Courant Sombre
Lire le chapitre 14: Aftermath of Truth
Le monde entier pouvait s’effondrer – il s’effondrait, d’ailleurs – mais les forêts du Jura, elles, ne se souciaient de rien. Étienne courut jusqu’à ce que ses poumons brûlent, jusqu’à ce que les racines et les pierres deviennent des pièges sous ses semelles. Le bunker MT-12 s’éloignait derrière lui, avalé par la pente et le crépuscule, mais son image restait gravée derrière ses paupières : Bruegger, le visage lisse et confiant des journaux télévisés, debout devant des écrans sombres, ordonnant qu’on laisse Mourmelon et Charleville dans le noir.
« Encore quarante-huit heures », avait-il dit. Comme s’il parlait d’un contretemps météo.
Étienne s’adossa à un hêtre, glissa le long du tronc jusqu’à s’asseoir dans la mousse humide. Ses mains tremblaient. La peur, la rage, l’incrédulité – tout se mélangeait dans un cocktail acide au creux de son ventre. Il avait eu raison. Depuis le premier jour, depuis cette satanée panne qui avait effacé la moitié du continent, il avait su que quelque chose clochait. Mais il n’avait jamais imaginé que ce soit à ce point.
Ce n’était pas un accident. Ce n’était pas une défaillance technique. C’était une guerre.
Et le général ennemi portait un costume trois pièces et souriait aux caméras en promettant « la transparence totale » dans la gestion de la crise.
Étienne ferma les yeux. Le vent jouait dans les branches, et quelque part en contrebas, la Loue chantait entre ses rochers. Des bruits simples. Des bruits d’avant. Il fouilla ses poches, en sortit la radio de secours chapardée des heures plus tôt à la sous-station, et le carnet où il avait consigné les fréquences des équipes de terrain qu’il connaissait encore – dont celle d’Yvette, avec qui il avait travaillé sur le réseau breton. La cellule 3. La seule à peu près sûre.
Il l’alluma, régla la fréquence. Les mots lui vinrent en code – un vieux système de repérage qu’ils utilisaient entre initiés, des noms de saints pour les secteurs, des heures inversées pour les horaires.
« Saint-Goustan appelle Sainte-Anne. Le moulin tourne à l’envers. Encore deux jours. Saint-Goustan. »
Il coupa la transmission immédiatement. Trois secondes d’antenne, peut-être quatre. Le temps pour un opérateur Oméga de trianguler, l’espace d’un battement de cœur pour que la direction soit identifiée. Il le savait. Il l’avait fait assez souvent de l’autre côté de la barrière, jadis, à l’époque où il travaillait encore – où la sécurité des réseaux était son métier, pas son obsession.
Et pourtant, il n’avait pas pu s’en empêcher. Il fallait que quelqu’un sache. Que quelqu’un à l’extérieur comprenne que le sourire de Bruegger était un masque en plâtre.
Un crachotement dans le haut-parleur.
Une voix déformée, hachurée, mais reconnaissable : « Reçu, Saint-Goustan. Reste en attente. »
Étienne fronça les sourcils. La réponse était trop rapide. Trop propre. Yvette aurait mis dix secondes avant de répondre, le temps de déchiffrer le code, de vérifier. Là, tout était venu en moins de deux.
Interception.
Il coupa brutalement l’alimentation de la radio. Trop tard. Il avait craché sa position dans la nature, comme un débutant. Bruegger avait des gens partout – même sur les fréquences de secours de RTE. Bien sûr qu’il en avait. Comment avait-il pu croire qu’une bande de techniciens épuisés serait à l’abri du filet que ce salaud avait tissé autour du réseau ?
Étienne jeta la radio dans un fourré, regarda les branches l’avaler. Restait le carnet, et le plan, et cette putain de carte qui lui brûlait les doigts à force de la plier et déplier.
Il reprit son souffle. Réfléchir. C’était tout ce qu’il savait faire, toute sa vie : diagnostiquer, isoler, réparer. Sauf que là, le panneau de contrôle, c’était l’Europe entière, et les fusibles sautaient les uns après les autres.
Marc.
Le nom surgit sans prévenir, et son cœur se serra. Marc, avec sa carte vierge et son billet pour Bruxelles. Marc, qui était arrivé au bunker avant lui, qui avait trouvé le moyen d’ouvrir la porte de service. Marc avait vu ces mêmes écrans, entendu ces mêmes ordres ? Ou bien était-il venu avant que Bruegger ne transforme le MT-12 en QG de son petit complot ?
La clé.
Étienne plongea la main dans sa poche intérieure. Ses doigts se refermèrent sur le rectangle de plastique blanc, lisse, anodin, à peine plus épais qu’une carte bancaire. La carte que Marc avait laissée dans son appartement vide, posée sur la table comme un mot d’adieu.
Il la sortit, la fit tourner entre ses doigts. Dans la lumière déclinante, elle ne montrait rien – pas de logo, pas de numéro, juste une bande magnétique sombre sur un fond immaculé.
Et soudain, il se souvint.
Au bunker, quand il avait longé le couloir latéral après s’être faufilé par la porte de service, avant d’atteindre la salle de contrôle où Bruegger officiait, il y avait eu une autre porte. Plus loin dans le corridor, derrière un angle mort, au fond d’un renfoncement que rien ne signalait. Une porte blindée peinte en gris pâle, presque invisible contre le béton, avec un lecteur de cartes encastré à hauteur de poitrine. Il n’y avait pas prêté attention : son objectif, c’était la salle principale, et le temps lui était compté.
Mais la forme du lecteur… une fente fine sur un boîtier carré. Pas un lecteur standard.
Le même modèle que celui qu’il utilisait au poste de commande régional de RTE, pour les salles protégées.
Le même modèle que celui qui aurait pu accepter une carte sans inscription, sans logo, vierge de toute identification – programmée uniquement pour les portes à niveaux de sécurité supérieurs.
Marc avait eu cette carte. Marc était passé par cette porte.
Qu’est-ce que Marc avait vu là-dedans ?
Étienne se releva, les jambes engourdies. La forêt s’assombrissait, les troncs se fondaient en silhouettes de plus en plus indistinctes. Il regarda dans la direction du bunker – il savait à peu près où il se trouvait, à quel étage, dans quel secteur de la montagne. La carte, maintenant, avait cessé d’être un souvenir pour devenir une question. La porte du fond. Qu’y avait-il derrière ?
Des réponses, peut-être. Des réponses que Marc avait trouvées avant de disparaître.
Une brindille craqua à une centaine de mètres sur sa gauche. Étienne se figea, tendit l’oreille. Le vent, encore. Mais peut-être pas que le vent.
Il se baissa, ramassa son sac – le peu de filet d’eau qu’il avait pu prendre, le plan plié dans sa poche, la carte dans la poche intérieure. Deux jours de marche jusqu’à un village où les batteries auraient encore un peu de jus, jusqu’à une ligne téléphonique qui fonctionnerait peut-être. Deux jours pendant lesquels Bruegger et son équipe le chercheraient.
Cette fois, il ne ferait pas de radio. Plus aucune transmission. Muet comme la pierre.
Il repéra un renfoncement naturel entre deux rochers, sous l’enchevêtrement des racines d’un épicéa. Ça ferait l’affaire pour la nuit. Il s’y glissa, s’allongea sur la mousse, les genoux repliés contre la poitrine. Le sol était froid ; la température chuterait encore avant l’aube. Il ne dormirait pas beaucoup.
Dans sa main, la carte blanche restait tiède, comme un fragment de présence – un fragment de Marc.
Quelque chose lui disait que son frère avait laissé bien plus qu’un indice. Il avait laissé un chemin.
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