Courant Sombre
Lire le chapitre 19: Time of Death
Le silence du hall de l’hôtel telecom pesait comme une chape. Étienne avait posé le talkie-walkie modifié à côté de l’ordinateur portable, la batterie presque à plat. Il avait déjà écouté l’enregistrement une douzaine de fois, cherchant une faille, un indice. La voix de Pasquier, celles du magnat de l’énergie, le bourdonnement de fond.
Ce bourdonnement. Il en avait assez.
Il brancha le câble sur le spectromètre qu’il avait récupéré dans les affaires de Marc. L’appareil était un vieux modèle, mais précis. Il régla la fréquence de coupure, isola la bande du ronflement. Sur l’écran, une courbe plate. Puis il zooma. À 50 Hz, un pic net, presque chirurgical. Le réseau français, même mort, gardait une signature. Mais ce n’était pas un 50 Hz ordinaire. C’était le pulse de synchronisation de l’interconnexion européenne, à peine décalé, un battement de 49,98 Hz.
Il connaissait cette valeur. Elle correspondait aux derniers instants avant le blackout total, quand les turbines de Creys-Malville avaient tenté de compenser la chute soudaine de la demande due aux consommateurs déjà débranchés. L’enregistrement datait de cette fenêtre de 7 minutes, pas une de plus.
Étienne sortit la montre de sa poche. Le cadran était figé sur 14:32:17. Il avait cru à une panne mécanique, un vestige de l’EMP. Il tapota le verre, poussa la couronne. Rien. Il retourna la montre, inspecta le fond. Il n’avait jamais vraiment regardé à l’intérieur. Les hommes de Delon l’avaient traité, bien sûr. Mais le boîtier était épais, blindé. C’était pour ça que Marc lui avait offerte ? Une montre à l’épreuve des surtensions ?
Il posa la montre sur la table, juste sous la courbe du spectromètre. La seconde figée, 17. Et la lecture du pulse de l’enregistrement : 14:32:17, pile.
La coïncidence était impossible.
Il rembobina l’enregistrement sur l’ordinateur, chercha un marqueur temporel, un silence, une respiration de Pasquier avant l’ordre d’exécution. Il trouva une légère modulation dans le bourdonnement, une micro-fluctuation. Il la fit passer par le logiciel d’analyse de l’infirmerie de Bisset, un outil rudimentaire pour visualiser des fréquences radio. La fluctuation se dessina en impulsion carrée, nette et de 7,35 secondes.
Généralement, ce grattement normal sur un flux 50 Hz indiquait un défaut de ligne, une mise à la terre défaillante. Mais ici, la forme d’onde était trop propre. C’était une porte d’interruption, un créneau de silence. Quelqu’un, dans une salle de contrôle, avait coupé le flux de données du réseau pendant exactement 7,35 secondes pour masquer une conversation.
Il transposa ce segment sur le spectre horaire global du réseau européen que Marc avait réussi à sauvegarder sur un disque dur dans la cave. Les horodatages de plusieurs centrales nucléaires, de parcs éoliens offshore, même du pompage-turbinage suisse. Leur arrêt n’avait pas été simultané. Chaque site avait reçu un ordre précis, séquencé, avec un intervalle calculé au dixième de seconde.
Pas une panne en cascade. Un orchestre.
Étienne se frotta les yeux. Il sentait le manque de sommeil, l’épuisement nerveux. Il regarda encore la montre. Le balancier était figé à 14:32:17, la date sur le guichet à « 7 MAI ». Mais sur le cadran secondaire, la fenêtre de la semaine, il distinguait un minuscule détail qu’il avait négligé. Une encoche d’or rouge à la position 3 heures. Pas une marque de fabrication. C’était un capteur. Un minuscule réseau de lignes photoniques gravé dans le verre.
La montre n’était pas un simple émetteur passif. Elle était réceptive. Elle était réglée pour détecter les variations de la fréquence du réseau électrique. Chaque fois qu’il s’approchait d’une source de courant alternatif de forte intensité, la montre captait le cycle et l’envoyait, comme un signal d’horloge. Il avait cru que le balancier s’était arrêté parce que le mouvement avait lâché. Mais non. La montre s’était figée sur l’instant précis où la séquence de sabotage avait été initiée. Elle avait écrit l’heure du crime.
Delon ne l’avait pas seulement espionné. Il l’avait utilisé comme une sonde. Chaque fois qu’Étienne branchait un équipement, la montre enregistrait la signature électrique du site et la transmettait. C’est comme ça qu’ils avaient su qu’il était revenu à Lyon. C’est comme ça qu’ils avaient pu anticiper ses mouvements depuis le premier jour.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il avait porté le dispositif de son propre mentor au poignet pendant trois ans. Il revit le visage de Delon dans la salle de contrôle, la veille de la tempête. Ton souriant : « Éteignez votre outil de monitoring expérimental, Étienne. Le réseau doit être testé dans sa configuration standard pour les exercices de stress. »
Il avait obéi. Il avait débranché son système de surveillance avancé à la demande de son mentor, quarante-huit heures avant que le réseau ne s’effondre. Il avait livré le réseau aux aveugles.
Le silence du hall devint assourdissant. Il serra le poignet, la montre toujours dans la paume. L’innocence de Delon était morte. Et avec elle, peut-être, l’idée que cette catastrophe avait une cause naturelle. Le blackout était une exécution. Il en tenait la preuve.
Il releva la tête vers la fenêtre grillagée. Dehors, la lueur rougeâtre des incendies lointains de Bruxelles éclairait un ciel sans étoiles. Il retira la montre, la retourna, la lança sur la table. Le verre claqua. Il n’avait plus besoin de savoir l’heure. Il savait maintenant qui était l’horloger.
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