Courant Sombre
Lire le chapitre 22: Claire's Redeption
La carte que Jacques lui tendit était une carte mémoire grise, pas plus grande qu’un ongle, maculée de poussière de serveur. Étienne la prit entre le pouce et l’index, la fit tourner sous la lumière vacillante du terminal de secours.
— C’est quoi ?
— Tout, répondit Jacques. Les interconnexions compromises. Toutes. Chaque nœud où le consortium a posé une charge, un relais, un ver. Pas seulement Wuppertal. Il y en a onze. Tu en touches un, ils en réarment deux.
Étienne regarda son ancien mentor, puis la carte. Onze. Le réseau européen n’était pas un patient en arrêt cardiaque : c’était un corps truffé de tumeurs synchronisées, chacune attendant la bonne fréquence pour se réveiller.
— Et tu l’avais depuis le début.
— Depuis le deuxième jour. Quand ils m’ont forcé à réintégrer le centre de crise, j’ai copié ce qu’ils ne regardaient pas. Ils pensent que je suis un vieux chien obéissant qui transmet leurs données propres à Étienne Moreau. Ils ne savent pas que je garde les leurs.
Étienne glissa la carte dans sa poche intérieure, contre son cœur. Un geste plus lourd qu’il ne voulait l’admettre.
— Pourquoi maintenant ? demanda-t-il.
Jacques leva les yeux vers la baie vitrée du couloir où des techniciens en combinaison passaient en courant, des tablettes à la main, inconscients du drame qui se jouait à trois mètres d’eux.
— Parce que maintenant, tu as cessé de me croire. Et c’est la seule chose qui pouvait te protéger.
Il y eut un silence. Étienne aurait voulu crier, frapper, arracher des aveux. Mais il avait appris, en vingt-trois jours de chaos, que la colère était un luxe coûteux.
— J’ai besoin d’un accès de niveau rouge, dit-il. Pour Wuppertal.
Jacques secoua la tête.
— Impossible. Le niveau rouge est attribué par le commissaire européen à l’énergie. Sous escorte physique. Même moi, je ne peux pas…
— Je ne te demande pas de me le donner. Je te demande de me dire qui peut le faire sans que ça remonte au consortium.
Jacques plissa les yeux, calculant.
— Il y a une personne. Une seule. Claire Beaumont. Directrice adjointe de la sécurité des infrastructures critiques à la DGSE. Elle a un pass de transit militaire qui contourne les contrôles civils.
Étienne sentit son estomac se serrer. Claire. La chef de la sécurité de son ancien projet de recherche. Celle qui avait fermé les yeux quand il avait fui son poste au premier jour de la panne. Celle qui lui devait une faveur — une grosse faveur, avait-elle dit, quand il avait découvert que le logiciel de surveillance qu’elle avait installé dans les sous-stations contenait une porte dérobée.
— Elle ne répondra pas, dit Jacques. Elle a déjà été repérée. Le consortium surveille ses canaux.
— Alors je ne passerai pas par ses canaux.
Étienne sortit son téléphone satellite — un modèle crypté, récupéré dans le safehouse de Bruges, qu’il avait gardé éteint depuis quarante-huit heures. Il le ralluma. Trois secondes. Il composa un numéro qu’il connaissait par cœur, un numéro de poste fixe, dans un bureau du sixième arrondissement de Paris, derrière une plaque de cuivre qui ne disait pas DGSE mais « Études de réseaux électriques et télécommunications ».
La tonalité. Puis une voix.
— Oui ?
Pas de nom. Pas de salutation. Claire savait déjà que si ce téléphone sonnait à cette heure, c’était grave.
— C’est moi, dit Étienne.
Un silence. Des doigts qui tapent sur un clavier. Le bruit d’une porte qu’on ferme.
— Tu es vivant, dit-elle. Bien. Parce que j’ai des questions à te poser, Moreau. Des questions désagréables, du genre qui terminent une carrière.
— J’ai des réponses. Et j’ai besoin d’un avion.
Nouveau silence. Plus long. Étienne entendit le grésillement d’une ligne qui change de chiffrement.
— Un avion militaire. Pour l’Allemagne. Sans plan de vol déclaré. Tu es conscient que c’est un acte de haute trahison, ce que tu me demandes ?
— Je suis conscient que si on ne bouge pas avant huit jours, l’Europe sera gouvernée par des gens qui considèrent l’électricité comme une arme. Et toi avec.
Il laissa la menace planer. Claire connaissait la liste des infrastructures critiques mieux que quiconque. Elle savait ce que signifiait une main sur chaque interrupteur du continent.
— Le niveau rouge, dit-elle lentement. Tu as besoin du pass pour Wuppertal.
— Tu es bien informée.
— C’est mon métier. Le problème, c’est que mes propres gardiens commencent à poser des questions. Hier, un analyste m’a demandé pourquoi mes empreintes de connexion indiquaient une consultation de fichiers hors de mon périmètre. Un dossier sur le réseau de transport allemand. J’ai dit que c’était une erreur.
— Et il t’a crue ?
— Il est encore vivant, donc oui. Pour l’instant. Mais si je signe un ordre de vol pour Francfort en pleine nuit, ce ne sera plus une erreur. Ce sera un acte.
Étienne ferma les yeux. Il voyait Claire dans son bureau, les stores à moitié baissés, la petite cicatrice sur sa pommette gauche, souvenir d’un interrogatoire qui avait mal tourné à Alger. Il se souvint de ce qu’elle lui avait dit, un soir, après trop de cafés et trop de mensonges : « Si un jour tu me demandes l’impossible, j’espère que tu auras une bonne raison. Parce que je ne saurai pas te dire non. »
Il l’avait. Il l’espérait.
— Claire, dit-il. Ils ont tué des gens. Des innocents. Ils ont éteint des hôpitaux, des réseaux d’eau, des systèmes de sécurité. Ils vont voter dans dix jours pour légitimer ce chaos. Si je n’atteins pas Wuppertal à temps, tout ce que tu protèges — tout ce que tu as juré de protéger — n’existera plus que comme une liste de bons souvenirs.
Le silence, cette fois, fut si long qu’Étienne crut la ligne coupée. Il regarda Jacques, qui s’était tourné pour surveiller le couloir à travers la vitre. Des ombres passaient. Des alarmes lointaines résonnaient, étouffées par les épais murs de béton du centre.
— Écoute-moi, Moreau, dit enfin Claire. Je vais te donner une coordonnée GPS. Un aérodrome privé à vingt kilomètres au nord de Lyon. Il y aura un turbopropulseur, un Pilatus PC-12, immatriculé F-HDCA, prêt à décoller à quatre heures. Le pilote s’appelle Stefan. Il ne pose pas de questions. Tu as une heure pour arriver.
— Et le pass de niveau rouge ?
— Il sera dans l’avion. Dans une mallette métallique scellée par un code biométrique que je t’enverrai séparément. Mais après ça, Moreau, je ne pourrai plus rien pour toi. Mes propres mains seront liées. Et si je suis suivie…
Elle s’interrompit. Étienne entendit un cliquetis — une porte de bureau qui s’ouvrait. Trop tôt pour une visite de courtoisie.
— Quelqu’un est arrivé, dit-elle. Je dois y aller. Écoute-moi bien : ne réponds pas à ce numéro. Ne le rallume plus. Le code biométrique, c’est la date de la première panne. Le jour où tout a commencé. Tu sais laquelle.
Elle raccrocha.
Étienne resta une seconde figé, le téléphone chaud contre l’oreille. La première panne. Le 9 mars. La date qui avait effacé son emploi du temps, ses projets, sa vie d’avant. Il la connaissait mieux que sa date de naissance.
Jacques s’approcha.
— Elle t’a donné une fenêtre ?
— Une heure.
— Alors cours. Moi je reste ici, je fais diversion. Je dirai que tu es parti vers le sud, vers Grenoble. Ça leur donnera quelque chose à mordre.
Étienne le regarda. Le vieil homme avait les yeux rouges, les mâchoires serrées. Il avait peur. Mais il tenait bon, pour la première fois depuis des années.
— Marc, dit Étienne. Tu savais qu’il était en vie.
— Je l’ai appris après.
— Et sa sœur ? Delambre ?
Jacques détourna le regard.
— Hélène fait son travail. Je ne te demande pas de la croire. Je te demande seulement de ne pas la tuer avant d’être sûr.
Étienne serra le poing. Puis il tourna les talons. Trois couloirs, une cage d’escalier de secours, une issue vers le parking souterrain. Il avait une heure. Il courut.
Derrière lui, dans les entrailles de Lyon, un écran s’alluma dans une salle de contrôle déserte. Sur l’écran, une carte de l’Europe. Des points rouges, onze, qui clignotaient lentement. Au centre, dans la région de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, un point noir palpitait, plus gros que les autres.
Dans le coin de l’écran, un compteur. Neuf jours, vingt-trois heures, cinquante-quatre minutes. Et une annotation en petits caractères blancs, presque invisible : *Activation séquence 3 confirmée — Fenêtre Wuppertal bloquée par défense en profondeur. Initiateur requis.* Un nom était listé. Un seul.
MOREAU, É.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.