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Courant Sombre

Lire le chapitre 3: Dead Man's Switch

Il y avait une odeur de métal brûlé dans l'air, mêlée à celle du fioul et de la terre mouillée. Le poste de Boutreux se dressait dans la nuit comme un squelette d'acier, ses pylônes découpant un ciel sans étoiles. Étienne coupa le moteur de la vieille Peugeot qu'il avait empruntée — non, volée, disons les choses clairement — dans un garage abandonné à la sortie de Paris. La clé avait été dans le contact. Les propriétaires étaient probablement en train de piller un supermarché quelque part.

Il sortit du véhicule, la montre de la technicienne morte pesant dans sa poche comme un reproche. 03:17. Trois heures dix-sept du matin. L'heure exacte à laquelle le rideau était tombé.

Un bruit. Métallique. Quelque part derrière le transformateur principal.

Étienne s'accroupit instinctivement, la main vers la lampe torche dans sa ceinture — inutile. La lumière le trahirait. Il contourna le bâtiment de contrôle par l'ouest, collé au mur de parpaings, les semelles crissant sur le gravier.

Deux voix. Un cliquetis de clavier.

"—je te dis que ça peut marcher. On re-synchronise sur le groupe diesel du centre commercial à Saint-Denis."

"Et si le réseau revient? On saute."

"Le réseau ne reviendra pas. Pas avant des semaines, des mois. T'as vu les nouvelles — les gens meurent à l'hôpital parce que les respirateurs tombent en panne, et ça, ça fait trois jours qu'on est les seuls cons à tenter quelque chose."

Trois jours.

Étienne compta dans sa tête. Trois jours depuis l'impact. Il avait perdu la notion du temps dans ce tunnel de béton à Taverny, à écouter les lignes qui sonnaient occupé, occupé, occupé. Il avait marché seul dans l'obscurité totale, traversé les banlieues comme un fantôme au milieu des vivants qui commençaient à peine à comprendre.

Il se redressa, sortit de l'ombre.

"Ils ne reviendront pas seuls," dit-il.

Les deux hommes sursautèrent. L'un, grand, barbu, la cinquantaine, tenait une pince multiprise prête à frapper. L'autre, plus jeune, près de la trentaine, avait les doigts suspendus au-dessus d'un ordinateur portable ouvert sur une caisse métallique.

"Putain, t'es qui?" demanda le barbu.

"Étienne Moreau. Ingénieur réseau, RTE. Anciennement RTE, je suppose."

"T'es seul?"

"Oui."

"Seul, à pied, au milieu de la nuit, pour venir dans un poste électrique qui n'a plus de courant depuis trois jours."

"J'ai pris une voiture."

Le jeune homme regarda la poche de la veste d'Étienne, là où la montre dessinait un léger renflement. Il plissa les yeux mais ne dit rien.

"Sébastien," dit le barbu, baissant sa pince. "Et voici Malik. On était de garde ici quand tout a sauté. On n'a pas eu le temps de partir."

Malik avait commencé à taper sur son clavier. Sur l'écran, des blocs colorés s'effaçaient et se repositionnaient.

"Tu fais quoi, là?" demanda Étienne.

Malik hésita. Il regarda Sébastien, qui hocha imperceptiblement la tête.

"On a trouvé un truc," dit Malik. "Le disjoncteur principal du poste a sauté, évidemment. Mais il y a un jeu de barres secondaire qui est resté intact. Il alimente un petit réseau — le centre commercial, un hôpital privé, quelques immeubles de bureaux. Le problème, c'est que la protection du poste est conçue pour se déclencher automatiquement si le réseau principal montre des signes de retour."

"La protection anti-îlotage," dit Étienne. "Elle empêche de recréer un réseau isolé sur un poste connecté au transport."

"Exactement. Mais si on la désactive..."

"On peut ré-alimenter deux mille personnes en électricité locale. Des frigos, des ascenseurs, peut-être une partie de l'hôpital."

Étienne s'approcha. L'écran affichait une interface de contrôle SCADA — le même système qu'à la Vigie, au dispatching, partout. Il reconnaissait les icônes, les vannes, les jeux de barres virtuelles.

"Vous avez les droits d'accès administrateur?"

"On les avait. Pour la maintenance." Malik sourit sans joie. "Mais depuis hier, le système me demande des authentifications doubles. Quelqu'un d'autre est connecté."

Le sang d'Étienne se glaça.

"Montre-moi."

Malik fit défiler un journal de connexions. L'horodatage était en format UNIX, mais les traductions en temps UTC apparaissaient automatiquement. Étienne compta. Trois jours.

"Des accès depuis l'extérieur?"

"Oui. Regarde, là — 03:17 précises le jour du blackout."

La montre. 03:17. Étienne sentit le froid de l'acier contre sa cuisse.

"Et après?"

"Après, chaque accès à dix-sept minutes après l'heure pile. Toutes les douze heures. Comme une check-in. Un script."

Malik ouvrit un fichier — script.log. Des milliers de lignes défilaient. Il les fit remonter jusqu'au début.

"Regarde la séquence. Chaque poste qui a sauté le jour du blackout est listé. Mais regarde l'ordre."

Étienne se pencha. Vigy. Ses deux interconnexions vers l'Allemagne. Puis Hambach, Sarreguemines, jusqu'à la vallée du Rhône en passant par le Massif central. Ce n'était pas le hasard de la propagation d'une surtension. C'était un ordre précis, chirurgical.

"Il coupe le réseau en îlots," murmura-Étienne. "Il isole les grands centres de production avant de couper les lignes restantes. À chaque étape, il laisse un segment vivant juste assez longtemps pour que le système se stabilise. Puis il le coupe aussi."

"Comme quelqu'un qui éteint les lumières d'une maison une par une?"

"Comme quelqu'un qui sait exactement quoi couper dans quel ordre pour que rien ne revienne jamais."

Il fit défiler à nouveau. Les horodatages, les identifiants de session, les adresses IP de routage. Certaines étaient en France. D'autres en Allemagne. Une au Luxembourg. Une autre...

Étienne le vit.

Il le vit et son estomac se noua.

Le champ "alias de session" affichait une chaîne de caractères : MOREAU-SCAN-71.

Bien sûr, c'était un nom générique. Une convention de nommage. MOREAU était un patronyme commun. Mais le "SCAN" — c'était le surnom que son frère utilisait pour ses scripts de surveillance de réseau depuis l'époque où ils partageaient une chambre d'ado dans le Val-d'Oise, à l'époque où Étienne apprenait la programmation sur un ZX Spectrum et où Luc, son aîné de quatre ans, trouvait ça génial.

"SCAN-71."

Luc Moreau travaillait pour une société de cybersécurité. Une société qui avait des contrats avec plusieurs opérateurs d'infrastructures critiques. Une société qui avait embauché un ancien ingénieur RTE.

"Tu connais ça?" demanda Malik.

Étienne se redressa. Son regard balaya la cabine de contrôle — les armoires ouvertes, les câbles qui pendaient, les écrans éteints. Au mur, un plan du réseau électrique français montrait des pastilles rouges.

"Non," dit-il. "Juste une convention de nommage interne au dispatching de Paris. Je me souviens de quelques-uns."

"Alors pourquoi t'as l'air d'avoir avalé un serpent?"

"Parce que j'ai marché quarante kilomètres pour trouver quelqu'un qui puisse m'aider, et que vous êtes en train de désactiver la protection qui pourrait nous empêcher de reconstruire un réseau dans deux semaines."

Il mentait mal. Il le savait. Peut-être que Malik et Sébastien le voyaient. Peut-être qu'ils étaient trop épuisés pour y prêter attention.

Malik cliqua sur le script.log pour le fermer.

"Sébastien," dit-il doucement. "On peut le garder, non? Les autres postes ont tous été sabotés — André a trouvé des micro-coupures dans les câbles de commande à Carling. Mais ici, le système est encore ouvert. On peut nous faire confiance."

Sébastien regardait Étienne fixement. Un regard long, pesant, le genre de regard qui jauge un homme pour décider s'il faut lui donner son sang ou lui planter un couteau.

"Il porte une montre de femme," dit Malik soudain.

Étienne baissa les yeux. Le cadran dépassait de sa poche intérieure de veste.

"C'est ma sœur."

"Elle est morte?"

"Quelque chose comme ça."

Il s'assit sur un tabouret de contrôle, posa les coudes sur les genoux. Le silence dans la pièce était presque acoustique. Il pouvait entendre le vent dehors, le gémissement des câbles qui se balançaient entre les pylônes sans vie.

"Elle travaillait au centre de surveillance où j'étais affecté," dit-il plus doucement que nécessaire. "Elle est morte pendant le blackout."

"J'suis désolé."

"Ça m'a retenu de réfléchir," continua Étienne. "Mais maintenant ça me va bien."

Malik hocha la tête. Sébastien soupira bruyamment et se tourna vers la porte.

"J'vais voir si le groupe électrogène a assez de jus pour les frigos de l'infirmerie."

Il sortit. La porte se referma derrière lui.

Étienne resta seul avec Malik et l'ordinateur.

Il le revit tout de suite. L'endroit où il avait effleuré le clavier, l'icône du fichier encore ouvert dans le coin de l'écran. Un geste simple. Il tendit la main, appuya sur la combinaison de touches pour ouvrir le gestionnaire de tâches, trouva le processus "sylvia_archive.exe" en arrière-plan.

"Qu'est-ce que c'est?" demanda Malik.

"Je ne sais pas. Ça, c'est le souci."

Le processus tournait depuis des jours. Il s'exécutait dans un répertoire caché à la racine du disque. Étienne ouvrit le dossier. Des fichiers .csv, enregistrés toutes les six heures. Il en ouvrit un.

Des données numériques. Des horodatages. Des valeurs de puissance, de tension, de fréquence. Des données en provenance de tout le réseau français — toutes les mesures que les alternateurs des centrales renvoyaient avant de s'éteindre.

"Ce ne sont pas des journaux de connexion," dit-il.

"C'était pour diagnostiquer une anomalie," se défendit Malik. "C'est mon script à moi."

Mais Étienne lisait déjà les colonnes. Et il comprenait.

Chaque fichier correspondait à un moment précis, toutes les six heures. Le script enregistrait les derniers instants de vie de chaque segment du réseau — celles qu'il appelait "des mesures fantômes", quelques secondes de courant qui auraient dû être coupées et qui n'existaient que pendant une fraction de seconde sur certaines lignes.

Comme des battements de cœur.

Comme un patient en arrêt cardiaque qui reprendrait brièvement conscience toutes les six heures, juste assez pour être entendu.

"Il écoute," dit Étienne. "Il ne s'est pas contenté de couper. Il écoute vos tentatives de redémarrage."

Malik fronça les sourcils. "Qui?"

Étienne ferma le fichier. Le nom du processus avait encore un dernier message en flux — des caractères qu'il connaissait par cœur, mais qu'il ne pouvait pas déchiffrer ici. Ils viendraient plus tard.

"Je ne sais pas," dit-il. "Mais si ce script que vous avez découvert est toujours là quand vous essayez de désactiver la protection, il saura que vous avez essayé. Et il saura exactement quand."

Malik regarda l'écran. Il semblait penser à quelque chose.

"Alors," dit-il lentement, la main hésitante au-dessus du clavier. "On le désactive pas?"

L'aube commençait à poindre par les vitres sales du poste de contrôle. Étienne sentit le premier rayon de soleil sur sa nuque. Il sortit la montre de la technicienne de sa poche. Le cadran quartz avait repris vie — il battait désormais l'heure réelle.

C'était ça, la clé.

"Non," dit-il. "Il faut que je voie une chose avant."

Il se leva d'un coup, se tourna vers la porte.

"Où tu vas?" demanda Malik.

"Utiliser votre groupe électrogène. J'ai un appel radio à passer."

"Vers qui?"

Étienne posa la main sur la poignée, la regarda sans la voir. Dans sa tête, le nom tournait en boucle, accompagné de la seule question qui importait maintenant.

"Mon frère," dit-il. "Et j'ai pas l'intention de lui demander des nouvelles de la famille."

Il ouvrit la porte. Le soleil était sorti au-dessus des pylônes, des ombres longues et filiformes se dessinant sur le gravier du poste électrique. Il resta un instant immobile — l'ordinateur du Malika derrière lui gardant le sommeil du script caché, la montre battant contre sa cuisse au rythme d'une menace inconnue.

À l'autre bout de la France, quelqu'un attendait qu'il appelle. Et ce quelqu'un portait son nom.