Courant Sombre
Lire le chapitre 25: Closed Circuit
Le bruit des hélices mourut dans un dernier râle mécanique. Le silence qui suivit pesait sur le tarmac comme une chape de plomb. Étienne compta les véhicules — six, pare-chocs contre pare-chocs — leurs phares encore allumés, trouant la nuit humide de Wuppertal. Des hommes en combinaison sombre en descendirent, armes basses, mais la posture n'était pas celle d'une rafle. C'était celle d'un cordon.
— Ils ne sont pas là pour nous, murmura Lena, collée contre lui derrière le transformateur.
Elle avait raison. Les agents ignoraient leur position, leurs regards braqués sur le poste électrique, sur la baie que Marc avait identifiée comme le nœud critique. Le cœur du réseau allemand. L'interconnexion qui, si elle tombait, entraînerait dans sa chute la boucle nord-européenne tout entière.
Étienne resserra sa prise sur le pistolet que Claire lui avait confié. Le métal froid lui collait à la paume.
— Reste là, souffla-t-il à Lena.
Elle le retint par le poignet.
— Tu ne comprends pas. S'ils veulent faire sauter cette station...
— Non.
Le mot sortit avant qu'il n'ait pleinement saisi ce qu'il voyait. Les agents ne déployaient pas de charges. Ils déroulaient un câble. Un gros câble blindé, orange, qui serpentait jusqu'à une valise technique posée sur un trépied. L'un d'eux, casqué, s'accroupit devant un écran — pas un détonateur. Un oscilloscope.
— Qu'est-ce qu'ils font ? demanda Lena.
Étienne regarda le branchement. Le câble ne partait pas vers le poste. Il partait du poste. Ils ne coupaient pas le courant. Ils le lisaient.
Son cerveau d'ingénieur assembla les pièces en une fraction de seconde, et l'image qui en résulta le laissa sans souffle.
— Ils écoutent.
— Qui ?
— Le réseau. Les données de supervision. Le protocole de réenclenchement automatisé.
Il recula d'un pas, la tête tournée par la logique de ce qu'il venait de comprendre. Depuis le début, l'hypothèse du consortium était simple : maintenir le black-out pour prendre le contrôle. Mais ce que ces hommes étaient en train de faire n'avait rien d'un acte de sabotage. C'était une opération de maintenance. De nettoyage. Ils cherchaient quelque chose dans le flux électrique. Une signature. Une anomalie.
— Ces agents, murmura-t-il, ne sont pas les exécutants du consortium. Ils travaillent contre lui.
Et soudain, tout s'éclaira.
Le consortium n'avait pas provoqué la panne pour conquérir l'Europe. Il l'avait provoquée pour *masquer* une faille. Une porte dérobée dans les protocoles de communication entre les gestionnaires de réseau. Une faille si profonde qu'elle ne pouvait survivre que dans le chaos d'une coupure généralisée. Le groupe qui se tenait devant lui, en revanche, tentait de forcer une réinitialisation complète du réseau européen — un reboot global — qui fermerait cette porte à jamais. Et dans ce conflit, deux armées invisibles se disputaient une infrastructure que personne ne savait voir.
— Lena, dit-il d'une voix sourde. Marc n'a pas disparu. On l'a pris parce qu'il avait trouvé ça. Le silence de sa liaison n'était pas une panne — c'était un meurtre. Il a découvert que nos lignes transportaient autre chose que du courant.
Un cri déchira la nuit. L'un des agents venait de repérer le reflet du pistolet d'Étienne sur une vitre brisée. Les projecteurs pivotèrent. Les armes se levèrent. Le standoff se figea.
— Il faut partir, maintenant, dit Lena.
— Pas sans ça.
Il désigna du menton le véhicule technique. Le récepteur radio posé sur le capot, encore branché sur la bande de fréquence que les agents utilisaient pour coordonner leur mission. S'il pouvait l'atteindre, il aurait une idée de leurs communications. De leur commandement.
Lena suivit son regard. Puis elle sortit de sa poche un briquet, le fit claquer une fois, deux fois.
— Donne-moi trente secondes. Et prépare-toi à courir.
Elle ne rit pas. Il ne rit pas. Elle s'éloigna en crabe le long du muret de béton, s'accroupit derrière un réservoir de carburant de secours — une cuve de fioul à moitié pleine, abandonnée depuis des années — et ouvrit le bouchon de remplissage. Le liquide épais coula sur le sol. Le briquet tourna dans sa main.
Étienne comprit. Il ôta sa veste, s'en servit comme d'un piège à vent, et attendit.
La flamme jaillit. Une langue bleue qui galopa le long du filet de combustible, puis une détonation sourde, un mur de feu qui s'éleva entre les agents et le poste. Ils plongèrent au sol, crièrent des ordres, tirèrent dans la nuit au hasard. La confusion fut totale.
Étienne bondit. Il enjamba les gravats, glissa sur le film de gazole, se rattrapa sur le capot du véhicule technique et saisit le récepteur. Sa main rencontra une antenne souple, un boîtier métallique chaud. Il bascula dans l'ombre en même temps que le premier agent se relevait, et disparut dans la fumée.
Lena l'attrapa par le bras cent mètres plus loin, le tira dans un fossé humide où l'herbe haute les avala tout entiers. Ils restèrent là, haletants, tandis que les projecteurs balayaient le terrain au-delà.
Étienne alluma le récepteur. Le volume était faible. Un dialogue haché, en anglais, en allemand, en français tout à tour. Puis, claire, nette, une voix qui lui fit tendre l'oreille.
— ... le maître ne peut pas être déplacé. Il reste dans le centre de données neutre. Coordonnées enregistrées. Berne. Code : CH-4B7. Il n'en sortira pas. Le réseau mourra avant de renaître. C'est lui qui détient la clé.
Un silence.
Puis le déclic de la fin de transmission.
Étienne coupa l'appareil. Dans la nuit allemande, le feu crépitait, les hélices d'un second appareil invisible approchaient à l'horizon. Lena le regardait, les yeux écarquillés.
— Berne, répéta-t-il. Il est à Berne.
Il ne savait pas qui était l'organisateur. Mais il savait désormais exactement où le trouver. Et ce qu'il lui restait à faire.
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