Courant Sombre
Lire le chapitre 11: Blackout Snipers
Les plans étaient plus lourds qu’ils n’en avaient l’air. Roulés dans un tube de carton fatigué, protégés par une couche de papier sulfurisé jauni, ils dataient de 1974 et sentaient la poussière et l’encre sèche. Étienne les tenait sous le bras comme un trésor volé, et c’était bien cela.
Marie l’avait guidé à travers les rayonnages obscurs de la réserve, sa lampe torche balayant les boîtes d’archives empilées jusqu’au plafond. Elle avait les gestes précis d’une bibliothécaire habituée à l’obscurité, et pourtant ses doigts tremblaient quand elle avait extrait le tube portant la cote manuscrite *RTE-07/cartes/Valduc*.
— Marc cherchait autre chose, avait-elle murmuré. Pas seulement le plan. Il cherchait ce que le plan *cache*.
Étienne n’avait pas eu le temps de lui demander ce qu’elle entendait par là. Un bruit sec, en bas, dans la salle de lecture. Puis un second. Des pas. Plusieurs paires, coordonnées.
Marie avait éteint sa torche. Dans le noir, leurs souffles seuls rythmaient la seconde.
— Par ici, avait-elle soufflé. Il y a une issue par les anciennes chaufferies.
Ils avaient couru. Étienne trébuchait sur les caisses de registres municipaux, le tube serré contre sa poitrine. Marie connaissait chaque virage, chaque passage étroit entre les rayonnages. Elle avait atteint la porte de service en premier, poussé la barre métallique… et s’était figée.
Deux silhouettes les attendaient dans l’embrasure. Des hommes en treillis sombre, sans insignes, le visage masqué sous des casquettes militaires. L’un d’eux tenait un pistolet équipé d’un silencieux oblong, l’autre un couteau.
— Le plan, dit celui au couteau. Pose-le par terre et personne ne souffre.
Marie leva les mains lentement, mais son regard chercha Étienne. Un seul mot, silencieux, formé sur ses lèvres : *va-t’en*.
Étienne recula d’un pas. Les yeux du tireur suivirent le mouvement, puis revinrent sur Marie. Elle était la cible facile, celle qui ne bougeait pas.
— Toi, dit le tireur en la visant, tu restes. Lui…
Il fit un pas vers Étienne. C’est ce pas qui sauva tout. Le canon du pistolet quitta un instant Marie, et Étienne pivota, fonçant dans l’escalier de service à sa droite. Mauvais choix, pensa-t-il à la seconde où ses pieds heurtèrent les premières marches. Puis il comprit.
L’escalier montait. L’escalier officiel descendait vers le hall. Et le plan de l’ancienne bibliothèque, que Marie lui avait montré en passant, indiquait une particularité rare : l’escalier de service était à sens unique entre le deuxième et le troisième sous-sol. Pas de sortie au palier intermédiaire. Un cul-de-sac.
Mais un cul-de-sac *vertical*. Si les hommes le suivaient, ils seraient obligés de monter en file indienne, chacun exposé à chaque palier.
Étienne grimpa. Deux marches à la fois, le souffle court. Derrière lui, des jurons étouffés : le tireur hésitait à s’engager dans l’escalier obscur, et dans cet instant d’hésitation, Étienne gagna le troisième étage.
Une porte. Sombre, métallique, fermée par un verrou de sécurité. Il tira, tira encore. Pas de temps pour les passes. Les pas martelaient les escaliers.
Il regarda autour de lui. Le palier n’était qu’une boîte de béton, éclairée par une unique ampoule grésillante. Rien d’autre que la porte. Puis son regard tomba sur le tableau d’alarme à côté de la porte : pourtant, sous le tableau, un petit renfoncement dans le béton, à peine visible. Une trappe de maintenance, datant de l’époque des anciennes gaines d’extraction d’air.
Il glissa le tube dans sa veste, se jeta contre la trappe. Elle céda avec un grincement de fer rouillé, s’ouvrant sur la gaine verticale. Étienne s’y engagea, les épaules frôlant les parois graisseuses, et se laissa glisser. Une glissade de dix secondes, trente mètres de chute contrôlée dans le noir, jusqu’à ce que ses pieds heurtent une grille métallique.
Il poussa la grille. Elle donnait sur une ruelle étroite, entre les murs de la bibliothèque et ceux d’un immeuble haussmannien. L’air froid de la nuit le frappa. Il était dehors.
Un cri étouffé, derrière lui, venant d’un soupirail au-dessus. Un cri de femme.
Marie.
Il fit un pas vers le soupirail, déjà mesurant l’impossible. Les deux hommes étaient encore dans le bâtiment, Marie entre leurs mains. Il n’avait aucune arme, et le plan Valduc pesait contre sa poitrine comme une bombe.
Il ferma les yeux une seconde. Puis il tourna les talons et courut.
Deux rues plus loin, il s’appuya contre le mur d’un immeuble mort, gorge sèche, mains tremblantes. La honte lui serrait le ventre. Il l’avait laissée. Il l’avait laissée pour des documents qui, peut-être, ne valaient même pas une vie.
Il déroula une partie du plan, à la lueur d’un réverbère resté allumé — dernier vestige d’une batterie municipale sur laquelle les pillards ne s’étaient pas encore jetés. Le papier était couvert de lignes rouges, bleues, noires. Un tracé compliqué de lignes à très haute tension autour de la vallée du Rhône, avec une série d’annotations manuscrites au crayon, hésitantes, datées de 1975.
Il allait le rouler à nouveau quand un rectangle blanc tomba du tube, glissant entre ses doigts.
Une carte de visite. Carton rigide, impression propre, presque neuve. Il la retourna.
*SERVICES DE RENSEIGNEMENT — DIRECTION DE LA SURVEILLANCE DU TERRITOIRE. SECTION ÉLECTROMAGNÉTISME.*
Au-dessous, un numéro de téléphone qui commençait par 202 — un indicatif nord-américain. Washington.
La CIA. Étienne ricana, seul dans la nuit. Une carte de visite américaine dans les archives d’une bibliothèque municipale française ? Dans un dossier scellé du réseau électrique ?
Il tourna la carte entre ses doigts, puis la reposa contre ses lèvres. Une moue. Les mercenaires qu’il venait de fuir portaient des treillis de l’OTAN, des bottes de fabrication belge, et parlaient français sans accent. La carte était un leurre. Grossier. Qu’on lui laissait délibérément pour qu’il croie à une opération étrangère.
Mais s’ils voulaient qu’il pense à Washington, c’est que la vérité était ailleurs. Plus près. Plus embarrassante.
Il regarda le plan dans sa main. Puis la carte. Puis la direction du soleil levant, vers l’est.
Vers Valduc.
La question n’était plus de savoir ce que les plans *montraient*.
Elle était de savoir pourquoi, en ce moment précis, quelqu’un estimait que le secret méritait de tuer une bibliothécaire.
Il décida de répondre.
Il remonta sa veste, cacha la carte dans sa poche intérieure — elle servirait de preuve, de piège, ou de leurre — et commença à marcher, hors de Paris, vers une ligne qu’il n’avait pas encore trouvée mais dont le plan venait de lui murmurer l’existence.
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