Courant Sombre
Lire le chapitre 20: Aftermath of Deceit
La chambre d’hôtel sentait le détergent bon marché et la poussière chaude des radiateurs électriques. Bruges n’avait plus d’électricité depuis trois semaines, mais l’établissement avait investi dans un petit groupe électrogène pour les clients assez fortunés pour ne pas poser de questions. Étienne n’était pas fortuné. Il était simplement invisible.
Il avait retiré la montre de son poignet pour la troisième fois en une heure, la posant sur la table de chevet comme un insecte mort qu’il n’osait pas toucher. Le cadran affichait toujours 21 h 47, figé sur l’instant où la tempête solaire avait frappé — ou plutôt, sur l’instant où quelqu’un avait décidé qu’elle frapperait. Il la retourna. Le dos du boîtier, qu’il avait ouvert avec la lame d’un couteau suisse, révélait le capteur photonique niché contre le mécanisme, une fine pellicule de silicium qui vibrait à peine visible à l’œil nu.
Il la remit sur la table. La retira. La remit.
Jacques Delon. Son mentor. L’homme qui lui avait appris à lire un réseau électrique comme d’autres lisent une partition. Celui qui, un soir d’hiver à son premier poste, avait partagé son sandwich et ses quarante ans d’expérience devant un tableau de contrôle clignotant. Delon sentait les pannes avant qu’elles ne se déclarent, disait-on. Il avait l’oreille absolue du courant alternatif.
Étienne se passa les mains sur le visage. Les paumes étaient râpeuses, les ongles déchiquetés. Il ne se rappelait plus quand il avait dormi pour la dernière fois. Peut-être dans la camionnette, entre Dijon et Bruxelles. Peut-être pas du tout.
Il fouilla dans sa mémoire, méthode RTE, comme au dépannage : remonter chaque nœud du réseau, chaque conversation, chaque silence. Le jour où Jacques lui avait demandé de désactiver son outil de surveillance — cet algorithme maison que le jeune ingénieur avait développé pour détecter les irrégularités de phase, deux jours avant la tempête. *"Rien de grave, Étienne. Juste une demande de la direction, ils veulent auditer ton code. Éteins-le pour la maintenance, on le rallumera après."*
Naïf. Il avait hoché la tête, comme un stagiaire bien élevé. Il avait coupé son propre système de défense sur la parole d’un homme qu’il aimait.
Il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Les canaux de Bruges étaient noirs, plus aucun reflet de guirlandes dans l’eau. Seules lueurs : quelques fenêtres aux bougies et les phares de véhicules militaires qui passaient toutes les vingt minutes. La ville avait été vidée de la moitié de sa population. Les autres attendaient.
Il avait laissé Lena dans sa prison, retourné à son hôtel comme un automate, puis conduit huit heures vers le nord avec le dossier de Marc — photographies, plans, enregistrement — dans une sacoche étanche sous la banquette arrière. Il n’avait pas osé s’arrêter plus de dix minutes, le cœur serré à chaque barrage. La montre avait sans doute transmis chacun de ses mouvements. Il avait enfin compris pourquoi on le retrouvait toujours.
La haine était venue, puis l’avait quitté. Ce qui restait était pire : un vide abyssal, une incrédulité qui s’accrochait aux parois de sa poitrine comme de la glace à des tuyaux d’hiver.
Il rouvrit sa sacoche. Les photos de Marc Delon et de Lena — des tirages argentiques jaunis par des décennies, visages jeunes, affiches militantes en arrière-plan. Il les avait déjà étudiées cent fois. Marc était là, souriant, un bras autour des épaules de la femme qui venait de passer dix-neuf ans dans une prison militaire sans procès. Et Jacques… Jacques n’était pas sur les photos. Jacques était autre part dans le puzzle.
Étienne s’assit sur le bord du lit, les coudes sur les genoux. Il repassa les derniers jours dans la cabane du Jura : les omelettes de Jacques, ses histoires de pannes légendaires, sa manière de plisser les yeux quand il regardait un oscilloscope, comme s’il écoutait une conversation à laquelle personne d’autre n’était invité. Et puis cette phrase, anodine, un soir où Étienne parlait de Marc : *"Ton frère a toujours été plus passionné que prudent. Certaines personnes ne devraient jamais voir l’intérieur des machines."*
Sur le moment, Étienne avait pris cela pour une critique de Marc. Maintenant, la phrase avait un autre goût. Une avertissante. Un homme qui connaissait le danger de savoir.
Il regarda la montre, puis la sacoche, puis le miroir fêlé au-dessus du lavabo. Son propre visage lui semblait celui d’un étranger. Il avait grandi dans cette famille sans père, entre deux frères plus âgés qui se disputaient l’héritage de la raison. Jacques avait rempli le vide. Pendant quinze ans, il avait été le père qu’il n’avait pas eu, celui qui corrigeait les examens de maîtrise en marge du gris, qui lui avait offert cette montre un jour de promotion des ingénieurs, avec un sourire : *"Pour que tu ne sois jamais en retard à une réunion de crise."*
Une montre pour le traquer. Une montre pour lire les fréquences du réseau à travers lui. Depuis combien de temps ? Deux ans ? Cinq ? Depuis le début de son stage ?
Étienne s’allongea sur le lit, les avant-bras sur les yeux. Il ne pleurait pas. Il était trop sec, trop brûlé pour les larmes. Mais une pression terrible comprimait sa gorge, une sensation d’être à l’intérieur d’une canalisation qui partait en surpression.
Il revit les scènes comme des images fixes d’un film pirate. Jacques le félicitant pour son outil de télésurveillance — *"Astucieux, ton truc. Dommage qu’il soit si invasif pour les petites lignes."* — puis, deux semaines plus tard, la demande de désactivation. Jacques insistant, presque sans y toucher : un appel téléphonique passé du poste fixe de RTE Lyon, derrière une porte vitrée, la voix si détachée que la demande semblait administrative. *"C’est la cellule qualité qui demande. Rien de personnel, Étienne."*
*Rien de personnel.* Les mots — les pires qu’un homme puisse dire quand il trahit celui qui lui fait confiance.
Étienne se redressa. Ses doigts effleurèrent le dictaphone de fortune, cet enregistreur numérique modifié qu’il avait fabriqué avec des composants récupérés, pour ne se fier plus à rien d’officiel. L’enregistrement était là, toujours. La conversation entre le ministre Pasquier et l’opérateur — deux hommes parlant de la *final phase* avec la désinvolture de chefs de cuisine discutant du menu du soir. Et puis à la fin, presque un murmure de Pasquier : *"Les frères Moreau doivent disparaître avant le vote. Vous avez votre ordre."*
Il avait frappé la table de la paume. La montre avait basculé sur le sol avec un bruit métallique.
Il s’agenouilla, la ramassa. Elle était tiède contre sa peau. Encore allumée, encore active, encore en train de lire les fréquences du réseau environnant — les rares qui subsistaient : les réémetteurs de secours, les groupes électrogènes, les liaisons militaires. Delon savait exactement où il se trouvait.
Étienne ouvrit le tiroir de la table de chevet. Un annuaire, quelques brochures sur les canaux, un cendrier. Il sortit le cendrier, y déposa soigneusement la montre, face visible. Il hésita — un instant, une seconde, la force d’une habitude qui remontait à dix-neuf ans — puis il la frappa avec le talon de la chaussure.
Le verre se brisa. Les aiguilles restèrent suspendues, grotesques, au-dessus du mécanisme exposé. Le capteur céda sous le deuxième coup, arraché à ses connexions par une torsion nette. Il laissa le cadavre sur le cendrier, parmi les cendres laissées par un ancien client.
Il resta un long moment assis, les mains vides, à écouter le bourdonnement du groupe électrogène dans la cour. Un bruit qu’il avait appris à détester. Puis, lentement, il sortit de sa poche un calepin et un stylo-bille, et commença à écrire.
Pas une lettre. Pas un message de haine. Une liste, méthodique. Des dates. Des heures. Des phrases précises que Jacques Delon avait prononcées depuis son arrivée à RTE, lorsque Étienne pointait. Chaque mot était une entaille, chaque souvenir un tour de vis. Quand il eut terminé, la page était couverte et le calepin presque plein.
Il relut, hocha la tête une fois. Puis il rassembla ses affaires : la sacoche, le dictaphone, le dossier, le marteau à inertie dont il ne s’était jamais séparé depuis les réparations d’urgence. Il jeta un dernier regard à la montre sur le cendrier. Une brisure de verre, un éclat de silicone, un mécanisme à l’arrêt.
Il était nu, désormais. Nu de toute confiance, nu de tout maître, nu de toute filiation. Et c’était peut-être bien, en fin de compte, la seule façon de poursuivre.
Il sortit dans le noir. La nuit était humide, chargée de sel et de fioul. Il prit la direction du parking, où l’attendaient la voiture et le Nord, Lyon, et la confrontation qui ne pourrait plus attendre. Pas pour accuser. Pas encore.
Pour demander à Jacques Delon pourquoi, lui qui avait tout donné, avait choisi de tout prendre.
Le moteur démarra dans un toussotement d’essence rance. Il engagea la route qui le ramenait vers le sud, vers la lumière faible du pare-brise, vers l’interrogation qui le hanterait jusqu’au dernier échange. Dans la nuit, la petite voix de Jacques résonnait encore dans sa mémoire — non pas comme un souvenir, mais comme un écho d’alerte, le signal d’une panne qu’on aurait dû voir venir. Il enfonça l’accélérateur. La route était droite, et le jour ne se lèverait pas avant des heures.
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