Courant Sombre
Lire le chapitre 30: Swiss Banker
La route était un ruban gris qui serpentait entre les collines du Pays de Gex, les pneus crissant sur les gravillons d'une départementale que personne n'entretenait plus. Étienne conduisait une Peugeot 205 volée deux heures plus tôt dans une cour de ferme près de Gex, les phares éteints par habitude, le réservoir à moitié plein.
Léna somnolait sur le siège passager, ses cheveux blonds sales collés à sa tempe. Elle n'avait pas posé de question quand il avait bifurqué vers le sud au lieu de foncer vers Berne. Il lui avait simplement dit que Jacques attendrait, que certaines portes devaient s'ouvrir avant d'autres.
Genève apparut comme un mirage - quelques tours encore éclairées, des fenêtres qui brillaient comme des dents dans un crâne. La ville avait survécu mieux que la France. Les Suisses avaient leurs propres barrages, leurs propres réserves. Ils avaient fermé leurs frontières dès le deuxième jour, laissant l'Europe pourrir de l'autre côté du lac.
Le parking souterrain de la Banque Lombard & Fils sentait le béton humide et l'argent ancien. Étienne coupa le moteur et resta un instant immobile, les mains sur le volant.
- Tu me fais confiance ? demanda-t-il sans la regarder.
Léna ouvrit les yeux, les plissa dans la pénombre.
- Je suis là, non ?
- Il faut que tu restes dans la voiture. Si je ne reviens pas dans une heure...
- Tu reviendras.
Il sourit, une grimace fatiguée. Il sortit de la voiture, sentit ses jambes trembler sous lui, vestige des heures de fuite dans la neige. Sa veste était une horreur beige trouvée dans un vide-grenier, son pantalon taché d'huile. Il avait l'air de tout sauf d'un client de banque privée.
La porte latérale donnait sur un escalier en colimaçon qui sentait la cire d'abeille. Il descendit trois étages, trouva l'étage signalé dans sa mémoire : "Banque privée, clients héritiers." Une femme l'attendait dans un salon aux murs lambrissés de chêne, derrière un bureau vide à l'exception d'un bloc-notes en cuir.
Elle avait la soixantaine, les cheveux gris tirés en chignon, un tailleur bleu marine qui semblait cousu sur elle. Elle le regarda entrer sans se lever.
- Étienne Moreau, dit-elle. Vous avez vieilli.
- Margrit. Merci de me recevoir.
- Je vous reçois parce que vous disiez dans votre message que mon frère vous devait une vie. Il est mort il y a six ans. Les dettes expirent rarement avec les morts, mais je suis curieuse.
Il s'assit sans y être invité, posa ses mains sur le bureau. Elles tremblaient encore légèrement. Il les cacha en les croisant.
- Anton m'a sauvé à Kiev en 2017. J'ai sauté sur une grenade dans un entrepôt de la zone d'exclusion nucléaire. Il n'était pas là pour me protéger - il était là pour les données. Nous avons trouvé ce que nous cherchions, mais j'ai guidé son équipe hors du périmètre quand les Russes ont envoyé leurs hommes. Il m'a dit que je pouvais lui demander n'importe quoi.
Margrit hocha lentement la tête, les paupières mi-closes.
- Anton parlait souvent de vous. "Le Français qui sait lire dans les câbles." Votre père était un ami ?
- Mon père n'est pas dans l'équation.
Silence. Une pendule ancienne compta cinq secondes.
- Que me voulez-vous, Moreau ?
Étienne sortit de sa poche intérieure une clé USB - la mémoire de la carte volée au poste de Weil am Rhein.
- J'ai besoin d'accéder à un coffre. Le compartiment A-114. Il a été ouvert par mon frère en 2019, un mois avant sa mort.
Le visage de Margrit se ferma comme un rideau de théâtre.
- Le compartiment A-114 est encore consigné. Votre frère l'a loué pour vingt ans, payé d'avance. Mais les conditions d'accès sont strictes : pièce d'identité contre-signée par le gestionnaire de compte, et une phrase de passe transmise personnellement.
- Mon frère est mort.
- Je sais. C'est pour cela que le coffre est consigné. La banque attend la résolution successorale.
Étienne se pencha en avant, sentit la fatigue lui mordre le cou.
- Margrit. Les lumières sont éteintes dans toute la France. Mon frère a été exécuté parce qu'il a trouvé une preuve que quelqu'un veut garder ce pays dans le noir. Le coffre de Philippe contient un mot de passe pour un centre de données à Berne.
Margrit le regarda longtemps. Ses yeux étaient deux morceaux de glace grise.
- Vous me demandez de trahir la procédure de ma propre banque.
- Je vous demande de me laisser sauver ce qui reste du monde que nous avons connu.
Elle tira une montre de son gousset - une pièce ancienne, en or - et la consulta sans but visible. Elle la remit dans sa poche avec une précision rituelle.
- La procédure existe pour une raison, Moreau. Elle protège les clients contre le chaos. Si je commence à faire des exceptions...
- Il n'y aura plus de banque dans trois mois si nous ne faisons rien. Vous avez regardé les marchés ? Vous avez vu les générateurs de secours qui tombent en panne faute de carburant pour les entretenir ?
Elle se leva, contourna le bureau, ouvrit un placard mural dissimulé derrière un panneau de bois sculpté. Elle en tira un lecteur de cartes à l'ancienne, une chose encombrante avec un écran cathodique, et le brancha sur une prise murale.
- Vous avez apporté la carte d'accès de votre frère ?
Étienne secoua la tête.
- Il l'avait sur lui quand ils l'ont tué. Ils ont pris le cadavre et ses affaires.
Margrit laissa échapper un soupir qui ressemblait presque à un soulagement.
- Alors il n'y a rien à faire. Je ne peux pas ouvrir le coffre sans la carte.
Étienne posa la clé USB sur le buvard vert.
- J'ai quelque chose de mieux. Sa signature biométrique. Philippe m'a envoyé ses données d'accès trois semaines avant sa mort, enregistrées dans un fichier crypté que je n'ai découvert qu'hier. Il savait qu'il allait mourir.
La main de Margrit se figea au-dessus du lecteur. Un muscle de son cou palpita.
- Vous me dites que votre frère savait ?
- Il m'a laissé des instructions. Des indices. Il a tout prévu, sauf sa mort. Mais il avait prévu que je vienne ici.
Margrit arracha la clé USB de sa main avec une brusquerie inhabituelle, l'inséra dans un port latéral. L'écran noir s'alluma avec un grésillement, affichant des lignes de code défilant trop rapidement pour être lues. Puis une empreinte stylisée apparut, tournant lentement sur elle-même.
Elle tendit la main vers le lecteur, hésita, puis passa sa propre carte de contrôle. La serrure du fond du salon émit un déclic sourd.
- Cinq minutes, dit-elle sans se retourner. Pas une de plus. Et je reste avec vous.
Le couloir derrière le panneau était étroit, éclairé par une lumière jaunâtre. Trente portes, chacune avec un petit cadran. La A-114 était au fond à gauche. La porte s'ouvrit avec un souffle d'air sec - de l'hélium pressurisé, nota Étienne, pour protéger les archives numériques.
À l'intérieur, sur une étagère unique, un seul objet : un boîtier en titane de la taille d'un livre de poche, recouvert d'une gaine thermique. Étienne le prit, sentit son poids rassurant. Il tourna le boîtier entre ses mains - pas de serrure, pas de clavier. Juste une surface lisse et sombre.
Margrit ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis se ravisa. Elle l'observait comme on observe un patient en phase terminale.
- Ce n'est pas une clé, murmura Étienne. C'est un émulateur physique. Il faut le brancher directement à un terminal du centre de données.
Un faisceau de lumière balaya le plafond du couloir, puis disparut. Un bruit de pas, lointain sur la pierre, puis le gémissement d'une porte mécanique.
Margrit pâlit d'un coup. Elle retourna précipitamment le boîtier entre ses doigts experts.
- C'est un traceur de position passif. Actif depuis votre arrivée ici.
Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds.
- Il y a des gens qui cherchent ce coffre depuis des jours, dit-elle. Ils savent que nous venons de l'ouvrir.
Les bruits de pas se rapprochaient. Margrit poussa le boîtier dans les mains d'Étienne avec une énergie désespérée.
- Allez-vous-en. La sortie de service est au bout du couloir, sous l'escalier de secours. Elle donne sur le lac, à travers un tunnel d'entretien.
- Et vous ?
- Moi, je suis la géante qui garde les tombeaux. Allez, Moreau. Rendez cette nuit digne de mon frère.
Le premier coup de feu traversa le panneau mural dans un éclat de bois. Margrit s'interposa, son tailleur bleu nuit soudain rougi au flanc gauche. Elle ne tomba pas - elle resta droite, comme un piquet planté pour l'éternité, puis ses yeux se vitrèrent.
Étienne ne regarda pas derrière lui. Il courut.
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