Courant Sombre
Lire le chapitre 32: Brother's Call
Le serveur ronronnait comme une bête en cage, une rangée de voyants ambrés dans l’obscurité du sous-sol. Étienne longea les baies, le souffle court, la lampe frontale braquée sur les câbles qui grimpaient le long des murs de béton. Le bunker sentait la poussière chaude et le cuivre. Il savait qu’il n’avait que quelques minutes avant que la sécurité ne se referme sur lui.
Il atteignit la baie principale, celle dont l’opérateur avait parlé avant de s’effondrer, la bouche en sang. Un terminal verrouillé par un simple code PIN – du mépris, ou de la confiance. Étienne tapa les quatre chiffres que Philippe utilisait toujours, ceux de leur mère, morte vingt ans plus tôt. L’écran s’ouvrit.
La liste des fichiers défilait, des noms de centrales, des protocoles de bascule. Rien de personnel. Mais dans un sous-dossier nommé « ARCHIVE_ORALE », un fichier audio, daté de quatorze jours. Étienne cliqua, le cœur cognant contre ses côtes.
La voix de Marc sortit des haut-parleurs, grave, fatiguée, comme s’il avait couru.
« Étienne. Si tu entends ça, c’est que j’ai pas réussi à te joindre autrement. Ils m’ont coupé tous les canaux. Je sais que tu m’en veux, pour le récepteur, pour Léna. Mais écoute-moi. »
Un silence. Un souffle.
« La centrale du barrage de Vogelgrun. Tu te souviens, où on pêchait les carpes avec Papa ? C’est là. Les serveurs de secours, les vrais, ceux qui ont la séquence de redémarrage du réseau. Ils pensent que je suis mort. Je veux qu’ils le croient encore un peu. Mais si tu m’entends, rejoins-moi à la retenue. Le hangar, côté bief aval. Ils m’ont dit que je serais tranquille là-bas. C’est un piège, sûrement, mais c’est le seul endroit où j’ai encore un peu de crédibilité avec les locaux. »
Un autre silence, plus long. Étienne sentit les larmes lui monter aux yeux, amères.
« Je t’ai vu, Étienne. Sur le dernier satellite, avant qu’ils me brouillent. Tu bougeais encore. T’es un fils de pute têtu, et pour une fois, je prie pour que ça te sauve. Rejoins-moi. Sinon, ce monde reste dans le noir. Et je te jure que je ne veux pas mourir aveugle. »
Le fichier se coupa net. Étienne resta figé, la main tremblante sur le clavier. Marc était vivant. Ou du moins, il l’était il y a deux semaines. Le point rouge sur la carte, cette trace qui bougeait, à douze kilomètres – ça pouvait être lui. Ça devait être lui.
Il respira un grand coup, puis se força à agir. Le signal de la baie verte, celui qui pointait vers Berne, clignotait toujours dans sa vision périphérique. Un chemin direct vers la tête du serpent. Mais il n’avait pas le temps de le suivre, pas avec la sécurité qui remontait le couloir.
Ses doigts coururent sur le clavier. Il localisa le répertoire des protocoles, chercha le fichier de désactivation, celui que l’opérateur avait mentionné. « KILLSWITCH_13PCC.dat ». Il le copia sur la carte mémoire qu’il avait gardée dans sa poche, celle qu’il avait volée au poste frontière. La preuve de l’intention, la preuve du sabotage – pas un accident solaire, pas une panne, un acte délibéré.
Il éjecta la carte, la glissa dans sa chaussure, sous la semelle amortissante. Puis il chercha un moyen de couvrir sa trace, de brûler ce qui restait ici. Pas un incendie spectaculaire – impossible, trop de systèmes anti-feu. Mais un court-circuit, mieux ciblé.
Il ouvrit le capot de la baie, trouva le faisceau de câbles d’alimentation, et avec le manche de son couteau, dénuda deux fils sous tension. Ils se touchèrent, et un arc électrique grésilla, projetant des étincelles dans l’air confiné. La puanteur d’isolant brûlé envahit la pièce. Les voyants clignotèrent avant de s’éteindre en cascade.
Il recula, la lame du couteau encore chaude dans la main. Le feu allait prendre, lentement, dans les câbles plastifiés – pas assez pour détruire le bunker entier, mais assez pour que personne ne récupère les données du disque dur principal. Les serveurs secondaires, ceux de l’alimentation, étaient déjà frits. C’était un brouillage, une fausse piste. Ils trouveraient un incendie accidentel, un sabotage isolé, et perdraient des heures à comprendre.
Étienne sortit par le conduit de maintenance, rampant dans l’obscurité graisseuse, le cœur battant. La nuit l’accueillit, froide et piquante, les étoiles couvertes par une fine couche de nuages. L’air sentait le pin et l’humidité montante du Jura.
Il se releva, s’essuya les mains sur son pantalon. Il n’avait pas de voiture, pas de papiers pour traverser la frontière vers la Suisse. Mais Marc l’attendait à Vogelgrun, à la centrale hydroélectrique sur le Rhin, là où ils pêchaient enfants. C’était un symbole, une promesse – et peut-être le dernier lien avec son frère.
Il regarda la carte qu’il avait mémorisée, les lignes topographiques gravées dans sa tête. La frontière était à un peu plus d’une heure à pied, à travers les crêtes du Jura. Il fallait passer sans se faire repérer, avec les équipes de sécurité qui quadrillaient les routes. Pas de route, alors. Par les chemins de pierre, les sentiers de chèvres, là où les patrouilles ne montaient jamais.
Il commença à marcher, le froid de la nuit mordant ses joues. Dans sa poche, la carte mémoire pesait comme un caillou. Une preuve, certes, mais une preuve qui ne servirait à rien s’il se faisait prendre avant de rejoindre Marc.
Il s’arrêta une seconde, se retourna. Dans le lointain, une lueur orangée perçait la ligne d’arbres – le feu qu’il avait allumé, qui commençait à lécher les murs du bunker. Il espéra que cela suffirait, que les traces numériques seraient emportées dans les flammes.
Puis il reprit sa marche, les cailloux roulant sous ses pieds, l’esprit déjà à Vogelgrun, au bruit de l’eau qui tombait de la retenue, à l’odeur de vase et de poisson mort. Il priait pour que son frère soit encore là, que le piège n’ait pas déjà refermé ses mâchoires.
Il avançait dans la nuit, seul, avec pour seule compagnie une carte mémoire volée et un nom gravé dans sa mémoire : Vogelgrun.
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