Courant Sombre
Lire le chapitre 31: The Data Fortress
Le corps de Margrit était encore chaud quand j’ai dévalé la rue étroite. Les semelles de mes baskets frappaient le pavé dans un rythme irrégulier, coupé par les élancements dans ma poitrine où son sang avait séché contre ma chemise. Je n’ai pas regardé en arrière. Je n’ai pas pu.
L’émulateur pesait dans ma poche, petit bloc métallique et tiède — trop tiède, comme s’il respirait, comme si chaque seconde de son fonctionnement criait ma position à l’oreille de mes poursuivants. Margrit était morte pour ce rectangle d’aluminium et de silicium. Une morte de plus sur la liste.
J’ai traversé Genève sans carte et sans intention, par des ruelles qui sentaient le diesel et l’urine, jusqu’à un entrepôt désaffecté près de la voie ferrée. Personne. J’ai retiré la carte mémoire du récepteur volé et j’ai inspecté l’émulateur plus attentivement. Pas de port externe visible à part un connecteur propriétaire, un modèle que je n’avais vu qu’une fois — au RTE, sur une maquette du réseau européen d’interconnexion.
Mais il y avait une étiquette, gravée laser sous la coque : *VALLEE DU JURA — BA-7*. Pas Bern. Pas le centre de données lui-même, mais un relais satellite, probablement dans la zone militaire interdite entre la France et la Suisse. Le genre d’endroit que personne ne visite, sur une carte que personne ne lit.
Le plan s’est formé tout seul, comme si Philippe le murmurait quelque part derrière mon oreille. Une heure plus tard, je roulais dans une camionnette volée — pas volée, empruntée, le propriétaire avait laissé les clés sous le tapis, un paysan qui croyait encore que les gens étaient bons — vers la frontière, en évitant les routes principales.
Léna avait disparu entre les tirs et ma fuite. Je ne savais pas si elle était vivante, morte, ou si elle avait choisi de ne plus suivre. Je ne pouvais pas m’arrêter pour chercher. La nuit tombait sur les vignobles quand je suis entré en Suisse par un chemin forestier, sans paperasse, sans contrôle — seulement le gravier et les phares éteints, et le haut pays du Jura qui se levait devant moi comme une muraille.
Les coordonnées de BA-7 m’ont mené dans une vallée oubliée des cartes modernes, nichée à mille deux cents mètres. La route s’arrêtait net devant un portail métallique que la mousse et le gel avaient rendu anonyme. Une clôture électrique, des caméras espacées mais parfaitement alignées. Le bâtiment principal était enterré à flanc de colline, un bunker des années soixante rénové avec la précision froide du nouveau siècle.
Et pourtant, quelque chose clochait. Pas de gardes visibles. Pas de chiens. Les caméras pivotaient lentement, mécaniquement — sur un cycle fixe, désynchronisé depuis des jours, peut-être des semaines.
La maintenance négligée. Le système qui s’auto-surveille.
J’ai suivi le chemin de câbles le long du mur est, trouvé un conduit d’aération que les ingénieurs de feu l’armée suisse avaient équipé d’une grille mal rivetée. Dix minutes avec un tournevis du tableau de bord de la camionnette, et j’étais dans la gaine. Le froid du métal me mordait les doigts. Je rampais sur le ventre, l’émulateur pressé contre mon sternum.
Le conduit débouchait dans un faux plafond au-dessus de la salle de contrôle principale. De là, j’ai vu — et j’ai compris.
Un mur d’écrans géants montrait la carte de l’Europe, segmentée par pays, par région, par nœud. La France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie du Nord — des étendues entières en rouge sombre. Pas les couleurs vives d’un système opérationnel, mais le gris terne d’une infographie de crise, la lumière mourante de l’Empire romain.
Des zones encore noires. Des zones qui *pouvaient* être rallumées.
Je connaissais les chiffres de RTE par cœur. Le stockage hydroélectrique des Alpes. Les interconnexions avec l’Espagne, toujours stables. La boucle de la Loire, les réacteurs qui n’attendaient qu’un signal pour redémarrer. Tout était là, sur ces écrans — le potentiel de réveil, la carte complète des possibilités, et pourtant une colonne dorée à droite affichait *PUISSANCE INJECTÉE : 4,2% DE LA CAPACITÉ RÉGIONALE MAXIMALE*.
Le noir n’était pas une fatalité. C’était une décision.
Un homme à casquette grise était assis sur une chaise à roulettes, dos à moi, casque audio sur les oreilles. Il manipulait un clavier avec une lenteur délibérée, picorant quelques touches de temps à autre. Pas d’autres opérateurs. Pas d’agitation. Juste lui et la carte morte.
Sur un écran latéral, des lignes de texte défilaient, à chaque fois plus courtes :
*INTERLOCUTEUR 4 : RFF-2100 réacteurs — état maintenu.* *RÉPONSE : Nous avons la fenêtre. Exécuter le séquençage.* *INTERLOCUTEUR 4 : Le kill-switch est codé. Treize centrales à cycle combiné reçoivent déjà la séquence permanente.* *RÉPONSE : Bien. Quand l’état français demandera le redémarrage, elles seront inopérables. Leur flotte de base est cuite.*
Kill-switch. Cuite.
Je me suis rappelé les discussions à RTE, avant la tempête solaire. On avait parlé des vieilles centrales, des turbines à gaz, de celles qui n’avaient pas le blindage électromagnétique des réacteurs modernes. On les laisserait démarrer, on les laisserait tourner quelques jours pour stabiliser le réseau — puis une commande à distance, une signature spectrale discrète, et leurs contrôleurs électroniques se verrouillaient en mode sécurité. Verrouillage permanent, sauf intervention physique.
Les consortiums ne coupent pas. Ils mutilent. Ils laissent les os dans le corps pour que l’hôte croie encore pouvoir marcher.
L’homme à la casquette s’est retourné. Il n’avait pas les yeux sur sa console — il les avait levés vers le faux plafond. Directement sur moi.
Pas de cri. Pas d’alarme. Il a retiré son casque avec une lenteur calculée et il a dit, dans un français calme, sans accent :
« Tu es plus rapide que ce que prédisaient les modèles, Étienne Moreau. »
Comment il connaissait mon nom n’avait pas d’importance. L’important, c’était la fenêtre derrière lui — une baie vitrée sombre donnant sur une salle serveurs, où clignotait sur un moniteur satellite le symbole vert d’une liaison active. Une liaison vers le relais BA-7. Une liaison physique vers Bern.
« Ton frère avait le même souci de méthode, a-t-il poursuivi. Il a trouvé ce bunker trois jours avant la tempête. Il pensait que l’information suffirait. »
Il a souri. Un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
« L’information ne suffit jamais. Il faut la *comprendre*. Et pour comprendre, il faut atteindre Bern. »
Il a tourné la chaise, a tapé trois commandes. Autour de nous, les lumières de la salle ont baissé d’un cran. Quelque part sous mes genoux, un mécanisme a sifflé — un verrou magnétique qui se libérait.
« Je pourrais te tuer, a-t-il dit doucement. Tu le sais. Mais ce serait un gâchis de données si précieuses. »
Il a pointé l’écran latéral, là où la conversation du consortium continuait de défiler :
*INTERLOCUTEUR 7 : Et Moreau ?* *RÉPONSE : Il approche. Nous laissons la porte ouverte. Philippe a pris des photos qu’il n’a jamais envoyées. Nous voulons voir qui il contacte avant de fermer le dossier.*
Des photos que Marc n’avait jamais envoyées. Marc, vivant, qui attendait au barrage.
Le cœur battait si fort que je sentais l’émulateur vibrer contre ma poitrine en rythme avec lui.
L’homme à la casquette grise s’est levé. Il a tendu la main vers un interphone murale. Sans une seconde d’hésitation, j’ai sorti l’émulateur, l’ai plaqué contre la grille du conduit devant ma tête — juste assez pour qu’il détecte sa propre signature — et j’ai arraché un câble réseau avec mes dents avant de sauter.
L’impact a résonné dans la salle comme un coup de canon. Le fracas des chaises, la panique soudaine, l’alarme qui commençait à hurler.
Je ne suis pas allé vers lui. Je suis allé vers la baie vitrée. Il y avait un écran, derrière elle, qui affichait encore une carte du nord du Jura — et un point rouge clignotant, à douze kilomètres de là.
Un point rouge qui bougeait.
Marc.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.