Courant Sombre
Lire le chapitre 26: Aftermath of Conflict
La grange sentait le foin sec et la poussière. Étienne s’effondra sur une botte de paille, les jambes en coton, les mains encore tremblantes. Le silence après le vacarme — après les explosions, les tirs, la course folle — pesait plus lourd que n’importe quel bruit. Il ferma les yeux une seconde. Une seconde seulement.
Lena était accroupie près de la porte, scrutant l’obscurité par une fissure entre les planches. Elle n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient abandonné la voiture volée à deux kilomètres de là, dans un bosquet de bouleaux. Étienne l’observa à la lueur de sa lampe frontale, le visage pâle, les mèches de cheveux collées par la sueur. Elle avait brûlé le réservoir. Elle avait failli se tuer.
Tu veux que je prenne le premier quart ? proposa-t-il, la voix rauque.
Elle secoua la tête sans se retourner. Repose-toi. J’écoute.
Il aurait dû insister. Mais son corps refusait d’obéir. Il sortit de sa veste le récepteur radio volé — un appareil militaire, robuste, avec des fréquences cryptées gravées en lettres minuscules sur la face arrière. Il le posa sur la paille comme un trésor fragile. Puis il fouilla dans ses poches et trouva le carnet de Marc, celui que Jacques lui avait donné. Papier froissé, couverture abîmée, quelques pages arrachées. Il le feuilleta sans y croire, ne cherchant rien en particulier, juste pour occuper ses mains.
Lena se tourna enfin. Marc écrivait tout, dit-elle doucement. Sa voix avait un accent allemand plus prononcé quand elle était fatiguée. Il notait les numéros, les codes, tout. C’est ce qui l’a rendu dangereux.
Étienne releva les yeux. Vous étiez proches. Elle baissa la tête, un demi-sourire triste aux lèvres. Cousins. Mais aussi plus que ça. Marc était… mon frère de combat, si tu veux. Nous avons grandi ensemble à Dresde. Quand il est parti pour RTE, j’ai pensé qu’il abandonnait. Et puis il a commencé à découvrir des choses.
Quelles choses ?
Elle hésita. Je ne sais pas tout. Il ne m’a jamais tout dit. Mais la dernière fois que je l’ai vu, il avait peur. Pas pour lui — pour moi. Il m’a demandé de rester à Neustadt, de garder le poste électrique, coûte que coûte.
Elle laissa la phrase en suspens. Étienne attendit, mais elle se détourna, retournant à sa surveillance de la porte.
Il sortit son téléphone satellite — le même qu’il utilisait avec Claire. La batterie était faible, mais suffisante. Il composa le message avec soin, les doigts gourds.
Claire. Je suis vivant. Lena avec moi. Wuppertal a tenu — nous avons restauré la liaison avant qu’ils ne déclenchent leur remise à zéro. Mais ils étaient armés, organisés, prêts à tout. Le réseau est encore fragile — les onze autres interconnexions restent vulnérables. Tout est dans ce que je t’ai envoyé. Urgent : transmettre ces fichiers aux principaux médias internationaux. Agence France-Presse, Reuters, BBC. Il faut que le monde sache que le blackout n’est pas naturel. Personne ne doit pouvoir toucher à ce réseau sans que ce soit public. Étienne.
Il hésita devant l’écran. Le conseil de Jacques — méfie-toi de ceux qui te conduisent vers la lumière — tournait dans sa tête comme une rengaine. Claire l’avait conduit vers l’ombre, vers les aéroports secrets et les faux passeports. Elle l’avait aidé. Mais elle travaillait pour la DGSE. Et la DGSE avait des ordres qui n’étaient pas les siens.
Il ajouta une phrase, en dessous des autres.
Mais ceux que tu préviens ne doivent pas savoir où je suis. Pas encore.
Il envoya.
Il remballa le téléphone dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur qui battait encore trop vite. Le froid de la nuit commençait à s’insinuer dans la grange. Il se leva, marcha jusqu’au recoin où Lena avait jeté une vieille couverture de cheval, et la ramassa. Elle sentait l’animal, le sueur, mais elle était épaisse. Il la déposa sur les épaules de Lena sans un mot.
Elle leva les yeux, surprise. Merci.
Il s’assit à côté d’elle, adossé au mur de planches, les genoux remontés. Le récepteur radio était resté dans la paille, à un mètre. Il fixa l’appareil, comme s’il pouvait en arracher des réponses par la seule force de son regard. Le maître d’œuvre était à Berne. Centre de données neutre CH-4B7. Un bâtiment sans fenêtres, sans drapeau, sans âme. Quelqu’un, quelque part, s’était installé au cœur de cette neutralité suisse pour tirer les ficelles du plus grand blackout de l’histoire européenne.
Et Marc ? Où était Marc ?
Il pensa à son frère. Philippe. Trois ans plus jeune. Sourire éclatant, dents blanches, yeux rieurs — le genre de garçon qui désarmait les adultes dès qu’il entrait dans une pièce. Étienne n’avait jamais eu ce charisme. Lui, il était l’enfant sérieux, le grand frère studieux qui regardait de loin les jeux d’éclat de Philippe. Et puis un jour, Philippe avait disparu. Pas une disparition mystérieuse — une disparition bête, un accident de voiture, une nuit de pluie, un virage trop serré sur la route de Corrèze. La gendarmerie avait conclu à la vitesse. Étienne avait refusé d’y croire.
Il n’avait jamais trouvé de preuve.
Mais maintenant, dans la grange, avec la terreur et la fatigue qui brouillaient les frontières entre les souvenirs, il revit le sourire de Philippe, la photo sur la commode de ses parents, ce visage si vivant qu’il semblait bouger, bouger, et Marc. Il ne savait pas pourquoi, mais le visage de Marc se superposait à celui de Philippe — le cousin de Lena avait le même air fuyant, la même lueur dans les yeux quand il parlait de sécurité. Comme s’ils savaient quelque chose, tous les deux.
Mec, murmura-t-il pour lui-même. Qu’est-ce que tu as trouvé ?
La question resta sans réponse. Le froid s’épaissit. Ses paupières devenaient lourdes.
Lena jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Dors. Je veillerai.
Il voulut protester, mais le mot resta dans sa gorge. Il s’allongea sur la paille, la veste toujours sur le dos, le carnet de Marc serré sous sa main comme un talisman. Le toit de tôle ondulée au-dessus de lui semblait trop grand, trop noir. Il pensa aux interconnexions, aux onze points faibles, à Jacques qui l’avait prévenu, à Claire qui ne répondait peut-être plus, à ce signal de Berne qui pulsait quelque part dans le paysage électoral européen comme un cœur artificiel.
Il pensa à Philippe.
Le sourire de son frère, cette expression insouciante qui effaçait toutes les inquiétudes, toutes les peurs. Il l’avait tellement envié, enfant. Philippe traversait la vie comme un flâneur, sans jamais se brûler. Et puis la route avait été plus rapide que lui.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce souvenir revenait si fort ?
Le sommeil l’attrapa au détour d’une pensée. Ce fut sans transition : lucide, puis plus rien. Un puits noir.
Il rêva.
Dans le rêve, Philippe se tenait devant une porte métallique, identique à celle d’un centre de données. Il souriait — le même sourire, les mêmes dents — et il faisait signe à Étienne d’approcher. Mais le visage de Philippe se floutait, se déformait, devenait celui de Marc. Puis le visage de Lena. Puis un visage sans traits, une silhouette derrière un verre dépoli, coloré par les LED blanches des serveurs. Les yeux du visage brillaient d’une lumière électrique, et il entendit une voix, très basse, très claire :
Tu es fatigué. Repose-toi. Tu en auras besoin.
Il se réveilla en sursaut, le cœur martelant.
La grange était calme. Lena s’était endormie, la tête appuyée contre le mur, la couverture toujours sur les épaules. La lumière grise de l’aube filtrait par les fentes du bois. Étienne resta un moment immobile, fixant le toit, la respiration lente, le cauchemar encore chaud dans sa poitrine.
La data center. Marc. Philippe. Ce n’était pas un hasard. Le centre CH-4B7 était la clé de tout, et son frère — son frère qui souriait de ce sourire désarmant — était d’une manière ou d’une autre lié à cet endroit.
Il se frotta le visage, les paumes râpeuses. Il avait pris une décision dans la nuit. À moitié éveillé, à moitié endormi, il l’avait prise sans s’en rendre compte.
Jacques. Il irait voir Jacques. Il devait le faire.
Le vieil homme lui avait donné le carnet, l’avertissement — et peut-être, tout au fond, une piste qu’il n’avait pas encore suivie. Les agents du consortium le savaient ; les agents de la DGSE le savaient ; mais Jacques, lui, était encore debout, avec sa connaissance du réseau et sa peur de la lumière.
Étienne se leva, aussi silencieusement que possible. Il sortit le récepteur radio de la paille et le glissa dans sa veste. Le mouvement réveilla Lena, qui cligna des yeux, surprise.
Quelle heure ? demanda-t-elle.
Tôt. Il faut y aller.
Où ?
Il hésita. À Bern. Mais avant, il faut voir quelqu’un. Un homme à Aix-la-Chapelle. Il a des réponses.
Elle se leva, rajustant sa veste, les yeux encore lourds — mais sans protester. Comme si elle avait compris que les questions n’avaient plus d’importance. Le jour se levait sur la grange, transperçant les planches de rayons obliques. Étienne ouvrit la porte. L’air froid du matin le gifla, propre et vif. Derrière lui, le rêve de son frère s’évanouissait dans la brume, mais il savait à présent ce que cet endroit contenait, là-bas, à Bern, au cœur de la neutralité. Il ne savait pas encore pourquoi — il saurait bientôt.
Il se mit en marche.
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