Courant Sombre
Lire le chapitre 24: Neustadt Maneuver
La camionnette cahota sur les derniers mètres de gravier avant de s’arrêter derrière un hangar métallique dont la peinture s’écaillait par plaques entières. Le moteur toussa, puis mourut. Dans le silence qui suivit, Étienne perçut le bourdonnement lointain des transformateurs — un son qu’il connaissait par cœur, presque un chant.
À ses côtés, la femme qui se faisait appeler Lena sortit la première. Elle était plus jeune que lui, les cheveux courts, la veste de travail tachée d’huile, et elle se déplaçait avec la précision de quelqu’un qui connaissait chaque recoin de ce site. Elle avait montré la carte d’accès à Claire avant le décollage, mais Étienne n’avait pas pu vérifier grand-chose dans la pénombre de la piste.
— Le poste de Neustadt, annonça-t-elle en montrant le bâtiment bas devant eux. Alimentation principale du corridor Rhin-Ruhr. Deux transformateurs, trois jeux de barres, et le point d’interconnexion qui relie le réseau allemand aux Pays-Bas.
Étienne sortit la carte mémoire de sa poche. La liste des onze nœuds compromis défilait sur l’écran de son téléphone — une application locale, sans connexion réseau, cryptée avec les outils que Jacques lui avait donnés des années plus tôt. Neustadt était en troisième position. Le seul qui disposait d’un by-pass manuel.
— Marc m’a dit que ce poste était spécial, dit Lena. Il y a une dérivation qui permettait de maintenir l’alimentation pendant les travaux. Personne ne l’utilise plus depuis la mise à niveau de 2019.
Ils longèrent le grillage. Lena sortit une clé électronique de sa poche — un vieux modèle, avec un écran à cristaux liquides qui clignotait — et le portail s’ouvrit avec un grincement. À l’intérieur, le poste était étonnamment calme. Pas de véhicules de service, aucune lumière dans le bâtiment technique. L’air sentait l’ozone et le métal chaud.
Étienne repéra le boîtier du by-pass immédiatement. Il était sur le mur nord, à droite de la baie principale, reconnaissable à sa peinture orange et à son verrouillage scellé. Sauf que le scellé avait été brisé. Et la poignée de dérivation — une manette massive, conçue pour être actionnée avec un effort considérable — était soudée en position neutre. Le joint de soudure était frais. Une semaine, peut-être moins.
— Ils l’ont bloqué physiquement, murmura-t-il.
Il sortit une lampe torche et l’approcha du boîtier. La soudure était propre, professionnelle. Quelqu’un avait pris le temps de venir ici avant la tempête, avant que le réseau ne tombe, pour s’assurer que personne ne pourrait rétablir manuellement le courant si le système automatique échouait.
Lena s’accroupit à côté de lui. Elle observa la marque une longue seconde, puis hocha la tête lentement.
— Marc m’a dit de te faire confiance. Il m’a dit que tu comprendrais ce que tu verrais ici.
— Ce que je vois, c’est que la panne n’était pas accidentelle. Cette soudure, c’est la signature d’une opération planifiée des semaines à l’avance.
— Alors il y a un autre moyen de rétablir la connexion ?
Étienne se releva. Il parcourut des yeux le poste de transformation — les lignes qui partaient vers le nord, les cellules HT, le transformateur principal n°2 qui était visiblement resté froid depuis le début de la panne. Les voyants de contrôle étaient éteints. Il n’y avait qu’une seule alimentation de secours, un groupe électrogène diesel sur roues, à côté du bâtiment administratif.
— Le by-pass ne sert pas seulement à rétablir le courant, dit-il en réfléchissant à voix haute. Il sert aussi à synchroniser les réseaux entre eux. Sans lui, le réseau européen est fragmenté en îlots incapables de se parler.
Il se rapprocha du bâtiment technique et poussa la porte. À l’intérieur, une salle de contrôle vide de toute présence humaine. Les écrans affichaient des économiseurs d’écran. Mais sur une table, près du tableau principal, il remarqua une batterie de chariot élévateur. Une batterie industrielle, massive, avec des câbles de cuivre épais fixés à ses bornes.
Lena le rejoignit.
— C’est pour le démarrage d’urgence du transformateur n°2. On l’utilise rarement.
Étienne ne répondit pas. Il s’approcha du tableau et dévissa le panneau avant. Derrière, le système de commande du by-pass était toujours en place — mais son alimentation était coupée. Le circuit imprimé portait une rangée de fusibles, tous fondus.
Lena laissa échapper un sifflement doux.
— Ils ont grillé les fusibles aussi.
— Non. Regarde, dit Étienne en pointant la marque de brûlure sur l’un d’eux. La trace est trop nette. Quelqu’un a provoqué un court-circuit intentionnel pour griller l’électronique de commande. Mais les contacteurs mécaniques, eux, sont encore là.
Il tendit la main vers la batterie.
— On peut faire quoi avec ça ?
Lena croisa les bras. Son regard fit un aller-retour entre la batterie et le tableau.
— Il y a un contacteur intermédiaire. Celui qui bascule quand le by-pass est activé. En théorie, on peut le forcer mécaniquement à changer d’état — mais il faut une source d’énergie pour alimenter la bobine de maintien.
— La batterie du chariot élévateur.
— Elle fait 48 volts. Le contacteur en demande 24, mais le transformateur a besoin de son alimentation secondaire pour rester refermé. On peut improviser un circuit avec des câbles de démarrage et le relais du groupe électrogène.
Étienne sortit son outillage — un multitool que Claire avait glissé dans son sac sans un mot. Il commença à dénuder les câbles de la batterie tandis que Lena ouvrait le tableau intermédiaire. Elle travailla vite, avec des gestes précis, comme si elle avait fait ce genre de bricolage toute sa vie.
— Marc t’a formée ? demanda Étienne sans détacher les yeux de son travail.
— Marc est mon cousin. Il m’a appris à ne jamais croire quelqu’un qui me raconte que quelque chose est impossible.
Il y eut un silence, puis le bruit d’un déclic électrique. La lampe du tableau s’alluma d’un coup. Les voyants verts commencèrent à défiler sur les automates.
— Ça tient pour l’instant, dit Lena. Mais le contacteur n’a pas encore basculé.
Étienne connecta le dernier câble. Pendant une seconde, rien ne se passa. Puis un bourdonnement grave monta du plancher — le transformateur n°2 s’éveillait.
Mais avant qu’Étienne puisse vérifier quoi que ce soit, le grincement d’un moteur diesel lui glaça le sang. Il se retourna. À travers la fenêtre du sous-station, il aperçut un convoi de six véhicules noirs qui se rangeaient sur l’esplanade, à moins de cinquante mètres du bâtiment technique.
Lena éteignit la lampe. Les deux plongèrent dans l’obscurité relative du bâtiment.
— Ce ne sont pas des techniciens de maintenance, dit-elle, la respiration courte.
Étienne n’avait pas besoin qu’elle le lui dise. Il avait vu les plaques d’immatriculation à distance — françaises, et un marquage discret sur les portières avant : le sigle de la DGSE.
Le convoi s’arrêta. Les portes s’ouvrirent. Des silhouettes en uniforme noir en descendirent, se déployant en formation ordonnée autour du poste.
Étienne sentit le poids du pistolet que Claire lui avait remis contre sa hanche. Il n’avait jamais tiré sur un être humain de sa vie. Tout ce qu’il avait appris, c’étaient des simulations — des sessions de formation il y a douze ans, dans un centre de la DGSE, quand sa carrière avait failli prendre une autre voie.
À côté de lui, Lena murmura quelque chose qu’il ne comprit pas tout de suite. Puis elle répéta :
— Le contacteur. Il faut le laisser basculer avant qu’ils ne coupent le courant. Sinon, tout sera à refaire.
Il jeta un coup d’œil au tableau. Le voyant du contacteur clignotait encore — en attente de la dernière commande, celle qui venait du relais de synchronisation. Il fallait trente secondes, peut-être plus, pour que le circuit se stabilise.
À l’extérieur, un officier aboya un ordre. Les agents se répartirent en binômes et commencèrent à fouiller méthodiquement le site. L’un d’eux se dirigea droit vers le bâtiment technique.
Étienne saisit la clé du démarrage du groupe électrogène et lança le moteur diesel. Le bruit était assourdissant, mais il savait que cela créerait une diversion suffisante pendant quelques secondes.
— Ferme la porte, dit-il à Lena. Va derrière le transformateur n°2, là où le champ magnétique est le plus fort.
Elle le regarda sans comprendre, mais obéit. Étienne activa le démarreur auxiliaire et maintint la pression. Le voyant du contacteur changea de couleur — vert, puis rouge, puis vert de nouveau. Un claquement sec résonna dans le bâtiment. Le circuit était bouclé.
Dans la même seconde, la porte du sous-station s’ouvrit à la volée. Deux agents se jetèrent à l’intérieur, armes levées. Étienne leva les mains au-dessus de sa tête.
— Je suis Philippe Renard, dit-il, la voix aussi ferme que possible. Niveau rouge. Je suis autorisé sur ce site.
L’un des agents abaissa son arme d’un centimètre. L’autre consulta une tablette électronique.
— Votre badge, monsieur.
Étienne fouilla sa poche et en sortit le document que Claire avait fabriqué. Il le tendit d’une main qui tremblait à peine.
L’agent compara la photo, le visage d’Étienne, puis la photo de nouveau.
Le silence s’éternisa. Derrière les agents, par la porte ouverte, Étienne vit que ses collègues se déployaient autour des cellules HT, la main sur leurs holsters, prêts à prendre le contrôle du site.
— Le monsieur est sur la liste, finit par dire l’agent à tablette. Il a l’autorisation de maintien critique. On ne touche pas à ses installations.
Il baissa son arme et fit signe à son binôme de reculer. Mais juste avant qu’il ne quitte le bâtiment, il s’arrêta et se retourna :
— Par contre, vous le savez sans doute déjà : un autre groupe est en route pour Wuppertal. Et celui-là n’a clairement pas de niveau rouge.
La porte se referma. Le bruit du convoi décroissant se fondit dans le bourdonnement du transformateur.
Étienne resta immobile, les mains encore en l’air, jusqu’à ce que le silence retombe. Puis il laissa tomber ses bras et se tourna vers Lena, qui émergeait de l’ombre du transformateur.
— Wuppertal, dit-il. Ils ont envoyé un autre groupe à Wuppertal.
Lena sortit son téléphone et composa un numéro. Elle écouta, puis murmura une phrase en allemand, trop basse pour qu’il puisse la saisir. Quand elle raccrocha, son visage avait changé — plus dur, plus sombre.
— Marc ne répond plus. Depuis hier soir.
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