Courant Sombre
Lire le chapitre 15: Resistance Cell
La nuit était tombée sur la forêt jurassienne quand Étienne retrouva l’entrée de service du bunker MT-12. Il avait rampé pendant trois heures à travers les sous-bois, évitant les faisceaux des patrouilles, le souffle court, le cœur battant contre sa cage thoracique. La carte magnétique de Marc pesait dans sa poche comme une promesse.
Le lecteur émit un bip sourd. La porte coulissa dans un grincement à peine audible.
Il se glissa à l’intérieur, retenant son souffle. Le couloir de service était sombre, éclairé seulement par des lampes de secours à intervalles réguliers. L’air sentait le béton humide et l’huile de machine. Il compta les portes : quatre, cinq, six. La septième, celle sans marquage, celle que Marc avait ouverte avant lui.
Son cœur rata un battement quand le lecteur accepta la carte.
La pièce derrière la porte n’était pas un simple bureau. C’était une salle d’archives souterraine. Des racks métalliques s’étendaient aussi loin que la lumière de sa lampe torche pouvait porter. Étienne fit glisser son faisceau le long des étagères : chaque rack portait une étiquette codée. « OP-FORCE », « GRID-DENI », « RECOV-2 ».
Il sortit son carnet, nota les références, puis commença à fouiller les dossiers les plus récents. Des classeurs en carton, des disques durs externes, des relevés imprimés. Il ouvrit le premier dossier. Des tableaux de charge électrique, des zones géographiques, des heures précises. Et en face de chaque entrée, une annotation manuscrite : *« blackout volontaire – 72 h »*, *« prolongation – secteur nord »*, *« maintien de l’obscurité – Bavière »*.
La respiration d’Étienne se fit plus courte. Ce n’était pas une panne. C’était un programme. Un calendrier de coupures planifiées, coordonnées, exécutées avec une précision militaire. L’Allemagne maintenue dans le noir pendant que la France… il chercha les entrées correspondantes. La France avait été « restaurée progressivement ». Pourquoi ?
Un rapport en bas de pile attira son œil. Il le sortit. Le titre : **« Contingence Fréquence – plan de renversement »**.
Fréquence. Le mot résonna dans son esprit comme un glas. Le rapport datait de 1974 — la même année que les plans Valduc. Il décrivaient un scénario : si un élément interne découvrait l’ampleur du dispositif, une « cellule de contestation » devait être activée. Des noms. Des codes. Des lieux. Un groupe interne, infiltré dans le consortium, prêt à faire tomber les maîtres du jeu.
Étienne feuilleta les pages. En annexe, des photographies. Et là, son sang se glaça.
Marc. Son frère. De face, souriant, un bras autour des épaules d’une femme aux cheveux courts. Légende manuscrite : *« Marc Moreau – contact principal. Lena Kovac – coordinatrice. Statut : empreinte détenue. »*
Lena. Il connaissait ce nom. Une militante serbe, active dans les réseaux de défense des infrastructures publiques. Elle avait disparu de la circulation il y a six mois. Officiellement, aucune procédure judiciaire. Officieusement, tout le monde savait qu’elle avait été « invitée » dans une prison spéciale, celle de Dijon.
Étienne arracha la photo, la plia et la glissa dans sa poche. Puis il prit les fichiers les plus compromettants — le plan de contingence Fréquence, les calendriers de blackout — et chercha quelque chose de plus petit. Un compteur électrique portable. Il en trouva un dans un tiroir verrouillé qu’il força avec son couteau. Il le soupesa dans sa main : un appareil de mesure autonome, conçu pour analyser les fréquences du réseau. Il ne savait pas encore pourquoi il l’emportait, mais son instinct lui disait qu’il en aurait besoin.
Un bruit derrière lui. Un pas, délibéré, sur le béton.
Il coupa sa lampe. Son dos heurta le rack, le métal froid contre ses omoplates. Le silence se fit oppressant.
Une ombre passa au bout du couloir. Une torche balaya les racks, s’arrêta à quelques mètres de sa position. Il entendit la respiration régulière d’un homme. Puis une voix, grave, à peine un murmure :
— Je sais que tu es là, Moreau.
Étienne se figea. Pas de fuite possible. L’entrée était derrière l’homme. Il serra la carte magnétique dans sa main. S’il pouvait atteindre la porte…
— Ne fais pas l’idiot, continua la voix. Je ne suis pas là pour te capturer. Je suis là pour te faire gagner du temps.
Une hésitation. La torche éclaira le visage de l’homme : des traits anguleux, une cicatrice sur la mâchoire. Il portait l’uniforme gris du personnel de sécurité Oméga. Mais son regard… son regard n’était pas celui d’un gardien. C’était celui d’un homme épuisé, aux aguets, comme s’il jouait un rôle depuis trop longtemps.
— Qui êtes-vous ? demanda Étienne, la voix rauque.
— Disons que je suis membre du groupe que vous venez de découvrir. Le rapport que vous tenez dans la main… c’est nous. Fréquence existe. Et nous avons besoin de quelqu’un à l’extérieur.
Il fit un pas de côté, dégageant le passage vers la sortie.
— Vous avez deux minutes avant que la ronde suivante ne passe. Utilisez-les bien. Et si vous revoyez Lena… dites-lui que c’était la bonne décision.
Étienne comprit. La photo. Lena. Marc. Ils étaient tous liés à cette cellule souterraine.
— Elle est où ? demanda-t-il.
— Prison militaire de Dijon. Section 3, cellule 12. Officiellement, elle n’existe pas. Officieusement, elle est notre dernier espoir.
L’homme recula dans l’ombre puis disparut dans un couloir latéral, sa torche s’éteignant comme une chandelle soufflée.
Étienne resta immobile, le souffle court.
La bonne décision. Quelle bonne décision ? Et pourquoi ce garde — si c’en était un — l’avait-il laissé filer ?
Il regarda le compteur électrique dans sa main, puis la photo de Marc et de Lena dans sa poche. Une chose était claire : son frère n’était pas seulement entré dans ce bunker pour découvrir la vérité. Il faisait partie d’une guerre qui durait depuis des décennies. Une cellule nommée Fréquence. Et Lena, quelque part dans une prison invisible, détenait peut-être la clé de tout.
Étienne recula hors de la salle d’archives, la carte magnétique serrée contre sa poitrine. Aucune sirène ne retentit. Aucune patrouille ne surgit. Le bunker resta muet, comme s’il avait avalé le secret.
Une fois dehors, sous la voûte étoilée du Jura, il respira l’air froid de la nuit et sortit le compteur. Il l’activa. L’écran s’alluma. Un signal clignotait : **« 2046 »**. Le même code que la transmission de la sous-station.
*Deux mille quarante-six.* Ce n’était pas une date. C’était une fréquence.
Il releva les yeux vers la colline où se dressait le bunker. Klaus Bruegger pouvait couper l’électricité de l’Europe. Mais il y avait quelque chose qu’il n’avait pas prévu : un frère qui cherchait des réponses, une militante emprisonnée sans dossier, et une cellule fantôme nommée Fréquence qui attendait dans l’ombre depuis 1974.
Le combat ne faisait que commencer.
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