Courant Sombre
Lire le chapitre 16: Lena's Secret
La nuit avait avalé la route départementale, et avec elle, toute velléité de repère. Étienne coupait les phares à chaque virage, roulant à l’instinct sur les vingt derniers kilomètres séparant la ferme isolée de Dole de la périphérie dijonnaise. Son contact, un infirmier nommé Bisset, avait accepté la rencontre sous condition : minuit, l’entrée des livraisons de l’hôpital militaire, dix minutes chrono.
Il gara la voiture volée sous un hangar effondré, à deux cents mètres de l’arrière de l’enceinte. Le froid de novembre mordait ses doigts alors qu’il enfilait la blouse blanche que Bisset lui avait laissée lors d’un précédent échange, avant la chute du réseau. Le badge pendait à son cou, un nom inconnu – “Bernard” – et une photo floue qui lui ressemblait assez dans la pénombre.
Le portail métallique s’ouvrit sans bruit. Bisset l’attendait, une lampe torche à la main, le visage creusé par des semaines de gardes sans fin.
— Vous avez trente ans de moins que la plupart des médecins que je croise à cette heure-ci, dit-il à voix basse. Suivez-moi.
Ils longèrent des couloirs éclairés par des générateurs de secours, leur ronronnement sourd masquant les pas. L’hôpital militaire de Dijon avait été réquisitionné pour “détention préventive” selon les affiches placardées aux murs. Section 3, cellule 12. Étienne avait répété ces mots jusqu’à l’obsession pendant sa marche de deux jours à travers la campagne.
Bisset s’arrêta devant une porte blindée. Un code, une serrure, un code encore.
— Elle est seule. Deux gardes au bout du couloir, relève dans vingt minutes. Après ça, je ne peux rien pour vous.
La porte s’ouvrit.
La cellule était minuscule, quatre mètres carrés, mais propre. Une femme était assise sur le lit, les genoux repliés contre la poitrine. Cheveux bruns courts, yeux d’un vert saisissant qui semblaient ne rien laisser passer. Lena Kovac. Elle le dévisagea sans un mot, puis ses yeux glissèrent vers Bisset, qui referma la porte derrière Étienne.
— Bernard ? lança-t-elle. Sympa. Mais vous n’avez pas la dégaine d’un infirmier.
— Je suis le frère de Marc Moreau.
Le changement fut immédiat. Ses épaules se raidirent, ses doigts se crispèrent sur ses genoux.
— Marc est mort, dit-elle. Il y a neuf mois. C’est ce qu’ils prétendent, du moins.
Étienne s’assit par terre en face d’elle, sans demander.
— Il est venu vous voir avec quelque chose. Avant de disparaître pour de bon.
— Vous savez pour moi, alors. Pourquoi je suis ici.
— Vous avez attaqué un centre de données du consortium. Avec lui.
Elle laissa échapper un rire sans joie.
— Attaqué. C’est un mot pour les journalistes. On a copié, c’est tout. On a copié dix téraoctets de preuves, et on a tout effacé derrière nous. Sauf une chose.
Elle plongea la main dans son col et sortit une chaîne fine, avec une clé USB minuscules, pas plus grosse qu’un ongle.
— Marc savait que s’il se faisait prendre, ils n’auraient aucun mal à faire disparaître une simple clé. Alors il l’a laissée avec moi. Elle contient une adresse. Un serveur temporaire, à Bruxelles. Le bâtiment où il a travaillé trois étés avant l’ingénierie, pour payer ses études.
— Et ce serveur contient quoi ?
— Tout ce qu’il a trouvé. Vous croyiez que Marc était un militant ? Il était bien plus que ça. Il était comptable.
Elle tint la clé devant elle, comme une offrande.
— Cette tempête solaire, la Fréquence… Il a découvert que le plan ne datait pas de la Guerre froide. Il a tracé leurs documents internes, leurs transferts de fonds, leurs notes. Ils ont amplifié la tempête. Ils ont fait exprès.
Le mot suspendu dans l’air.
— Fait exprès ? répéta Étienne. Une amplification, c’est une question de millisecondes. De protocoles. Pas d’accident.
— Non. C’est une question de volonté. Et ils ont eu la volonté de laisser soixante millions de personnes dans le noir pendant des semaines.
Elle posa la clé dans sa main ouverte. Le métal froid toucha sa paume.
— Le serveur est temporaire, il s’éteint au bout de trente jours d’inactivité. Après ça, les données se corrompent. Marc a programmé ce délai lui-même. Il disait que si personne n’avait trouvé la preuve en un mois, elle ne méritait pas d’être trouvée.
— Trente jours, dit Étienne. Marc a disparu il y a neuf mois.
— Il a laissé un autre dispositif. Il a retourné le serveur avant sa dernière mission. Chaque fois qu’un identifiant du réseau interne du consortium tente d’y accéder, le compteur se réinitialise. Ils ont essayé, au début. Ils n’arrêtaient pas de réarmer le délai. Et puis ils ont abandonné.
Étienne serra la clé dans son poing.
— Et vous ? Pourquoi vous ne l’avez pas utilisé ?
— Je ne suis pas ingénieure, monsieur Moreau. Je suis militante. Je sais faire des copies, pas déchiffrer des fichiers. Marc m’a dit que si quelque chose lui arrivait, je devais chercher son frère. Le seul qu’il faisait confiance pour comprendre. Il m’en a parlé, de vous. De votre passé à l’armée. De ce que vous aviez refusé de faire. Marc disait que vous aviez raison, ce jour-là. Que c’était ce qui faisait de vous un homme bien.
Étienne resta immobile. Personne n’avait évoqué son passé depuis des années. Personne ne le savait, sauf les archives disciplinaires d’une unité spécialisée en cyberdéfense. Et Marc, bien sûr. Marc avait toujours su.
Un bruit sourd depuis le couloir. Des bottes. Plusieurs paires.
Lena se leva d’un bond, le visage soudain tendu.
— Ils font les rondes plus tôt quand il y a des livraisons. Partez.
— Et vous ?
— J’ai encore une carte à jouer. Ne vous inquiétez pas pour moi.
Il hésita une fraction de seconde, puis enfouit la clé dans la poche intérieure de sa blouse, contre son cœur.
— Un conseil, monsieur Moreau, murmura-t-elle en lui attrapant le bras. Tous les membres de Fréquence ne sont pas vos amis. Marc a découvert qu’ils ont un agent dormant. Quelqu’un dans la cellule, depuis les années soixante-dix. Lucien Delambre, c’est un nom que vous entendrez peut-être. Il est du côté des puissants, pas du vôtre.
— Comment savez-vous que c’est lui ?
— Parce que Marc a trouvé son nom dans le serveur. Sa signature est sur chaque document important depuis 1974. Il prétend servir la résistance, mais c’est lui qui coordonne les effacements.
Le martèlement des bottes se rapprocha.
Étienne croisa son regard une dernière fois, lut la certitude dans ses yeux verts, puis ouvrit la porte de la cellule. Bisset était là, blême.
— Par ici, vite.
Ils dévalèrent le couloir à pas pressés, tournèrent à l’angle comme une patrouille de trois gardes entrait dans la section. Une voix s’éleva derrière eux.
— Hé, vous ! Arrêtez-vous !
Bisset poussa Étienne dans une alcôve de rangement, referma la porte sur lui, et se tourna vers les gardes.
— C’est rien, messieurs. Fuite de vapeur, dans la buanderie. Je revenais chercher mon matériel.
Étienne resta figé, blouse plaquée contre le mur, retenant son souffle. Le froid de la clé USB se diffusait dans sa poitrine. À travers une fente dans la porte, il vit les gardes passer, sans un regard pour le placard. Bisset leur emboîta le pas, les éloignant.
Seul, dans le noir, Étienne repensa à la phrase de Lena. Delambre. Un nom qu’il avait vu sur les plans récupérés à Valduc, en gras, dans le coin d’une page. Il avait cru qu’il s’agissait d’un signataire de routine. Maintenant, chaque lettre lui brûlait l’esprit.
La tempête n’était pas seulement un plan. C’était une entreprise dirigée par des gens capables de laisser leur propre complice derrière eux lorsque son utilité prenait fin. Et si Delambre était effectivement la taupe, alors le contact qui l’avait libéré du bunker — celui qui prétendait être de Fréquence — pouvait très bien agir sur ses ordres.
Sa cache dans les montagnes du Jura n’était plus sûre. Bruxelles, c’était trois jours de route à travers une zone morte. Mais la clé USB pesait dans sa poche comme une promesse, et Marc n’aurait pas confié son héritage à n’importe qui.
Il sortit du placard, traversa l’hôpital comme une ombre derrière Bisset, et se fondit dans la nuit dijonnaise. Derrière lui, des sirènes électriques montaient, puis moururent, avalées par le silence des rues mortes.
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