Courant Sombre
Lire le chapitre 18: Traitor's Echo
Le souffle court, Étienne fixait l’écran du laptop à manivelle, le visage éclairé par la lueur verte du spectre audio. Il rejoua le passage pour la quatrième fois, casque sur les oreilles, le doigt posé sur la touche pause.
La voix du politicien, qu'il avait d'abord perçue comme anonyme et générique, venait de se cristalliser en une identité familière. Ce ton légèrement nasillard, cette façon de détacher les syllabes sur les mots « responsabilité » et « transition » — il l'avait entendu des dizaines de fois dans les briefings ministériels, dans les interviews télévisées après les exercices de crise.
Pasquier. Le ministre français de l'Énergie.
Étienne retira le casque, les mains tremblantes. Le silence du hall technologique désaffecté l'enveloppait, troublé seulement par le bourdonnement d'un transformateur dans la rue. Il ferma les yeux, laissant le souvenir se dérouler : la conférence de presse après la tempête historique de 2016, la main de Pasquier serrant la sienne, le sourire confiant du politique promettant un « réseau invulnérable » à la nation.
_Et ce même homme ordonne maintenant l'élimination des frères Moreau._
Il rouvrit les yeux, força son cerveau à reprendre une logique d'ingénieur. L'analyse spectrale. Il zooma sur les basses fréquences du fichier, là où le dialogue s'effaçait pour laisser place au bruit de fond. Le spectre montrait une raie bien marquée à 146,2 hertz — une harmonique particulière, presque parfaitement stable.
Pas la fréquence du secteur européen à 50 Hz, non. Quelque chose de plus fin, une modulation parasite.
Il ajusta les paramètres, afficha les données brutes. Le son avait été enregistré dans deux pièces différentes : une première, très réverbérante, probablement un bureau ministériel ; et une seconde, plus sèche, où le bruit de fond se composait de ce ronronnement distinctif. Le ronronnement qui l'avait taraudé dès la première écoute, dans le bunker.
Celui qu'il reconnaissait maintenant comme le souffle caractéristique des variateurs de puissance installés dans le nouveau datacenter de RTE à Lyon.
Son propre immeuble.
Il se leva, fit les cent pas entre les racks serveurs abandonnés. Son esprit bouillonnait. Si la conversation avait été enregistrée depuis RTE Lyon, cela signifiait qu'un des micros ambiants du système de vidéoconférence avait été activé — ou, plus inquiétant, qu'un appareil d'enregistrement avait été placé dans son bureau.
*Mon bureau.*
L'image de Marc Delon, son ancien mentor, surgit dans son esprit. L'homme qui l'avait formé à la sécurité des réseaux, qui lui avait ouvert les portes de la division SCADA il y a quinze ans. Marc avait la clé de son bureau — une prérogative de directeur de la sécurité pour les inspections impromptues.
Marc avait eu accès, motivé, et l'opportunité.
Le doute le traversa comme une décharge. Il se souvint de la façon dont Marc lui avait déconseillé de fouiller dans les serveurs de la région Nord, prétextant une maintenance programmée. Sa réticence lors de la réunion de crise après la première détection d'anomalie. Et pourtant, Marc avait aussi été son premier contact en cas de problème, celui qui répondait toujours au téléphone à 3 heures du matin.
*Putain, Marc.*
Il secoua la tête, se força à revenir aux données. L'émotion était un mauvais conseiller. Il observa à nouveau les timestamps du fichier. Le format était inhabituel — hexadécimal, avec un compteur de millisecondes qui ne correspondait pas à l'heure de Paris ni à celle de Genève.
Il brancha le compteur de puissance que le garde mystérieux lui avait donné dans le bunker. L'écran affichait toujours la chaîne « 2046 », mais en manipulant les boutons du boîtier, il découvrit un second menu, plus profond. Les données de fréquence d'horloge du réseau électrique européen y étaient gravées, enregistrées par intervalles réguliers.
C'était un témoin de synchronisation — un appareil qu'un ingénieur réseau utilise pour vérifier la stabilité de la phase du courant alternatif.
Étienne compara les données du compteur avec le spectre audio du fichier. Son pouls s'accéléra. La raie à 146,2 hertz correspondait exactement au battement généré par le réseau à l'instant où l'enregistrement avait eu lieu — datation précise au quart de seconde près.
*Le réseau n'était pas complètement mort à ce moment-là.* La sync pulse continuait de vibrer, faiblement, contrôlée quelque part.
Pas une panne généralisée. Pas un hasard.
Une séquence.
Il sortit son propre carnet, celui qu'il portait toujours dans la poche intérieure. Il nota les chiffres : la fréquence, le timestamp, l'intervalle de la raie. Puis il leva le poignet et regarda sa montre. L'aiguille des secondes était figée depuis plusieurs heures déjà, depuis le moment où le salle du bunker avait commencé à peine à s'éclairer les premiers jours — non, depuis le moment exact où il avait traversé le couloir blindé du MT-12.
Il avait cru que la montre s'était arrêtée à cause du choc électromagnétique. Les montres mécaniques de qualité, pourtant, résistaient bien mieux.
Une idée absurde traversa son esprit. Il ôta la montre, la retourna. Le fond en acier, la gravure discrète qu'il avait toujours prise pour un simple numéro de série. Mais en frottant avec son pouce, il sentit une aspérité anormale.
Il prit le couteau suisse dans son sac, inséra la lame dans la fente entre le boîtier et le fond. Le couvercle s'ouvrit avec un clic sec, révélant l'intérieur. Le mécanisme était inchangé — à une exception près. Un petit composant électronique, scellé dans la résine, était soudé contre le mouvement : un dispositif de quelques millimètres à peine, avec deux fils microscopiques qui connectaient le cœur de la montre à une minuscule antenne.
Un émetteur.
Le souffle d'Étienne se bloqua dans sa gorge. Il revit Marc, six mois plus tôt, lors de son départ en retraite, lui offrant cette montre suisse avec un sourire paternel : « Un bon ingénieur sait toujours quelle heure il est. »
Il posa la montre sur la table, comme si elle pouvait exploser.
*Marc m'a offert une montre-espionne.* Il croyait en son mentor, avait juré de sa loyauté. Les preuves s'accumulaient pourtant contre lui, inexorables. L'horodatage de l'enregistrement correspondait au jour de la tempête, lorsqu'il était, lui, chez lui au Jura, loin de son bureau. La porte de son bureau était verrouillée par badge électronique — mais Marc avait un badge de service délivré pour « inspections sécurité », avec accès à toutes les pièces, y compris les zones protégées.
Étienne regarda l'antenne minuscule, puis le compteur de puissance, puis le laptop. Il fixa l'écran qui affichait maintenant la conversation complète, transposée en fichier texte.
Le message codé qu'il avait envoyé depuis le bunker, celui qui avait été intercepté, n'était pas parti dans le vide. Il était allé directement aux oreilles de Marc Delon, qui s'était empressé de le transmettre à la Fréquence.
Une bouffée de rage monta en lui, puis se dissipa aussitôt, remplacée par un froid calcul. Si Marc était la taupe chez RTE, alors le Jura était compromis depuis le début. Marc savait où se cachait Étienne parce que c'était lui qui lui avait conseillé ce chalet pour « prendre du recul pendant l'orage ».
*J'ai marché dans chaque piège.*
Il arracha la montre et son composant espion, la jeta dans un recoin du hall. Il éteignit le laptop, ramassa le compteur, et se dirigea vers la sortie du bâtiment.
Il ne pouvait plus se fier à personne. Pas à RTE, pas à l'État, pas aux réseaux de communication conventionnels. Pas à Marc.
Il ne lui restait plus qu'une carte à jouer, et elle était dangereuse. Lena, en prison, avait peut-être des informations sur Marc qu'elle n'avait pas encore partagées — des informations qui pourraient confirmer ou infirmer ses soupçons. Il allait devoir retourner à Dijon, avec Bisset, malgré le danger.
Le hall s'ouvrit sur la nuit de Bruxelles, froide et humide. Étienne leva les yeux vers le ciel, vers les étoiles enfin visibles dans la ville sans courant. Quelque part au-dessus de lui, dans les bandes de fréquences invisibles, un satellite écoutait peut-être déjà ses conversations.
Il fallait qu'il apprenne la vérité sur Marc avant d'agir. Avant que la Fréquence, prévenue par la taupe, ne trouve sa trace et ne referme la nasse.
Il se mit en marche dans l'obscurité, le compteur de puissance serré contre sa poitrine, portant en lui la certitude glaciale que son ancien mentor — l'homme qui lui avait appris à défendre le réseau — connaissait depuis le début son emplacement exact.
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