Courant Sombre
Lire le chapitre 13: Bunker Doors
La remontée n’en finissait plus. Étienne avait compté ses pas jusqu’à perdre le fil, les cuisses en feu, les poumons serrés par l’air froid des Juras. La ligne MT-12 le guidait comme un fil d’Ariane enterré, invisible sous les sapins et les éboulis. Il ne s’était pas arrêté depuis que le signal codé l’avait mené hors de la sous-station. Deux jours, peut-être moins. Le dos contre un rocher, il avait dormi trois heures, blotti dans sa veste volée, avant de reprendre la piste.
La colline s’ouvrait sur une cuvette naturelle. Une route de gravier, fraîchement entretenue, descendait vers une rangée de bâtiments bas, en béton brut, hérissés d’antennes. Pas de ruines. Pas de bunker abandonné. Des lampes à LED projetaient une lumière crue sur un parking où stationnaient trois 4x4 noirs et un camion-benne. Un générateur ronronnait derrière un muret, un grondement sourd qui se répercutait dans la roche.
Étienne resta tapi derrière la crête, les jumelles volées dans la boîte à gants de la voiture hybride collées aux yeux. Aucun grillage, aucune clôture visible, mais des caméras sur poteaux, orientées vers les trois axes d’approche. Deux hommes en treillis, armes en bandoulière, marchaient le long du bâtiment principal. Ils portaient l’insigne Oméga sur l’épaule.
Il attendit. Une heure. Deux. La nuit tombait lentement. Il avait faim, soif, et chaque muscle criait. Mais il n’était pas venu pour faire demi-tour.
Le convoi arriva sans fanfare : une berline grise, vitres teintées, escortée par un troisième 4x4. Le véhicule s’arrêta devant l’entrée principale. Le conducteur descendit, ouvrit la portière arrière.
L’homme qui en sortit était impossible à confondre avec un soldat ou un technicien. Costume sombre, bien coupé, les cheveux gris impeccablement coiffés malgré les heures de route. Étienne le reconnut immédiatement, même à cette distance. Il l’avait vu des dizaines de fois dans les journaux télévisés, aux conférences de presse, au siège de Bruxelles. Klaus Bruegger. Le président du consortium européen de l’électricité. L’homme chargé de coordonner la remise en service du réseau après la tempête, celui qui avait promis à l’Europe que la lumière reviendrait.
Bruegger traversa le parking sans un regard pour les gardes, suivi de deux hommes en costume plus sobre. La porte blindée s’ouvrit sur un sas lumineux, et ils disparurent à l’intérieur.
Le cœur d’Étienne battait contre ses côtes. Ce n’était pas un hasard. Ce bunker MT-12, gardé, actif, illuminé dans un paysage plongé dans le noir, ne servait pas de refuge. Il servait de quartier général. Et Klaus Bruegger y était chez lui.
Il lui fallut vingt minutes pour contourner la zone de surveillance, rampant dans l’herbe gelée, le fusil de chasse volé et démonté dans son sac. La porte de service, à l’arrière du bâtiment, était verrouillée par une serrure électronique brillant d’un voyant vert. La carte-clé vide de Marc le brûlait dans sa poche. Il l’avait essayée sur plusieurs portes à Paris, sans succès.
Celle-ci émit un clic.
Étienne resta figé, le souffle court. Le voyant passa au rouge, puis au vert. La carte de Marc fonctionnait. Ce qui signifiait que Marc était passé ici, que Marc savait.
Il poussa la porte, se glissa dans un couloir nu, éclairé par des tubes fluorescents. Des câbles couraient le long des murs, proprement fixés. L’air sentait le lubrifiant mécanique et l’électronique chaude. Un bâtiment entretenu, pas un vestige désaffecté. Il longea le couloir, passa une porte ouverte sur des dortoirs vides, une salle de décontamination, puis un escalier métallique qui descendait.
Au pied des marches, la lumière s’élargissait. Étienne s’accroupit, s’avança jusqu’au seuil. Une grande salle s’ouvrait devant lui, creusée à même la roche. Une rangée de consoles faisait face à un mur entier tapissé d’écrans. Cartes de l’Europe, réseaux électriques en surimpression. Des zones entières clignotaient en rouge, d’autres en vert. Des opérateurs en casque s’activaient, calmes, précis.
Bruegger se tenait au centre, les mains dans le dos, face au plus grand écran. Il parlait à voix basse à une femme en tailleur sombre qui prenait des notes.
Étienne n’osait pas respirer. Le bruit du générateur lui arrivait assourdi, filtré par la pierre. Il entendait, par bribes, la conversation de Bruegger, amplifiée par l’acoustique de la salle.
« … le secteur nord reste sous contrôle. Il ne doit pas y avoir de reprise avant mercredi. On laisse l’opinion croire que c’est une question technique. »
La femme hocha la tête. « Les équipes d’Asturies sont prêtes. On peut retarder la remise en service de quarante-huit heures supplémentaires. »
Bruegger sourit, le genre de sourire qui ne touche pas les yeux. « Bon. Et les unités de secours venues de Bavière ? »
« On les a redirigées vers un faux incident près de Mayence. Personne ne s’en est rendu compte. »
Étienne sentait le sol se dérober sous lui. L’homme à qui Bruxelles avait confié la reconstruction du réseau, celui dont le visage rassurait les citoyens dans chaque bulletin d’information, donnait des ordres pour que la moitié du continent reste dans le noir. Pas par erreur. Par calcul.
Un opérateur leva la main. « Monsieur le président, le reprocesseur de la ligne MT-12 a enregistré un pic d’activation il y a trois jours. Quelqu’un a reconnecté la sous-station de la vallée. »
Le silence tomba sur la salle. Bruegger se tourna vers l’écran, le visage soudain dur. « Qui ? »
« Nous avons retrouvé la trace. Un véhicule volé dans le Rhône. Le signal a été relayé par un relais secondaire que nous pensions mort. L’utilisateur connaissait la topologie. »
Bruegger se redressa, les mâchoires serrées. « Trouvez-le. Qu’il soit mort ou capturé, je veux qu’il n’existe plus. »
Un ordre. Simple, net, sans hésitation. Étienne comprit alors qu’il ne fuyait pas une organisation improvisée, mais un système parfaitement huilé, dirigé par les hommes les plus puissants du continent. Et il venait de s’y glisser, carte-clé de son frère à la main, au cœur même de la machine.
Il recula d’un pas. Le plancher gémit sous sa semelle.
La femme en tailleur tourna la tête, les yeux plissés en direction de l’escalier. Étienne se plaqua contre le mur, le cœur en panique. Pendant un long moment, rien ne bougea. Puis la femme haussa les épaules et se retourna vers son écran.
Il fallait partir. Vite. Mais ses jambes étaient de plomb, et la voix de Bruegger résonnait encore dans sa tête.
Trouvez-le. Qu’il soit mort ou capturé.
Il n’existait plus de doute. Il n’existait plus que la fuite.
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