Courant Sombre
Lire le chapitre 4: The Radio Voice
L’air dehors sentait le métal chaud et le gravier. Étienne s’accroupit contre le mur du poste de transformation, la radio amateur dans une main, le micro dans l’autre. Malik se tenait derrière lui, torche éteinte, silhouette sombre contre le ciel orange sale de la banlieue.
— Tu es sûr de ta fréquence ? demanda Malik.
— C’est la bande des 40 mètres, répondit Étienne. Les gars du réseau s’en servent pour les secours quand tout le reste tombe. Ils se relayent, jour et nuit.
Il tourna le bouton de fréquence, capta un souffle de parasites, puis une voix hachée.
— … l’est, répète, ici F8LYO. On t’écoute.
Étienne prit une inspiration. Il fallait brouiller les pistes. Ne jamais dire qu’il était ingénieur RTE, ne jamais mentionner Boutreux.
— Ici F4MOR, dit-il. Je suis un ancien de la maintenance, secteur nord. J’essaie de joindre un contact à Lyon, indicatif F5JLN.
Un silence grésilla, puis la voix revint.
— F5JLN est en veille depuis trois heures. Mais attends, je connais un gars, il s’appelle Pierre. Pierre, tu es là ? Il est chimiste à la fac, mais il connaît du monde.
Un autre souffle, plus lointain, puis un homme prit la parole, voix grave, presque fatiguée.
— Ici F5JLN. Qui demande ?
— F4MOR. Je suis un collègue de Pierre Levasseur, à Lyon. On a bossé ensemble sur les interconnexions Est. Dis-lui que le gars qui a réparé la liaison de Genève en 2019 veut parler.
Le silence dura. Étienne sentit son cœur battre contre ses côtes. Il avait menti, inventé un nom de collègue, espéré que le vrai Pierre Levasseur était dans la boucle. La radio crachota.
— Je te crois pas, dit F5JLN. Pierre est mort l’année dernière. Cancer du pancréas. Qui que tu sois, t’es pas de la maison.
Étienne ferma les yeux. Merde.
— Écoute, dit-il, je suis pas Pierre. Je suis un ancien de la maintenance, mais j’ai un vrai nom. Morin. Philippe Morin. Je travaillais sur le poste de Boutreux, au nord de Paris. Il y a des trucs que j’ai vus cette nuit, et j’ai besoin de parler à quelqu’un qui connaît le réseau.
Malik fit un geste brusque dans l’ombre, pouce levé, interrogateur. Étienne secoua la tête.
La radio grésilla encore.
— Boutreux, dit F5JLN. Ça fait bizarre d’entendre ce nom. On m’a dit que le poste était en maintenance complète, fermé depuis lundi.
C’était faux. Étienne le savait. Le poste n’était fermé que depuis la nuit dernière. Ce n’était pas un détail qu’un chimiste de Lyon pouvait connaître. Ce gars-là avait accès à des informations internes.
— Parle, dit Étienne. Qu’est-ce que tu sais de l’orage ?
— L’orage ? court-circuita F5JLN. Il y a pas eu d’orage. La météo spatiale annonçait une tempête solaire de classe G1, mineure. Rien d’alarmant. Mais à 3 h 17, tout a pété. Les transformateurs, les disjoncteurs, les protections primaires. J’ai des contacts à la fac de physique, ils ont relevé une surtension qui n’a aucun sens physique. C’est comme si quelqu’un avait envie que le réseau s’écroule.
Étienne sentit un froid sourd remonter le long de sa colonne.
— Envie ? Tu parles d’intention, pas d’accident ?
— Je parle de ce que mes collègues ont vu. Une surtension qui arrive pas d’en haut, mais d’en bas. Des sous-stations qui se déclenchent en cascade, comme un algorithme qui savait où frapper. Personne n’a vu ça en trente ans de métier.
Un bruit de fond, métallique, s’infiltra dans la transmission. Étienne fronça les sourcils.
— Tu es où, toi ? demanda-t-il.
— Lyon. Le centre de supervision de la région Rhône-Alpes. On tient sur des batteries de secours, mais on a plus aucune liaison avec Paris. Le téléphone est mort, Internet est mort, tout est mort. On est comme une île.
— Il faut qu’on se rencontre, dit Étienne. J’ai besoin d’accéder à des transformateurs de rechange. Il y a un dépôt secret, je crois que tu sais où.
Nouveau silence. Étienne attendit, le micro serré dans sa main moite.
— Ouais, dit F5JLN. Le dépôt de la Loire. L’ancien site militaire de Villaines. Planqué sous une colline, jamais répertorié. Mais c’est à quatre cents kilomètres d’ici, et t’as pas de voiture.
— Je trouverai un moyen. On se retrouve là-bas. Demain, à la tombée de la nuit.
— T’es fou. La route est pleine de barrages, l’armée contrôle les ponts, et t’as pas de papier d’identité qui tienne.
— J’ai un badge de la RTE, dit Étienne. La plupart des soldats respectent encore ça.
Soudain, un grésillement violent déchira la transmission. Étienne retira l’écouteur d’une oreille, grimaçant.
— F5JLN, tu m’entends ? appela-t-il.
La voix revint, hachée, coupée par des paquets de parasites.
— … c’est pas normal, ce bruit. C’est pas de l’atmosphère, c’est un signal. Un brouilleur. Ils nous écoutent déjà.
Étienne regarda Malik, qui le dévisageait, yeux écarquillés dans la pénombre.
— Qui ils ? demanda Étienne.
— Les gens qui ont coupé le courant. Ils veulent pas qu’on parle. Je peux pas rester en ligne, ils vont me localiser. Va à Villaines. Il y a un vieux collègue, il s’appelle… il s’appelle…
La transmission fut coupée par un hurlement de parasites, puis un silence profond, presque chirurgical.
Étienne appuya plusieurs fois sur le bouton de transmission.
— F5JLN, tu es là ? F5JLN, réponds !
Rien. Que le souffle blanc d’une fréquence morte.
Malik s’approcha, voix basse.
— C’était un brouillage ciblé ?
— Si c’était juste un orage, ce serait irrégulier, dit Étienne. Ça, c’est un signal Doppler. Quelqu’un a verrouillé la fréquence.
Il posa la radio sur le sol, le regard perdu dans l’obscurité vers le sud, vers la Loire. Le dépôt secret. Le nom du collègue, coupé en plein élan. Quelque chose le chiffonnait : F5JLN avait dit qu’il était chimiste à la fac, mais il parlait de surtensions physiques avec une précision qui n’avait rien d’académique. C’était un ingénieur de la RTE qui jouait son rôle, ou un imitateur qui en savait trop.
Il glissa la main dans sa poche, sentit le contour de la montre en quartz. Toujours là, toujours arrêtée à 3 h 17. Le temps lui-même semblait gelé à cet instant ailleurs.
— Malik, dit-il. Tu as la carte routière que t’as gardée sous le siège du camion ?
— Ouais, pour quoi faire ?
— On va avoir besoin de la route la moins fréquentée jusqu’à la Loire. Et d’un vélo, si on le trouve.
— Un vélo ? dit Malik, incrédule. Tu veux traverser la moitié de la France à vélo, avec l’armée sur les routes et des brouilleurs sur toutes les bandes ?
Étienne se releva, époussetant son pantalon couvert de suie.
— Le plus dangereux, c’est de rester là où ils savent déjà que je suis.
Il tourna la radio dans ses mains, vérifia le cadran. La fréquence était morte, mais un voyant rouge clignotait encore, quelque part sous le panneau. Il ne l’avait pas vu avant. Il souleva l’appareil, le retourna, distingua une petite étiquette collée sous la batterie, à moitié décollée.
« RTE – Maintenance spéciale – Unité Hermès – Appareil de preuve n° 7 »
Unité Hermès. Le nom ne lui disait rien. Mais une étiquette d’appareil de preuve ne se colle pas sur une radio amateur ordinaire. Cette radio avait été modifiée, sabotée, ou peut-être espionnée.
Et tout à coup, il comprit : ce n’était pas la fréquence que le brouilleur cherchait. C’était lui.
Il fallait disparaître plus vite que prévu. Leur itinéraire vers la Loire venait de radicalement changer.