Courant Sombre
Lire le chapitre 29: Aftermath of the Revelation
La nuit, dehors, la rumeur du Rhin se perdait dans le vent. Étienne restait assis devant le terminal, les yeux fixés sur l’écran qui venait de s’éteindre, emportant avec lui l’ordre de neutralisation, la confirmation du meurtre de Philippe. Les mots dansaient encore dans sa tête, non plus inscrits dans le silicium mais gravés dans un espace plus sombre, là où les certitudes s’effondraient une à une.
Il n’entendait même plus le souffle régulier de Léna, accroupie près de la porte, guettant l’approche de la voiture qu’elle avait signalée. Elle lui avait dit quelque chose, une question sans doute, mais sa voix avait glissé sur lui comme l’eau sur une pierre. Étienne Moreau, cinquante-trois ans, ingénieur senior du réseau de transport d’électricité français, assis dans un poste frontière désaffecté, venait de comprendre que la République elle-même n’était plus qu’une coquille vide. Qu’un consortium privé, invisible, avait décidé que le gouvernement de la France était un obstacle à remplacer comme on remplace un transformateur en fin de vie.
Il ferma les yeux. Des images défilèrent, pêle-mêle. Les affiches de campagne électorale, les débats télévisés, les mains serrées sur les estrades. Tout cela lui parut soudain d’une naïveté absolue. La machine était déjà en place, les rouages huilés, les hommes désignés. Et Jacques, son mentor, celui qui lui avait appris à lire les signaux faibles d’un réseau, figurait sur la liste des pièces à mettre au rebut.
« Étienne. »
La voix de Léna, cette fois, plus pressante. Il tourna la tête. Elle se tenait à la fenêtre, l’arme au poing, silhouette tendue contre l’obscurité.
« La voiture s’est arrêtée à cinquante mètres. Elle coupe son moteur. »
Il se leva, les jambes lourdes, comme si le sol du poste frontière s’était transformé en sable mouvant. Il traversa la pièce, vint se placer à côté d’elle. À travers le volet à moitié clos, il distingua une berline sombre, feux éteints. Aucun gyrophare.
« Oublie-les pour l’instant, souffla-t-il. Ils ne sont pas forcément là pour nous. »
« Et si c’est le cas ? »
« Alors ils ne savent pas encore que nous sommes ici. Cette voiture est trop prudente pour une descente. Elle scrute. »
Il l’observa encore deux secondes, puis retourna vers le terminal. La mémoire, il l’avait extraite. L’écran, noir désormais, ne renvoyait plus que son reflet, un homme vieilli, barbe de trois jours, cernes profonds. Il aurait pu rire de la silhouette qu’il offrait, lui qui avait toujours été si pointilleux sur son apparence. Mais le rire ne venait pas.
Il pensa à Philippe. L’annonce officielle avait parlé d’un accident de la route, un soir d’orage, une sortie de virage sur une route départementale mouillée. Étienne n’avait jamais cru à cette histoire, sans pouvoir dire pourquoi. Un pressentiment, une voix intérieure qui lui soufflait que son frère ne conduisait jamais vite, que la pluie ne l’avait jamais impressionné. Aujourd’hui, l’évidence lui tombait dessus comme un châssis de ligne haute tension : Philippe avait vu quelque chose. Et ce qu’il avait vu l’avait tué.
« Je dois faire sortir cette information, dit-il d’une voix blanche. Les médias, Claire, ce n’est plus possible. Elle est compromise. »
Léna s’approcha, lâchant un regard par-dessus son épaule.
« Tu as encore des contacts ? En dehors de ton réseau habituel ? »
Il sortit son téléphone, un vieux modèle avec batterie amovible qu’il gardait précieusement. Il l’ouvrit, retira la carte SIM, en inséra une autre, prépayée, qu’il n’avait jamais utilisée. Il composa un numéro de mémoire, un de ces numéros qu’on ne marque nulle part, qu’on ne confie qu’à ceux qui n’ont rien à gagner à vous nuire.
La sonnerie retentit trois fois. Quatre. Une voix de femme, ensommeillée mais nette.
« Oui. »
« Marie ? C’est Étienne. Celui du plombier. »
Silence. Puis un ricanement rauque.
« Tu sais l’heure qu’il est, le plombier ? On est dans une merde noire, ici, en plus. Les batteries de secours commencent à fatiguer. »
« Je sais. Écoute-moi. J’ai besoin de passer en Suisse. Sans trace, sans papiers. Toi seule peux le faire. »
Un long silence encore. Il entendit Marie souffler, imaginait sa main épaisse se frottant le front, ses cheveux gris tire-bouchonnés.
« Tu me dois déjà une fière chandelle pour l’affaire de Moutiers. Je t’avais dit : une seule faveur. Tu l’as épuisée. »
« Je sais. Mais cette fois, c’est différent. »
« Tout le monde dit toujours que c’est différent. C’est pour ça que vous appelez, les gars. Pour que je croie que c’est différent. »
Il écarta le téléphone de son oreille, regarda Léna. Elle leva le menton, un geste muet : dis-lui. Il ramena l’appareil.
« Mon frère. Philippe. Tu te souviens ? »
Marie ne dit rien.
« Ce n’était pas un accident. Il a été tué. Parce qu’il avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Et je viens d’avoir la confirmation, ce soir. Quelqu’un a donné l’ordre. »
Le silence, côté Marie, s’épaissit. Quand elle reparla, sa voix avait perdu son ironie.
« L’accident de Philippe. Tu es sérieux ? »
« Jamais plus sérieux de toute ma vie. »
Il entendit un bruit de drap qu’on rejette, des pas sur un plancher. Marie se déplaçait. Une porte claqua, lointaine.
« T’as un moyen de rejoindre Annemasse ? Il y a un chemin à pied, pas très catholique, qui longe la douane. Je peux envoyer quelqu’un te chercher. Après, ça se complique. Le col, il faut le faire à l’aube, à l’ancienne. »
« Combien de temps ? »
« Deux jours, si tout va bien. Trois, si les patrouilles se resserrent. Et puis la Suisse, faut pas rêver, c’est pas une promenade de santé. Ils ont leurs contrôles à eux. »
Étienne respira profondément. Deux jours. Deux jours de plus à courir, à se cacher, à craindre que la batterie de son téléphone n’achève sa lente agonie avant qu’il ne puisse transmettre les preuves. Mais la voix de Marie, sous ses ronchonnements, portait une conviction discrète. Elle avait connu Philippe. Il vivait dans le même village. Elle viendrait.
« Annemasse. Je trouverai un moyen. »
« T’as une moto ? Un vélo ? »
« Rien. Je suis à pied, au bord de la frontière allemande. »
Nouveau silence. Puis un soupir résigné.
« Bon. Je vais voir du côté de la bande d’Altkirch. Il y a un vieux passeur, du temps des douanes, il connaît chaque sentier. Mais ça va te coûter. Pas en argent, Étienne. En confiance. Tu me dois un gros morceau maintenant. »
« Je payerai. »
« J’y compte, dit-elle. Tu vas à Bern, c’est ça ? »
Il tiqua. Il n’avait jamais parlé de Bern à Marie. Elle n’était pas au courant de ses plans, de sa quête vers la data center. Alors comment ? Puis il se souvint : Marie, c’était l’autre versant du renseignement, celle qui écoutait avant de parler. Elle avait dû assembler les fragments à sa manière, à partir de rumeurs, d’habitudes anciennes, de la logique d’un homme qu’elle connaissait depuis plus de vingt ans.
« Tu ne triches jamais, dit-il. »
« Les menteurs ne s’attardent pas dans les montagnes, Étienne. Ils s’écrasent dans les vallées. »
Il coupa la communication. Le téléphone dans sa main semblait soudain plus lourd, comme chargé d’un poids nouveau. Il le glissa dans sa poche, regarda Léna.
« On a une fenêtre. Mais il faut traverser la Forêt-Noire, rejoindre Annemasse par les routes secondaires, et ensuite, le col. »
« Notre véhicule ? »
Il pointa le doigt vers la carte, encore étalée sur la table de la salle de contrôle.
« Le poste frontière possède une remise technique. Les consignes de sécurité d’avant le tout-numérique prévoyaient toujours une réserve de mobilité. Un vieux 4×4 de service, peut-être encore là. »
Léna haussa les sourcils.
« Tu crois que les sabotages n’ont pas touché les remises ? »
« Dans un poste désaffecté depuis trois ans ? Les ordres de neutralisation ne s’embarrassent pas de ce genre de détail. »
Il retourna vers la porte intérieure, l’ouvrit. Un couloir étroit, des murs de béton, une odeur de poussière et de vieux câble. Au fond, une porte métallique, verrouillée. Il sortit de sa poche un trousseau de clés, repris à la boîte à gants du véhicule de patrouille abandonné. Il essaya trois clés. À la quatrième, le verrou céda.
À l’intérieur, un Renault Mégane 4×4, poussiéreux, pneus encore gonflés. Il ouvrit la portière, trouva la clé de contact sous le tapis, comme dans les scènes les plus élémentaires des films d’action qu’il méprisait autrefois. Il tourna la clé. Le moteur toussa, hésita, puis démarra dans un grondement sourd et huileux.
Il resta assis une seconde, les mains sur le volant. Le souffle chaud de la ventilation lui rappela mille trajets, mille routes de campagne, mille missions d’ingénieur où la France entière défilait sous ses roues. Il avait aimé ce pays, profondément, viscéralement. Il avait cru en ses institutions, en ses lumières. Aujourd’hui, il se sentait rétrécir : un homme traqué, réduit à des itinéraires de fuite et des numéros à mémoriser.
Il se souvint d’un cours à l’École des Mines, un vieux professeur qui leur disait : « L’électricité, messieurs, c’est la civilisation. C’est ce qui permet à la démocratie de respirer en même temps sur tout un territoire. Quand on coupe le courant, on éteint la parole. » Étienne avait ri à l’époque, trouvait la formule un peu grandiloquente. Ce soir, il y voyait la description la plus exacte de ce qu’il vivait.
« Réactionnaire, murmura-t-il dans le rétroviseur à l’intention de son propre reflet. Tu réagis, tu n’agis plus. »
Léna s’installa à côté de lui, refermant la portière avec un claquement sec.
« Tu parles tout seul ? »
« Je t’expliquais la politique des réseaux. »
Elle esquissa un sourire, le premier depuis longtemps, mais ses yeux restaient sombres.
« Et tu crois que Marie trouvera ton passeur ? »
« Marie ne promet pas. Elle livre. »
Il engagea le moteur, fit reculer le véhicule hors de la remise. Les phares balayèrent un rideau d’arbres au-delà du poste frontière. Il coupa la route principale immédiatement, s’engageant sur un chemin forestier perpendiculaire. Derrière eux, le poste frontière s’enfonçait dans la nuit comme une coquille vide.
Ils roulèrent en silence une heure durant. Étienne pensait à Jacques, assis quelque part à Aix-la-Chapelle, peut-être encore vivant, peut-être pas. À ce choix qui lui sembla soudain si naïf, cette volonté d’aller à la rencontre d’un vieux maître avant de poursuivre sa propre guerre. Marie avait raison, d’une certaine manière : il agissait en homme réactif, porté par des fantômes et des serments anciens. Mais que lui restait-il d’autre ? Son plan s’était réduit comme une peau de chagrin : d’abord la vérité au gouvernement, puis à la presse, puis à des contacts de fortune. Il était arrivé au point où il était obligé de faire confiance à un passeur frontalier qu’il n’avait pas vu depuis dix ans.
Il serra les mâchoires.
La nationalité n’était plus qu’une formule. La patrie, un souvenir de jeunesse. Mais l’obligation qu’il ressentait envers Philippe, envers Jacques, envers tous ceux qui, anonymes, maintenaient les lignes électriques debout pendant que d’autres tiraient les ficelles — cette obligation-là, elle restait nette, tangible, vivante. Réactionnaire ou non, il irait jusqu’au bout.
La route se resserra à travers une sapinière. Les phares éclairaient des flocons de neige fondue, comme un crachin blanc tombant dans la lumière. Étienne ralentit, tourna de nouveau. Devant eux, un panneau indiquait : Altkirch, 42 km. La France, comme on entre dans la gueule d’un vieux colosse endormi, veillé par des vautours invisibles.
Léna posa sa main sur son avant-bras.
« Tu vas à Aix-la-Chapelle d’abord », dit-elle. Ce n’était pas une question.
« Oui. »
« Ça te détourne de Bern. »
« Je sais. »
Elle n’ajouta rien. Ses doigts restèrent posés, légers, sur le tissu de sa veste. Étienne baissa les yeux vers cette main, puis vers la route, noire et floue sous la neige fondante.
Il n’avait jamais été aussi sûr — et aussi incertain — de la direction à prendre.
Le moteur, régulier, enfonçait la nuit.
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