ces moments précis, il avait cette expression butée qu'elle connaissait trop bien. « Je t'embrasse parce que c'est ce que je voulais faire depuis des semaines ? Parce que quand on ne se dispute pas, on construit quelque chose ensemble—et c'est la seule chose qui me semble réel depuis que Miles a ressorti ce contrat ?
— On ne peut pas. » Elle s'arrêta, planta ses poings sur ses hanches. « On ne peut pas, Tom. Le pacte de transparence, c'était pour les données financières, pas pour ce genre de... complication. »
Tom laissa échapper un rire amer, sans joie. « Bien sûr. Toujours la startup d'abord. Les sentiments attendront que les deadlines soient passées. »
« Exactement. » Elle soutint son regard, le défi dans ses yeux noisette. « Parce que si on s'effondre tous les deux, il ne reste plus rien. Pas de Flatmates & Founders, pas de prototype hybride, pas de brevet. Juste deux personnes qui se sont plantées en public. »
Le silence s'étira. La pluie redoubla contre la fenêtre, et quelque part dans la cuisine, le frigo émit un ronronnement.
Tom passa une main dans ses cheveux, soupira. « D'accord. » Il la regarda longuement, et quelque chose dans son expression se fit plus doux, plus résigné. « C'était une erreur. On n'en parle plus. Personne ne le saura. »
Jazz acquiesça, le menton serré. « Personne ne le saura », répéta-t-elle, comme pour sceller un pacte supplémentaire. « Maintenant, on a du code à finaliser. »
Ils travaillèrent en silence pendant les deux heures suivantes, dos à dos, chacun sur son ordinateur. La tension dans la pièce était presque tangible—électrique, chargée de tout ce qu'ils ne disaient pas. Par deux fois, Jazz leva les yeux vers la nuque de Tom, vers la façon dont ses épaules se crispaient quand il se concentrait, et elle détourna le regard aussi vite.
À 9h47, son téléphone vibra. Maya Chen.
« Le contrat est prêt », dit la voix calme de Maya, teintée de son accent singapourien. « Je vous envoie la version finale pour relecture. Une fois signé, les serveurs de fusion s'activent automatiquement. » Une pause. « Jazz, tu as bien compris que je dois avoir ta signature seule ? Les termes du partenariat avec Flatmates & Founders sont conditionnés à ton engagement personnel. »
Jazz regarda Tom, qui l'observait, une tasse de café à moitié vide à la main. Elle pesa ses mots.
« Maya, on avait dit—
— C'est le droit des actionnaires de Mirai Labs. Ils ne financent que des collaborations dirigées par une fondatrice unique. Tom pourra co-développer, mais la signature légale doit être la tienne. C'est non négociable. »
Le visage de Tom se ferma. Il posa sa tasse, lentement, et son regard devint cette version précise, contrôlée, qu'il réservait aux investisseurs hostiles.
« Je vois. » Jazz déglutit. « Combien de temps pour les valider ? »
« L'accord prévoit une option d'achat de 49 % de Mirai Labs à la livraison du prototype. Je t'envoie l'accès à la salle de données. Trouve-moi avant 22 heures ce soir, et on peut battre la deadline de 48 heures. »
La communication se coupa. Jazz fixa le téléphone, les doigts tremblants.
« Elle veut toujours que tu signes seule », dit Tom, platement.
« Oui. »
Un long silence. Il s'approcha d'elle, s'arrêta à une distance prudente, comme s'ils étaient tous deux des animaux nerveux au bord d'un précipice.
« Alors signe. »
Jazz cligna des yeux. « Quoi ?
— Signe, Jazz. Si la boîte survit grâce à toi, si le brevet est protégé parce que toi tu as les épaules pour ça—alors signe. Le pacte, c'est la transparence entre nous, pas l'exclusion que les autres nous imposent. »
Elle resta interdite. C'était la dernière chose qu'elle attendait de lui—que lui, Tom, l'éternel contrôlant, lui cède le pouvoir aussi naturellement qu'on rend un livre à la bibliothèque.
« Tu es sérieux ?
— On n'a pas le temps pour ma fierté. » Il esquissa un sourire, mais ses yeux gardaient cette lueur vulnérable qu'elle n'avait vue qu'au milieu de la nuit. « Et si quelqu'un doit porter Flatmates & Founders, autant que ce soit celle qui sait vraiment où elle va. »
Jazz le dévisagea. Les mots lui restèrent coincés dans la gorge. Le baiser, la panique, le pacte de silence—tout cela semblait soudain dérisoire face à cette déclaration simple, presque banale.
« Je vais lire le contrat », dit-elle finalement. « Et je vais leur mettre des clauses de protection pour toi. Parce que je ne signe rien qui t'exclut de ton propre projet. »
Tom haussa un sourcil. « Tu négocies pour moi ?
— On est des partenaires. » Elle ouvrit son ordinateur, le regard déjà accroché aux documents que Maya venait de partager. « Même si ça nous prend encore du temps à comprendre ce que ça veut dire. »
Il ne répondit pas, mais lorsqu'elle leva les yeux quelques minutes plus tard, elle le trouva qui la regardait toujours—avec quelque chose de neuf dans son expression, quelque chose qu'elle ne savait pas encore nommer.
Son téléphone vibra de nouveau. Cette fois, un message de Priya : *Demain. Le café près de la station. 10h. Viens seule. Il y a des choses que tu dois savoir sur Miles—et sur Tom.*
Jazz fixa l'écran. Le pacte de transparence. Le baiser interdit. Et maintenant, un rendez-vous secret qui menaçait de tout faire basculer de nouveau.
Elle glissa le téléphone dans sa poche sans répondre, et retourna au contrat.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.