Courant Sombre
Lire le chapitre 23: Flight to Darkness
Le turbopropulseur vibrait comme un animal fiévreux. Étienne pressait son front contre le hublot, regardant les lumières de Lyon disparaître sous un manteau de nuages bas. Claire pilotait avec une économie de gestes qui trahissait des centaines d'heures de vol, ses doigts dansant sur les instruments comme sur un clavier.
« Tu es sûr de vouloir ceci ? demanda-t-elle sans quitter le ciel des yeux.
— Je n'ai plus le choix. »
Elle sortit une pochette plastifiée de sa veste et la lui tendit. À l'intérieur, une carte d'accréditation au nom de Philippe Renard, ingénieur en chef de la DGSE, avec sa photo. Le « niveau rouge » y figurait en lettres capitales sous un hologramme qui semblait danser quand on inclinait la carte.
« Ça ne passera pas un examen approfondi, dit Claire. Mais pour contourner un contrôle de routine à Wuppertal, ça fera l'affaire. »
L'avion prit de l'altitude, perçant la couche nuageuse. Autour d'eux, le ciel s'étendait comme une mer noire piquée d'étoiles. Le sol, en dessous, était presque totalement sombre — l'Europe étendue, privée de courant, semblait retenir son souffle.
Étienne ferma les yeux. Il pensa à Jacques, resté à Lyon pour créer une diversion. Il pensa à la fille de Jacques, quelque part à Berlin. Il pensa à Marc, prisonnier, que quelqu'un — peut-être sa propre sœur — avait livré aux ténèbres.
« Tu me dois une explication, dit Claire en inclinant l'appareil vers le nord-est.
— Jacques m'a donné la liste. Onze interconnexions. Onze points de rupture. Wuppertal est la clé.
— Et tu vas me dire que c'est la seule raison pour laquelle tu veux foncer en Allemagne avec une accréditation volée et un plan à moitié formé ?
— La seule. »
Elle rit, un son sec qui se perdit dans le bourdonnement des moteurs. « Tu mens mal, Étienne. C'est une qualité rare chez un ingénieur. »
Il ne répondit pas. Sous eux, une ville émergeait de l'obscurité — quelques points lumineux, un hôpital, peut-être une caserne. Des générateurs de secours. L'Europe saignait de mille coupures.
« Tu sais ce qu'il y a à Wuppertal ? demanda-t-il pour changer de sujet.
— Une sous-station de la taille d'un terrain de football. Un transformateur qui alimente la Ruhr. Si c'est vraiment le point névralgique, tu devras y accéder par le nord, là où les lignes à haute tension convergent.
— Comment tu sais tout ça ? »
Claire tira sur un manche, inclinant l'appareil pour éviter un nuage. « Je suis une espionne, Étienne. C'est mon travail. »
Il allait répondre quand quelque chose attira son regard par le hublot. Là, en contrebas, une fine ligne de phares avançait sur une autoroute fantôme. Un convoi — pas moins de six véhicules, leurs feux de route illuminant l'asphalte comme des torches.
« Claire. Regarde. »
Elle jeta un coup d'œil, puis son visage se ferma. « Merde. Ils vont à la même destination.
— Qui ?
— Des gars à moi. Enfin... des gars de ma direction. » Elle fit descendre l'appareil de cinq cents pieds d'un coup sec. « Ils ne sont pas censés être en Allemagne ce soir. »
Le convoi filait vers le nord-est, exactement leur cap. Étienne compta les véhicules — six berlines noires, discrètes, rapides. Du matériel officiel.
« Ce sont les agents de Delambre, murmura-t-il.
— Quoi ?
— Hélène Delon. La sœur de Jacques. Leur taupe au sein du consortium. S'ils foncent aussi vers Wuppertal, c'est qu'ils savent que je vais y arriver. »
Claire jura entre ses dents et poussa les gaz. Le turbopropulseur hurla, les assiégeant dans leurs sièges. « Ils ont un avantage de temps. On a besoin d'une nouvelle trajectoire.
— Tu vas les éviter ?
— Je vais passer au ras des arbres. Avec un peu de chance, ils ne nous détecteront pas sur leur radar. »
La terre sembla monter à leur rencontre. Les lumières du convoi disparurent, masquées par une crête. Les arbres défilèrent si bas qu'Étienne crut que les branches allaient griffer le fuselage. Claire pilotait sans parole, les yeux fixés sur un écran qui dessinait le profil des collines.
« Ils savent pour le mémorandum avec ta liste ? demanda-t-elle enfin.
— Jacques a dit qu'il faisait diversion. Pour me laisser le temps d'arriver avant que le consortium ne sécurise le site.
— Et tu le crois ? »
Étienne prit une longue inspiration. L'air de la cabine sentait le kérosène et la sueur. « Je n'ai pas le luxe de douter de lui maintenant. »
Elle ne répondit pas, mais il vit ses mâchoires se serrer. Le turbopropulseur plongea une dernière fois, puis se redressa brutalement. Dans la lueur du tableau de bord, Étienne vit l'altimètre tourner autour de deux cents mètres.
« Dix minutes, dit Claire. L'aérodrome militaire est juste après cette vallée. »
Sous eux, une piste apparut — une bande de béton fissurée, des hangars métalliques au toit affaissé. Un site désaffecté depuis des décennies, entretenu pour des urgences que personne ne devait connaître. Deux phares éteints clignotèrent à leur approche.
« Les balises sont allumées, dit-elle en vérifiant une fréquence radio. Quelqu'un nous attend.
— Qui ?
— Un contact local. Il connaît le gardien de la sous-station de Wuppertal.
— Jacques m'a dit de me méfier de ceux qui me guident vers la lumière.
— Jacques te guide vers l'obscurité, Étienne. Nous verrons bien lequel des deux a raison. »
L'appareil se posa avec un gémissement de métal fatigué. Le roulement fut bref, presque brutal. Ils s'arrêtèrent dans un nuage de poussière qui se dissipa lentement, révélant les silhouettes indistinctes d'un hangar ouvert et d'une camionnette garée à l'intérieur.
Claire coupa le moteur. Le silence retomba, lourd, oppressant. Étienne déboucla sa ceinture et saisit le sac contenant la carte d'accréditation et le mémo de Jacques.
« Tu viens avec moi ? » demanda-t-il.
Elle secoua la tête. « Je te dépose. Je repars. Si mes supérieurs découvrent que j'ai piloté ce vol, je serai arrêtée avant la fin de la nuit.
— Et alors ?
— Alors je devrai choisir mon camp. Et je ne sais pas encore lequel est le tien. »
Elle tendit la main vers un compartiment arrière et en sortit un pistolet, qu'elle poussa vers lui avec hésitation. « Prends ça. Tu en aura peut-être besoin.
— Je ne suis pas un tueur.
— Personne n'est un tueur jusqu'au moment où il n'a plus le choix. »
Il hésita, puis glissa l'arme dans sa veste. À travers le pare-brise, il vit une silhouette surgir du hangar — une femme, petite, cheveux courts, une lampe torche à la main. Elle leva son faisceau vers eux, puis l'abaissa d'un geste précis.
« Cette personne ? demanda-t-il.
— Le contact que je t'ai trouvé. Ingénieure locale. Amie de Marc. Elle connaît chaque recoin de la sous-station de Wuppertal.
— Et tu lui fais confiance ?
— Je ne fais confiance à personne, Étienne. Pas même à toi. » Claire remit le moteur en marche. « Mais elle est la seule chance qu'on a d'accomplir ce que tu veux avant que le convoi ne se pointe. Alors vas-y. Et ne meurs pas avant de savoir qui tu veux devenir. »
Il descendit de l'appareil, le sac en bandoulière, le pistolet lourd contre sa poitrine. La femme attendait, immobile, son visage à moitié dans l'ombre.
« Philippe Renard ? dit-elle avec un accent allemand prononcé.
— Étienne, dit-il. Étienne suffira.
— Alors viens, Étienne. La nuit ne va pas nous attendre. »
Derrière lui, le turbopropulseur rugit et s'engagea sur la piste, emportant Claire, ses mensonges, et peut-être sa seule protection. Il se retourna vers la femme — vers cette inconnue qui lui tendait la main vers l'obscurité allemande — et il se demanda, une dernière fois, si Jacques avait raison de l'avoir envoyé vers la lumière.
La femme sourit. Il la suivit.
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