Courant Sombre
Lire le chapitre 28: The Boss's Office
The border post at Weil am Rhein était un cadavre de tôle et de béton. Les volets métalliques baissés, tagués, une odeur d’urine et de poussière. Étienne avait connu ce bâtiment vivant, trois ans plus tôt, quand la coopération transfrontalière avec les Suisses régnait encore sur les cartes de routage. Maintenant, c’était une coquille éventrée par la bureaucratie et le silence.
Léna se tenait en contrebas, sur le chemin de terre, les mains dans les poches de son blouson volé. Elle surveillait la route nationale, invisible derrière les cyprès trempés. Étienne avait forcé la porte arrière avec un pied-de-biche improvisé – une barre de fer arrachée à une clôture – et il se glissa dans le noir.
L’air sentait le moisi et le câble brûlé. La panne avait frappé ici aussi, mais ce poste était équipé d’un coffre aux normes EMP, un vieux réflexe de la guerre froide numérique. Il fallait que ce soit encore là. Il le fallait.
Sa lampe torche – une vieille Maglite qui avait survécu à tout – balaya le bureau du chef de poste. Une table en formica, une plante morte, un calendrier de 2024, avec encore une photo satellite de la mer du Nord barrée d’un trait rouge. Le cœur d’Étienne battit plus vite.
Il s’accroupit sous le bureau, tâtonna derrière une plaque de plastique. Ses doigts trouvèrent un verrou à combinaison qu’il connaissait de mémoire. 3-7-1-9. La date de la mise en service du réseau THT franco-allemand. Il avait formé le chef de poste à ce geste.
Le coffre s’ouvrit dans un soupir hydraulique. À l’intérieur, un terminal renforcé, un clavier militaire étanche, et une batterie au lithium qui devait avoir trois ans de vie utile. Étienne brancha l’écran. L’écran s’alluma avec ce grésillement bleuâtre caractéristique des machines jamais déconnectées, qui attendaient.
Le système était hors réseau, mais pas hors mémoire. Il avait besoin de papier. Il n’avait pas de papier. Il avait besoin de télécharger les protocoles de passage frontière, les codes de priorité des interconnexions Suisse. Une route de transit pour un homme sans papiers.
Il navigua dans le dossier partagé de la RTE, version archivée. Il fouilla. Rien. Le dossier frontière était vide, nettoyé. Il jura, la mâchoire serrée.
Et puis, il vit l’icône. Un dossier nommé « CONSRT-PROTECT-1 ». Le même nom que sur la carte mémoire volée. Son doigt hésita. Le récepteur radio dans sa poche, le récepteur qu’il avait volé au Wuppertal, et cette carte mémoire restée cachée, jamais examinée. Le hasard était trop lourd. Il cliqua.
Le dossier contenait un flux de messagerie compressé. Les messages n’étaient pas signés. Mais ils étaient adressés à un expéditeur qui lui fit froid dans le dos : *Direction Générale, RTE-Voie de secours Nord-Est.*
Il ouvrit le dernier message, daté de dix jours avant la tempête solaire. La date de la disparition de Marc.
L’objet : *MISE EN ŒUVRE DU PLAN DE REMPLACEMENT – PHASE ORANGE.*
Étienne lut. Ses yeux couraient, déchiffrant des phrases qui semblaient d’abord du jargon technique. « Remplacement de la chaîne de commandement nationale. » « Neutralisation des acteurs politiques de premier plan, opération déléguée. » « Affectation des modules de contrôle aux sites hertziens prioritaires. »
Puis une liste. Un tableau. Une colonne de noms.
Il vit le nom de Jacques.
Le message, court, terrible, daté de la veille : *Jacques Delcourt. Signalé comme passif hostile. Neutralisation requise avant consolidation du réseau. Assume the operational cost.*
Étienne resta figé. Le curseur clignotait sur l’écran, jaune dans la pénombre verdâtre du coffre. Jacques. Le vieux mentor, l’homme qui lui avait appris à lire les courants, à sentir les défauts sur une carte avant qu’ils ne deviennent des cratères. Celui qui l’avait sorti de la sécurité réseau pour lui donner un avenir dans les lignes.
Il ne s’agissait pas d’un coup d’État brutal. Pas de chars sur les Champs-Élysées, pas de factions militaires. C’était une reprise en main technique. Changer les ordres, les protocoles. Mettre en place des logiciels de contrôle sur les transformateurs, sur les centres de dispatching. Une armée de techniciens fidèles, intégrés déjà dans les postes. Puis, une fois le réseau stable, annoncer la « transition nécessaire » au public. Un pouvoir légitime parce qu’en charge de la lumière.
La République française ne serait pas abolie. Elle serait remplacée par un logiciel. Un système d’exploitation.
Et Jacques était un bug à corriger.
Étienne sentit une nausée monter. Il s’appuya des deux mains sur la table, la tête basse. Puis il tapa l’identifiant de son ancien accès sécurisé. Il voulait chercher un nom pour la confirmation. Il tapa « Philippe Moreau ».
Le système mit une seconde. Un dossier s’ouvrit. Un document PDF scanné, une note interne, adressée à « COMSEC, Division Réseaux ». Objet : *Interférence observée sur segment Nord-Picardie, enquêteurs externes rémunérés.*
Le nom de son frère était en annotation, comme une pièce jointe. Une photo. Philippe, jeune ingénieur stagiaire. Avec une annotation manuscrite au stylo : *Témoin gênant. Affaire traitée comme accident.*
Étienne ferma les yeux. Le monde avait changé de texture. Ce n’était pas une tempête qui avait tué Philippe. C’était une décision administrative. Son frère avait vu quelque chose, compris quelque chose. Et le système l’avait traité comme un bug.
Ils ne tuaient pas en criant, pas avec des armes. C’était pire. Ils tuaient avec le calme d’une procédure.
Il resta là, le souffle court, jusqu’à ce que la batterie du terminal émette un bip discret. Il lui restait quinze minutes, peut-être vingt. Il devait choisir.
Derrière lui, la porte du bureau gémit. Léna passa la tête dans le faisceau.
« On a de la compagnie », souffla-t-elle.
Il se tourna vers elle, les yeux secs, la voix basse.
« Il faut que je voie Jacques. Avant qu’ils le… » Il n’acheva pas. Il sauvegarda le message sur la carte mémoire qu’il portait contre son cœur. Puis il referma le coffre, laissant le système virtuel allumé, comme un virus au cœur du cadavre.
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