Courant Sombre
Lire le chapitre 21: The Mentor's Mask
La nuit avait avalé Lyon. Étienne gara la 205 volée à deux rues du bâtiment provisoire de RTE, un ancien entrepôt reconverti en halle de crise. Les fenêtres condamnées par des plaques d'acier ne laissaient filtrer qu'une lueur crue, celle des générateurs de secours. Il coupa le moteur, resta immobile un instant, les doigts crispés sur le volant.
Il avait coupé la montre depuis Bruges. Depuis, plus personne ne savait où il était. Pour la première fois depuis le début de la tempête, il avançait dans le noir, invisible.
Un chemin de ronde longeait le toit, mais les projecteurs balayaient le périmètre toutes les quarante secondes. Étienne compta. À la troisième rotation, il traversa le parking en courant, dos collé aux camions-citernes garés en rang. Le cadenas de la porte de service céda sous la pince qu'il avait volée dans l'atelier de la safehouse. Un couloir de maintenance. Des tuyaux. De la poussière. L'odeur du métal chaud.
Le centre de crise occupait l'ancienne salle des machines, un volume immense où les techniciens avaient aligné des modules de travail dans un labyrinthe de câbles et d'écrans braille. Étienne se glissa entre deux racks de serveurs, contourna un agent de sécurité occupé à remplir un formulaire, et trouva ce qu'il cherchait : un poste de supervision en retrait, masqué par une colonne de ventilation. Les écrans donnaient la topologie du réseau européen, une toile d'araignée sombre piquetée de rares points verts. La Belgique, les Pays-Bas, une partie de l'Allemagne. Tout le reste était noir.
Pas pour longtemps si son plan fonctionnait.
Jacques Delon était assis seul dans une alcôve vitrée transformée en bureau. Il portait une chemise tachée de cambouis, la barbe de trois jours, et la main gauche enveloppée dans un bandage épais qui remontait jusqu'au poignet. Il étudiait un dossier. Il avait l'air épuisé, vieilli. Étienne resta dans l'ombre cinq minutes à l'observer, cherchant la faille, le tic, la trace de l'imposture.
Delon se massa le front, ôta ses lunettes, les nettoya. Ce geste, Étienne l'avait vu mille fois. Au bout de la énième seconde, il s'avança.
La porte de l'alcôve coulissa. Delon leva les yeux et son visage se défit — une seconde, pas plus. La surprise, puis un masque de soulagement si bien ajusté qu'il faillit convaincre.
« Étienne. Mon Dieu. »
Il se leva, contourna le bureau. Étienne ne recula pas. Delon s'arrêta à un mètre, tendit la main, puis la retira en voyant le regard froid.
« Ils m'ont dit que tu étais mort à Dijon.
— Ils t'ont dit beaucoup de choses. Ta main.
Delon baissa les yeux sur le bandage.
« L'explosion au poste central de Saint-Priest. Trois jours après la tempête. J'y étais, je vérifiais la séquence de réamorçage quand une alimentation a lâché. Un arc électrique.
— Montre. »
Delon hésita. Puis il défit lentement les bandages, dévoilant une paume traversée d'une brûlure violente, les chairs rougies, la peau plissée. Étienne hocha la tête.
« Tu es vivant. Tu es à Lyon. Et tu me racontes une histoire qui tombe pile-poil pour expliquer une absence de trois jours. »
Il posa son portable sur le bureau. L'enregistrement de Bruxelles, la voix du politicien et celle de l'énergéticien. Il appuya sur lecture. Les voix emplirent la pièce. Delon écouta sans rien dire, le visage de marbre. Quand la conversation arriva au passage sur « éliminer les frères Moreau », il ferma les yeux.
« Pasquier, dit Étienne. Le ministre. Et l'autre, je te laisse m'expliquer qui c'est.
— Bertrand Kuzinski. Directeur de NordLink.
— L'interconnexion avec la Norvège.
— Le consortium a étendu ses tentacules sur tous les corridors transfrontaliers. Ils contrôlent NordLink, BritNed, une partie d'ELIA en Belgique. Quand la tempête a frappé, ils ont ordonné la séquence.
— Et toi, en tant que chef adjoint du dispatching national, tu as exécuté. »
Delon ouvrit la bouche, se ravisa. Il remit son bandage avec lenteur, presque avec soin.
« J'ai fait construire cet ouvrage, Étienne. Ton initiateur, ton guide. Tu m'as appelé pour me dire que ton outil de monitoring était prêt à être déployé, et je t'ai demandé de le tenir en réserve. Tu t'es demandé pourquoi, plus tard. »
Étienne frappa du plat de la main sur le bureau.
« Ne me sers pas la thérapie de mentor. Tu as désactivé mon système pour qu'ils puissent orchestrer la panne sans que personne ne voie la signature. Tu m'as offert cette montre, tu l'as laissée me suivre à la trace, et tu as envoyé les données au consortium. Je le sais, Jacques. J'ai trouvé le capteur. »
Un long silence. Le bourdonnement des serveurs dans la salle en contrebas. Delon prit une chaise, s'y laissa tomber.
« La montre, oui. Ils exigeaient que je te surveille. Ils menaçaient ma fille. Elle travaille chez Siemens Energy à Berlin — depuis le début de la crise, c'est leur otage. Pas une prison : un levier. Si je déviais d'un millimètre du plan, ils coupaient son contrat, ils la faisaient disparaître du registre de l'entreprise. Tu comprends ce que je veux dire ? Pas de registre, pas de salaire, pas de trace. Un fantôme administratif. Pour une ingénieure dans l'énergie, c'est la mort lente. »
Étienne sentit son estomac se nouer. Il avait préparé une rage simple, claire, confortable. Delon venait de la lui retirer.
« Tu aurais pu me le dire. On aurait pu la sortir de là.
— Avec quelles ressources ? Le réseau est mort, l'armée est sur les ponts, tout le monde se méfie de tout le monde. Et toi, tu étais en première ligne. Si je te révélais la vérité, tu fonçais à Berlin et tu te faisais prendre. Ou tu me dénonçais. Dans les deux cas, elle mourait.
— Mais tu leur as livré Marc. »
La phrase tomba comme une guillotine. Delon pâlit.
« Je n'ai pas livré Marc. Je n'ai rien livré du tout depuis deux semaines. Quand l'urgence a commencé, j'ai compris que le consortium se servait de moi comme d'un relais vers toi. Le capteur de la montre, c'était leur exigence. Mais j'ai falsifié les données depuis le début : je leur envoyais des positions fausses, des emplacements fantômes. A Bruges, tu étais dans la safehouse que j'avais choisie par déduction pour qu'ils aient des difficultés à te localiser. Ils savaient que tu étais près de Bruxelles — je n'ai jamais eu le choix. Mais je t'ai donné deux jours de marge contre eux. »
Étienne regarda le bandage. L'explosion de Saint-Priest.
« Et la main ?
— Elle est réelle. Quand j'ai compris qu'ils allaient faire voter l'Agence européenne de l'énergie dans dix jours, j'ai saboté l'alimentation de leur centre de coordination. Ils ont envoyé un garde. Il m'a brûlé la main avec une torche à découper pour me faire avouer où j'avais caché les codes d'urgence. Je n'ai rien dit. »
Il releva la tête, les yeux brillants.
« Tu crois que je suis leur homme. Mais depuis le premier jour, je travaille contre eux. J'ai la liste complète des interconnecteurs à compromettre — les nœuds exacts, les fusibles, les transformateurs. Ils me l'ont donnée pour que je supervise les réparations. J'ai passé leur datation à l'envers et reconstruit l'ordre réel des dommages. Et j'ai trouvé quelque chose que tu ignores. »
Il sortit d'une poche intérieure une clé USB cabossée et la poussa vers Étienne.
« Marc n'a pas disparu. Il est vivant. Prisonnier quelque part — je ne sais pas où, je n'ai pas pu le tracer. Mais il a eu le temps de graver ces données avant de se faire prendre. C'est son écriture, je la connais. Il y a le nom du maillon central : le transformateur de Wuppertal, en Allemagne. Si on le répare, le réseau européen peut se réamorcer en cascade — tout l'ouest revient. Mais c'est un site militaire. Il me faut un badge de sécurité niveau rouge, et je n'ai plus aucun crédit. »
Étienne saisit la clé, la fit tourner entre ses doigts. Quelque chose ne collait pas. Il le sentait, une dissonance dans la partition de Delon.
« Tu sabotes leur centre, tu perds ta main, et ils te gardent vivant ? Ils te laissent en poste, avec accès aux données critiques ? Tu es soit un agent double très doué, soit un agent double qui a déjà été retourné. »
Delon sourit faiblement.
« Ils me gardent parce que je suis le seul à savoir reconstruire leur réseau une fois qu'ils auront pris le pouvoir. Ils ont besoin de moi. Et moi, j'ai besoin de toi pour que ce plan ne se réalise jamais.
— Alors tu sauras ce qu'il y a dedans. »
Il poussa l'écran vers Étienne. La clé contenait un document. Un fichier texte, daté de la veille. En haut, une phrase manuscrite scannée :
« Étienne, si tu lis ceci, je suis en vie. Mais méfie-toi de ceux qui te ramènent vers la lumière. Même de ceux qui portent le même nom que moi. »
Le sang d'Étienne se glaça. Il leva les yeux vers Delon, qui soutint son regard sans ciller.
« C'est toi qui as écrit ceci. Tu viens de me le donner. Tu t'accuses toi-même.
— Non, dit Delon d'une voix blanche. C'est Marc. Et il parle de quelqu'un d'autre.
— Qui ?
Delon hésita. Puis il dit doucement :
« J'ai une sœur, Étienne. Elle s'appelle Hélène. Elle travaille à la DGSI depuis vingt ans. Et son nom de code dans le consortium est Delambre. »
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