Courant Sombre
Lire le chapitre 12: The Riddle
L’aube ne s’était pas encore levée quand Étienne quitta les toits de Paris. Il marchait depuis deux heures, longeant les berges de la Seine asséchée, quand il s’arrêta sous un pont autoroutier pour déplier les plans. La lumière grise suffisait à peine. Il sortit la lampe à dynamo qu’il avait volée dans un magasin de sport pillé la veille.
Les plans de 1974 s’étalaient sur le béton. Des centaines de lignes, des nœuds, des postes de transformation. Mais ce que Marianne avait trouvé – ce que Marc cherchait – c’était une anomalie. Il l’avait repérée dès la première page, mais il avait mis des heures à la comprendre.
Entre les feuillets jaunis, une ligne pointillée reliait le poste de Valduc à un point isolé, à l’est, près de la frontière suisse. Aucun nom sur le tracé. Aucune référence dans la légende. Juste un symbole étrange, dessiné à la main, à l’encre rouge : un losange avec un point au centre.
Étienne tourna la page. Rien. Il chercha dans les annexes. Trois pages plus loin, une note au crayon, presque effacée : « Liaison LT 400 kV – usage défense – accès réservé OMEGA. »
Oméga. Le mot le frappa au plexus. Ce n’était pas un nom de code inventé par les mercenaires qui l’avaient piégé. C’était une désignation officielle, gravée dans les marges d’un document du ministère de la Défense.
Il suivit le tracé du doigt sur la carte. La ligne partait de Valduc, passait sous Dijon, puis plongeait vers le Jura. Elle aboutissait à une zone quadrillée, sans nom de ville, près de Pontarlier. Un point d’interrogation en marge, écrit à la main, probablement par Marianne.
Une ligne souterraine. Militaire. Qui reliait un centre nucléaire à un bunker de l’OTAN – les plans mentionnaient « installation MT-12 » en marge. Un poste de commandement datant de la guerre froide, probablement abandonné depuis 1990.
Mais si cette ligne existait encore, si elle était opérationnelle, elle pouvait court-circuiter tout le réseau. La contourner, c’était le maître interrupteur. Le point d’origine d’où tout pouvait être rallumé – ou tout éteint.
Étienne replia les plans avec soin. Pontarlier, à pied, c’était au moins trois jours. Il fallait trouver un véhicule.
Il suivit la départementale 978, en évitant la route principale où des barrages de l’armée filtraient les voitures. À cinq kilomètres du village de Fontaine-Française, il tomba sur ce qu’il redoutait : un contrôle de gendarmerie, mais pas de gendarmes. Des hommes en treillis sombre, armes courtes visibles, vérifiaient les batteries des voitures arrêtées.
Étienne s’accroupit derrière une haie. Les véhicules étaient fouillés. Chaque conducteur devait sortir, ouvrir le capot, prouver que sa batterie fonctionnait. Les hommes ne portaient aucun écusson. Pas de matricule. Du matériel de qualité, des radios tactiques. Oméga.
Ils ne cherchaient pas des voleurs. Ils cherchaient quelqu’un qui se déplaçait malgré le black-out. Quelqu’un comme lui – qui savait que les batteries de voiture pouvaient être rechargées avec un panneau solaire volé.
Il recula lentement, longeant les vergers, et découvrit une ferme abandonnée à trois cents mètres. Une cour en terre battue, un hangar effondré, et une voiture sous un tarp. Une Citroën hybride, un modèle de 2022.
La portière n’était pas verrouillée. Le tableau de bord répondit faiblement quand il le toucha : la batterie était presque à plat, mais pas morte. Il dénicha un vieux chargeur à manivelle dans le hangar, plus un panneau solaire de camping fixé sur le toit de la maison. Une heure de pédalage pour générer assez de jus pour démarrer. Deux heures pour avoir assez de charge pour faire dix kilomètres.
Les mains calleuses, le dos en compote, Étienne s’installa au volant. Les contrôles à pédales – la vieille technologie hybride – nécessitaient un coup de manivelle pour réveiller l’électronique. Le moteur électrique ronronna.
Il coupa la bâche, fonça vers le champ à travers le verger, et rejoignit la départementale derrière le barrage. Trois kilomètres plus loin, il ralentit : un homme en treillis marchait seul sur le bas-côté, portable à l’oreille. Il ne le vit pas. Étienne accéléra.
À midi, il franchit la Saône sans incident. Les villages étaient déserts. Des militaires dormaient dans les cours des mairies, mais personne ne l’arrêta. La voiture avançait en silence, rechargeant sa batterie sur les rares sections de route en pente, utilisant le moteur thermique quand la pente manquait.
À la tombée de la nuit, il s’arrêta près d’un poste électrique abandonné, le premier du tracé. Il coupa le moteur et examina les transformateurs à la lampe. Rien. Tous les disjoncteurs étaient ouverts, étiquetés à la main avec du ruban adhésif : « RETOUR RÉSEAU INTERDIT. »
Il arracha le ruban. Le métal froid des disjoncteurs résistait. Il les tourna tous à la main, jusqu’à entendre un claquement sourd dans le lointain.
Une lumière. Lointaine. Derrière la ligne de crête.
Un poste relais venait de s’allumer.
Étienne resta figé, le cœur battant. Cette lumière, ça voulait dire qu’une partie du réseau répondait encore. Mais aussi que son acte ne passerait pas inaperçu. Quelqu’un, quelque part, venait de voir un interrupteur s’ouvrir dans le noir.
Il remonta dans la Citroën. La route montait vers le Jura.
Dans la boîte à gants, il trouva une carte routière froissée. Il la déplia sur le volant et traça du doigt un chemin qui évitait Dole et Besançon. Il allait traverser le massif par les petites routes forestières, passer la frontière suisse, puis redescendre vers Pontarlier.
Il était à deux jours du bunker. La ligne se réchauffait derrière lui, comme une veine oubliée sous la peau d’un patient en mort cérébrale.
Un texte, silencieux, s’afficha sur tableau de bord – sur une bande FM qui venait de capter une station encodée. Juste quatre chiffres.
2046.
Les coordonnées GPS du bunker. Ou un compte à rebours.
Il n’eut pas le temps de réfléchir. Dans le rétroviseur, deux phares venait de s’allumer à l’horizon, à l’exact endroit du poste relais qu’il venait de rallumer.
On avait vu le signe.
Étienne écrasa la pédale, la Citroën bondit entre les rails de la route forestière. Le signal radio mourut dans un grésillement.
Il savait maintenant que le bunker n’était pas un vieux vestige. Quelqu’un y maintenait la veille. Quelqu’un surveillait la ligne qu’il venait de rallumer.
Deux jours. C’était ce qu’il lui restait pour comprendre ce que cachait le point au centre du losange.
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