Courant Sombre
Lire le chapitre 17: Brussels Junction
Brussels était morte. Pas la mort propre des villes endormies, mais celle des organismes privés de sang — artères routières vides, fenêtres noires comme des yeux révulsés, et ce silence qui pesait sur les pavés mouillés. Étienne avançait à pied depuis la gare du Midi, évitant les faisceaux des patrouilles militaires qui quadrillaient les grands axes. Les lampes torches balayaient les façades par intermittence, et il se fondait dans les porches, retenant son souffle jusqu'à ce que le bruit des bottes s'estompe.
Il avait laissé la voiture hybride à trois kilomètres de là, vidée de sa charge, dissimulée sous un pont autoroutier. À pied, il était plus lent, mais invisible. C'était ce dont il avait besoin maintenant. Invisible.
Le quartier des télécoms se dressait devant lui comme une ville dans la ville : immeubles sans âme aux fenêtres condamnées, câbles arrachés pendant des toits comme des lianes mortes. Les opérateurs avaient abandonné ces bâtiments depuis des années, leurs data centers relocalisés dans des bunkers climatisés ailleurs en Europe. Personne ne venait ici. Personne sauf ceux qui voulaient disparaître.
L'adresse sur l'écran du USB key correspondait à un bâtiment de douze étages portant l'inscription délavée *BRUXELTEL 4*. Étienne contourna la façade, trouva une porte de service dont la serrure avait été forcée récemment — les marques de levier étaient fraîches, le métal encore brillant. Quelqu'un était passé par là. Il espéra que ce quelqu'un était son frère.
L'intérieur sentait le moisi et l'ozone. L'électricité statique flottait dans l'air, trace résiduelle d'années de machines puissantes. Il monta par la cage d'escalier, une lampe frontale à faible intensité éclairant les marches croustillantes de poussière. Au huitième étage, la porte de la salle serveurs était entrouverte.
Il s'arrêta. Écouta. Rien.
À l'intérieur, la pièce était à moitié vide. Des racks démantelés s'alignaient le long des murs, leurs entrailles de câbles pendant comme des boyaux. Mais au centre, sur une table de fortune, trônait un serveur compact, un modèle industriel renforcé, branché sur une batterie solaire déployée sur le rebord de la fenêtre. Des câbles couraient vers un ordinateur portable à manivelle, le genre d'équipement que les ONG utilisaient dans les zones de catastrophe. La poussière autour de la table avait été récemment dérangée.
Étienne s'approcha. Des photos de famille étaient scotchées au moniteur — les mêmes photos qu'il avait vues dans le garage de Marc à Dijon, deux ans plus tôt. Le souffle d'Étienne se bloqua. Marc était venu ici.
Il s'assit, déplia la manivelle, et commença à la tourner. Le mouvement mécanique produisait un bourdonnement régulier, la seule musique de la pièce. Trente tours pour trois minutes d'autonomie. Il pompa pendant dix minutes pour obtenir une réserve suffisante, puis alluma le portable.
L'écran s'illumina, faible lueur bleutée dans la pénombre. Le système d'exploitation était un Linux minimisé, probablement patché par Marc lui-même. Une icône clignotait : *DÉPÔT_MARC*. Étienne double-cliqua.
Un répertoire s'ouvrit, contenant des fichiers datés sur les trois dernières semaines. Des vidéos, des photos, des documents. Mais un seul fichier audio attira son regard — nommé *final_phase.enc*. Il était chiffré, protégé par une clé PGP. Étienne fouilla le répertoire et trouva un fichier texte intitulé *POUR_ETIENNE.txt*.
Il l'ouvrit.
*Si tu lis ceci, tu as trouvé le serveur. La clé du fichier audio est le jour où nous avons construit la cabane — celui que même maman ne connaît pas. Bonne chance, mon frère. M.*
Étienne sourit malgré la fatigue. La cabane. L'été de ses quatorze ans, quand Marc et lui avaient passé trois semaines à construire un abri de fortune dans les bois derrière la maison de leur grand-mère. Le jour où ils avaient fini le toit — le 17 juillet. Il tapa les chiffres.
Le fichier se déchiffra. Un seul enregistrement, d'une durée de sept minutes et quarante-deux secondes. Étienne brancha un casque qu'il trouva dans un tiroir de la table et appuya sur lecture.
Un grésillement d'abord, puis deux voix. Hommes, âge moyen, accents — l'un français, l'autre germanique. Aucun des deux ne se présentait par son nom. Ils s'appelaient par des initiales.
« — vous êtes sûr que la ligne est propre ? dit la voix germanique.
— Sécurisée par notre ami de l'intérieur, comme toujours. Il a vérifié lui-même le relais satellite allemand.
— Bien. Alors parlons de la phase finale. Les corrections du réseau sont en place. Le segment nord restera dans le noir pendant au moins six semaines supplémentaires. Klagenfurt et son équipe croient qu'ils dirigent la reprise, mais ils n'allument que ce que nous leur donnons la permission d'allumer.
— Et les Français ?
Un rire bref, sans chaleur.
— La France est un cas particulier. L'opinion publique commence à s'agiter. Nous avons besoin d'une diversion — quelque chose qui détourne l'attention des interminables coupures. Un bouc émissaire. Vous avez des suggestions ?
— Le projet prévoit une désignation. Un visage. Leur propre ministre de l'Énergie pourrait porter le poids. Un homme trop visible, trop ambitieux. Nous avons des dossiers sur lui. Ses liens avec les consortiums privés dans les années 2000 — il a voté les lois qui les favorisaient. Cela peut être présenté comme une collusion.
— Et l'ingénieur ? Le frère ?
Le sang d'Étienne se glaça.
— Il est devenu un problème que son frère a rendu plus compliqué. Les deux Moreau apparaissent trop souvent dans nos rapports. Mais cela se résoudra. La cellule qui s'en occupe a des ordres permanents. Dès qu'il se montre de nouveau, il sera éliminé. Son frère a déjà disparu — personne ne remarquera un autre Moreau qui s'évapore. »
La voix germanique émit un son satisfait.
« Alors la phase finale peut commencer. Dans dix jours, l'Europe centrale votera la création d'une Autorité européenne de l'Énergie avec pouvoirs exécutifs d'urgence. Avec notre homme à la tête, les réseaux ne seront jamais rendus aux démocraties. Les précédents internes — protestations, émeutes, gouvernements locaux — seront gérés par la législation d'exception. Ce sera propre. Définitif. »
Une pause. Des bruits de papier.
« Assurez-vous que la voie parlementaire est sécurisée. Nous ne pouvons pas nous permettre un échec à ce stade. »
L'enregistrement se termina par un clic sec.
Étienne resta immobile, les mains tremblantes. Dix jours. Ils avaient un calendrier — l'Europe centrale voterait dans dix jours, et une fois l'Autorité créée, la rupture serait permanente. La dictature énergétique serait scellée par un vote démocratique.
Il retira le casque et fixa l'écran. Le visage de Klaus Bruegger flottait devant ses yeux, tandis que les mots du politicien français résonnaient. *Leur propre ministre de l'Énergie.* Leur complice devait être haut placé. Très haut placé.
Puis, un détail le frappa, froid comme une lame. Dans l'enregistrement, en arrière-plan de la voix française, un bruit régulier. Un bourdonnement basse fréquence, presque imperceptible. Un compresseur. Le même qui équipait tous les bâtiments RTE. Mais plus précisément, Étienne reconnaissait ce ronronnement. C'était celui de son bureau, à l'unité de supervision de Lyon. Il avait passé assez de nuits à dormir sur sa chaise pour le connaître.
L'enregistrement avait été fait à l'intérieur même de RTE. Quelqu'un dans sa propre compagnie avait enregistré l'appel — ou permis qu'il se fasse. Une taupe au cœur du réseau public. Il pensa à son mentor, à l'ingénieur chevronné qui avait des clés de son bureau, qui connaissait ses horaires, qui avait dirigé le département pendant des décennies.
Étienne re-pompa la manivelle, sauvegarda tout sur une seconde clé USB, puis rangea le tout dans sa veste. La ville l'attendait, silencieuse et hostile. Il avait un train à prendre, une preuve à porter, et un traître à démasquer.
La lumière bleutée de l'écran s'éteignit, et il replongea dans le noir.
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