Courant Sombre
Lire le chapitre 27: Radio Dead Zone
L’aube se levait sur la grange quand Étienne ouvrit les yeux. Sa nuque le lançait, souvenir de la course à travers champs la veille. Lena dormait roulée en boule sous une couverture de cheval, son souffle régulier soulevant la toile. Il se redressa, le dos raidi par la charpente froide, et saisit le récepteur radio volé à Wuppertal.
Rien.
Il tourna le cadran. Crachouillis de parasites, mais aucune voix. Pas de squelch. Pas de transmission codée. Pas même la rumeur lointaine d’un journaliste européen. D’habitude, le matin, on captait au moins Radio France Internationale par satellite, même dans le meilleur des cas. Là, que du blanc.
Il changea de fréquence. Encore du blanc. Puis il comprit : ce n’était pas le vide, c’était un brouillage actif. Le blanc était trop uniforme, trop propre. Quelqu’un avait déployé des jammers mobiles pendant la nuit — des camions qui passaient peut-être, balayant la vallée. La cellule tempête n’avait jamais été aussi… calme depuis sa construction expérimentale. Il avait installé lui-même ses blindages radio, homologué pour les lignes haute tension. Il ne pouvait même pas y utiliser son smartphone de manière fiable.
« Mauvais signe », murmura Léna en se redressant, ébouriffée, les yeux encore plissés. Elle avait deviné avant qu’il dise quoi que ce soit.
- Ils se sont déployés, dit-il. Hier, c’était une chasse. À présent, c’est un blocus. - Qui ça, ils ?
Étienne ne répondit pas tout de suite. Il ouvrit le boîtier du récepteur volé et en inspecta les entrailles. Les câbles étaient d’origine militaire, soudés, pas de pièce manquante. Il en vérifia la batterie : pleine. Le silence n’était pas un défaut technique.
Il haussa les épaules.
- Peu importe qui. Ce qui compte, c’est qu’ils veulent nous couper du monde. Claire est peut-être compromise.
Il fouilla dans le sac de toile où Claire lui avait laissé quelques provisions et un talkie-walkie crypté à usage unique. Il l’avait mis en veille mais n’y avait pas touché. Le moment de le tester était venu. Il l’ouvrit, régla la fréquence primaire, et pressa la touche d’émission. Rien. La porte de communication ne répondait même pas avec un indicateur de signal. Comme si la pièce entière était plombée de plomb.
Léna se glissa près de lui pour voir par-dessus son épaule.
- Il existe un moyen de sortir ? demanda-t-elle. - Je peux tenter un canal satellite amateur. Il y a un satellite de radioamateur encore actif, AO-91, sur une orbite en tangente au-dessus de la Suisse. S’il passe entre deux murs de brouillage, on peut peut-être émettre une balise courte. - Tu as un équipement pour ça ? - Pas l’antenne parabolique idéale. Mais je peux improviser avec le fil de cuivre de la grange et un amplificateur bricolé. Il me faut une manivelle.
Léna fouilla la grange et ramena une vieille dynamo de vélo, rouillée mais fonctionnelle, ainsi qu’un bout de câble électrique. Étienne passa dix minutes à démonter le récepteur, en extirpa l’étage HF et le connecta à une antenne dipôle qu’il tendit entre deux poutres. Il bricola un doubleur de tension avec deux diodes récupérées dans un vieux charrue électronique qui traînait là, puis attacha le tout à la dynamo, qu’il appuya contre un établi.
- Il faut pédaler régulièrement, dit-il. Quand je te dirai de tourner, tourne fort.
Il laissa tomber son regard sur le contrôle de fréquence. AO-91 devait passer au-dessus de leur tête dans moins de quarante minutes, selon les éphémérides qu’il gardait en tête. Il avait passé trop de nuits, adolescent, sur des forums de radioamateur à mémoriser les cônes de couverture pour oublier une telle visée.
Ils attendirent. Dehors, le vent de Bavière se levait entre les collines. Étienne gardait un œil sur la route, invisible depuis la grange mais dont il devinait la courbe par les trajectoires de poussière dans le contre-jour. Il perçut dans le lointain un ronronnement moteur, monotone, qui ne ressemblait pas à un véhicule diesel. Un groupe électrogène porté ? Peut-être un brouilleur mobile stationné au sommet de la crête, à moins de trois kilomètres. S’ils étaient équipés de véhicules émetteurs, leur détection était déjà bien meilleure qu’il ne l’avait craint.
Léna posa une main sur son bras.
- On ne peut pas rester ici. S’ils savent où on est, ils vont boucler la ferme. - Je sais. - Et tu veux pédaler un satellite qui passera dans une demi-heure ? - Oui. Mais on ne restera pas pour la réponse. On émettra un message court, puis on coupera tout et on se déplacera à pied.
Il vérifia une dernière fois qu’aucune fuite n’était visible sur le circuit. Le moteur lointain se tut. Le silence redevint total, pesant, ouaté de la fine neige qui commençait à tomber en rafales.
Puis, sans qu’il s’y attende, Léna se mit à pédaler. Les roues de la dynamo crissèrent. Étienne cala le récepteur sur la fréquence satellite, écouta une seconde, et perçut un signal très faible mais présent — une modulation de télémétrie, comme un battement de cœur électronique.
- Il passe, dit-il. Continue.
Il enfonça la touche microphone et émit son message, rapide, en code Morse, réduit à l’essentiel : « Étienne Moreau, en alerte, secteur européen, brouillage actif, agence compromise, déplacement vers le sud-ouest. »
Il relâcha la touche. Une pause. Le signal satellite faiblit déjà, dérivant à l’ouest.
Puis, dans le récepteur, une voix hachée, presque inaudible, traversa la statique :
« ... confirmé... ne pas... retourner contact... »
Coupé net. Le brouillage s’intensifia, recouvrant le spectre comme une vague d’écume blanche. Le signal satellite disparut entièrement. L’antenne cessa de vibrer. Le récepteur n’émit plus qu’un souffle uniforme.
Étienne resta immobile, la main sur le bouton d’écoute, le regard perdu dans le néant hertzien.
- C’était lui ? demanda Léna.
Il secoua la tête.
- Pas une voix que je connais. Mais le message disait qu’il ne fallait pas renvoyer de contact. Ça peut être une réponse codée de Claire, ou un piège. On ne sait pas.
Il coupa le récepteur, cassa l’antenne avec ses doigts et jeta les morceaux dans le poêle éteint.
- Je présume qu’elle est compromise, dit-il finalement. Ou qu’elle n’a plus les moyens de nous aider. À partir de maintenant, on voit personne qui n’ait pas été tagué par Marc.
Léna cessa de pédaler. La dynamo ralentit, ses roues gémissant un dernier tour.
- Et pour le passage en Suisse ? demanda-t-elle. - À pied, il faudrait trois semaines. Trop long. Il faut se procurer un véhicule et des papiers. - Où ?
Étienne se leva, déplia sa carte routière d’Allemagne et traça un doigt vers l’ouest, le long du Rhin.
- Il y a un ancien poste frontière RTE près de Weil am Rhein, abandonné depuis la fusion des interconnexions. S’il est encore équipé comme je le crois, il y a une salle de contrôle enterrée avec un terminal de liaison qui n’était pas connecté au réseau public. Et peut-être un entrepôt de matériel.
Il plia la carte, la rangea dans sa poche, et regarda Léna droit dans les yeux.
- Le temps qu’ils comprennent qu’on a bougé, on aura besoin d’être au milieu des Alpes suisses. En route.
Elle hocha la tête. Pas d’hésitation, pas de question. Étienne attrapa le récepteur volé, le logea dans son sac avec les batteries de survie et la cartouche de gaz, puis s’arrêta net. Il venait de se rendre compte d’un détail.
Le récepteur volé avait deux canaux d’écoute supplémentaires, au-delà des fréquences balayées. Il les avait notés sur papier mais n’y avait pas prêté attention dans la précipitation : une fréquence de secours datant de l’ère pré-tempête, codée « CONSORTIUM-PROTECT-1 ».
S’ils savaient que le réseau allait tomber, avait dit Jacques. Et s’ils avaient prévu leur propre canal de secours ?
Étienne rouvrit le boîtier, souleva le capot interne, et découvrit une petite carte mémoire non scellée, coincée derrière le haut-parleur. Il l’extirpa avec une lame de couteau et la glissa dans sa poche.
Une nouvelle pièce du puzzle. Une qui vient de compliquer sérieusement la partie.
Il jeta un regard autour de la grange, puis à Léna, qui faisait déjà ses lacets.
- On bouge, dit-il. Et cette fois, on ne s’arrête plus jusqu’au poste frontière.
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