Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 30: The Competition
Le flash blanc de l’appareil photo les surprit alors qu’ils franchissaient les portes vitrées du Barbican. Jazz cligna des yeux, la main levée pour se protéger, tandis que Tom la guida par le coude vers l’intérieur. La salle brillait d’un éclat froid, peuplée de silhouettes en costumes sombres et de robes de soirée chatoyantes. Le bourdonnement des conversations se mêlait aux notes discrètes d’un quatuor à cordes.
— Je déteste ce genre d’événement, murmura Tom en ajustant sa cravate, une teinte bleu nuit qui faisait ressortir ses yeux. — Tu aurais pu rester à l’appart et laisser Maya te représenter. — Non.
Le mot tomba, simple et net. Depuis leur pacte, Tom ne la laissait plus affronter seule les moments importants. Le geste lui serra la poitrine, quelque part entre gratitude et inconfort. Le baiser partagé au petit matin restait tapi entre eux, invisible mais omniprésent.
Leur hybride — fusion de son interface élégante et de son moteur de traitement robuste — avait décroché une place de finaliste au London Tech Innovation Award. Une consécration inattendue, venue comme une bouffée d’oxygène dans la course contre la montre du brevet. Sur le programme imprimé, leur nom figurait en bonne place, sous le logo de leur startup.
— On est là, souffla-t-elle.
Sur la page, trois lignes plus bas, le nom du concurrent : *Northwind Dynamics*. La société qui contestait leur brevet. Celle que Maya avait identifiée comme appartenant à l’écosystème de Miles.
— Évidemment, marmonna Tom en parcourant la liste des fondateurs.
Son doigt s’arrêta sur un nom.
Alicia Whitmore.
— Ça te dit quelque chose ? demanda Jazz.
Tom pinça les lèvres, les yeux rivés sur le programme.
— Elle était à Imperial College avec Priya. Elles ont cofondé une petite boîte de logiciels agricoles, il y a cinq ans. Puis Priya est partie pour nous rejoindre. Alicia a continué seule.
— Et maintenant elle travaille chez Northwind ?
— On dirait.
Jazz sentit un frisson glacé courir le long de sa nuque. Les pièces du puzzle s’assemblaient lentement, mais elle n’aimait pas l’image qu’elles formaient. Le texto de Priya — *il y a des choses que tu dois savoir sur Tom et Miles* — lui revint en mémoire, acide.
— Priya devait nous retrouver hier, dit-elle à voix basse. Elle ne s’est jamais présentée.
Tom la regarda, une interrogation silencieuse dans le regard. Elle ne lui avait pas encore parlé de la lettre, de la rencontre annulée, du message étrange. Le pacte de transparence, si fraîchement scellé, accusait déjà ses premières fissures.
— On en parlera après, promit-il. Ce soir, on se concentre sur la cérémonie.
Un serveur passa avec un plateau de coupes de champagne. Jazz en saisit une, plus pour occuper ses mains que par désir de boire. La salle se remplissait, les finalistes se regroupaient près de la scène. Elle repéra Maya à l’autre bout, en grande conversation avec un homme en costume gris perle. Maya lui adressa un petit signe discret, puis retourna à sa discussion.
— Le jury va annoncer les trois premiers dans vingt minutes, dit Tom en consultant son téléphone. On a le temps de faire un tour.
Ils déambulèrent parmi les stands, où les prototypes des autres finalistes étaient exposés. Leur propre démonstrateur — une tablette intégrant l’interface de Jazz et le moteur de Tom — tournait en boucle sur un écran. Près de lui, le stand de Northwind Dynamics présentait une solution similaire, mais plus grossière, moins intuitive. Jazz sentit une pointe de fierté professionnelle.
— Le nôtre est meilleur, glissa-t-elle. — De loin. Mais ils ont plus de fonds, plus de monde. Et peut-être plus de preuves falsifiées.
Il parlait bas, les yeux fixes sur le stand adverse. Une femme aux cheveux noirs courts discutait avec un visiteur, gestes amples et sourire professionnel. Elle se tourna légèrement, et Jazz reconnut le visage aux pommettes hautes. Le temps sembla suspendre son cours.
Priya.
Elle était là, dans un tailleur bleu pétrole, badge *Northwind Dynamics* épinglé sur la poitrine. Ses yeux croisèrent ceux de Jazz, et pendant une fraction de seconde, son sourire professionnel vacilla. Puis elle se reprit, se détourna, et s’excusa auprès de son interlocuteur avec une grâce forcée.
— Viens, dit Tom en serrant le bras de Jazz.
Il la guida à travers la foule, contournant les groupes de bavards, jusqu’à un renfoncement discret près d’une baie vitrée. Priya les suivit, le visage fermé, et s’arrêta à quelques mètres.
— Tom. Jazz. Quelle… surprise.
Sa voix était neutre, mais ses doigts tordaient la lanière de son sac à main.
— Tu nous avais donné rendez-vous hier, dit Jazz. Tu ne t’es pas présentée.
Priya jeta un coup d’œil autour d’elle, comme pour s’assurer que personne ne les écoutait.
— J’ai eu un empêchement. — Un empêchement, répéta Tom. Tu t’es rapprochée de Northwind entre-temps ? Je croyais que tu détestais Alicia après ce qui s’est passé avec votre startup.
Un éclat traversa le regard de Priya — trop rapide pour être identifié.
— Les choses changent. Les gens changent. Je suis là pour mon nouveau rôle, rien de plus.
Sa voix se brisa légèrement sur le dernier mot. Jazz remarqua ses ongles rongés — une habitude que Priya n’avait pas, à sa connaissance.
— Le texto, murmura Jazz en s’approchant. Tu disais qu’il y avait des choses que je devais savoir.
Priya détourna les yeux. Des haut-parleurs annoncèrent le début de la cérémonie, et la foule commença à se diriger vers la salle de conférence principale.
— Je ne peux pas vous parler ici. Je travaille pour eux, maintenant. C’est comme ça.
— Comme ça ? Tu nous quittes pour rejoindre l’équipe qui conteste notre brevet, et c’est « comme ça » ?
Le ton de Jazz monta malgré elle. Tom posa une main sur son épaule.
— Priya, dit-il doucement. On n’est pas tes ennemis. Mais si Northwind utilise nos travaux pour nous voler le brevet, on doit savoir ce qu’ils possèdent.
Priya hésita. Un groupe de collègues de Northwind passa près d’eux, et elle leur adressa un sourire mécanique. Quand ils furent loin, elle se pencha en avant.
— Je n’ai jamais travaillé pour Miles. Alicia non plus. Mais quelqu’un d’autre tire les ficelles. Quelqu’un qui contrôle les deux camps.
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Le texto ne parlait pas de Tom. Il parlait de Londres, de l’incubateur, de tout ce que vous ne savez pas sur d’où vient l’argent.
Elle jeta un regard furtif par-dessus son épaule.
— Ils m’ont proposé un choix à la sortie de notre premier produit. Rester et me faire détruire, ou partir avec une compensation. Ils ont des dossiers sur nous, Tom. Sur toi. Sur Jazz. Et ils les utiliseront à la moindre erreur.
Son badge cliqueta contre sa poitrine quand elle recula.
— Vous êtes finalistes ce soir. Vous croyez que c’est une coïncidence ? Ils veulent vous voir en public, près de la victoire, pour mieux vous anéantir ensuite. C’est leur méthode. Alicia a perdu sa boîte exactement comme ça. Et moi aussi.
Elle se redressa, son masque professionnel revenant en place.
— Je dois y aller. Si quelqu’un me voit parler avec vous trop longtemps, ils soupçonneront quelque chose.
Elle fit deux pas, puis se retourna.
— Le serveur qui filme la cérémonie travaille pour eux. Ne dites rien d’important dans cette salle.
Elle s’éloigna, disparaissant parmi les invités. Avant de franchir les portes de la salle de conférence, elle jeta un dernier regard en arrière — et Jazz y lut autre chose que du mépris. Une peur sincère. Et un appel silencieux.
— Elle est terrifiée, murmura Tom. — Oui. — Et elle a parlé de dossiers. Sur nous. Sur toi. — Je sais.
Une voix résonna dans les haut-parleurs : *Et maintenant, les finalistes de cette année pour le London Tech Innovation Award…*
Les projecteurs balayèrent la foule. Jazz se figea.
— On entre, dit Tom en la prenant par la main. On sourit. On encaisse le prix s’il vient. Et ensuite, on découvre ce que quelqu’un détient contre nous.
Elle serra ses doigts, la chaleur de sa paume contre la sienne, et suivit. Derrière eux, le serveur au badge discret braqua sa caméra — et elle fit exprès de ne pas se retourner.
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