Courant Sombre
Lire le chapitre 33: The Dam Reunion
La nuit avait avalé la vallée du Rhin. Étienne descendit le dernier raidillon de la forêt jurassienne, les semelles glissant sur la mousse humide, chaque branche cassée sous son pied un coup de feu dans le silence. Ses poumons brûlaient. Il avait marché douze heures sans s'arrêter, évitant les routes, les villages, les lumières. Il ne lui restait que le contenu de son sac : une gourde vide, le couteau suisse de son père, et la carte mémoire dans sa poche intérieure, contre son cœur, comme une hostie profanée. Le barrage de Vogelgrun se dressait devant lui, masse de béton grisâtre sous un ciel sans lune, ses vannes lâchant un grondement sourd et continu qui emplissait l'air d'une vibration minérale. Les eaux du Rhin, domptées, dévalaient dans un fracas blanc que nul n'entendait plus. Il longea la crête du déversoir, accroupi, les yeux scrutant les ombres. Aucune lumière. Pas de véhicule. L'endroit semblait abandonné. C'était pire. Ça voulait dire que Marc était seul, ou déjà mort.
Il trouva l'échelle d'inspection à mi-chemin du mur aval, rouillée, à moitié dissimulée par des ronces. Descendit jusqu'à la passerelle technique qui courait le long de la base du barrage. Le bruit de l'eau était assourdissant. Il avançait en aveugle, une main sur le garde-corps, quand il entendit un bruit derrière lui, distinct du tumulte : un raclement étouffé. Il se figea. Puis il le vit — un corps dans l'ombre sous l'échelle de service. Ligoté, du ruban adhésif sur la bouche, des yeux grands ouverts qui le fixaient. Marc.
Étienne s'agenouilla d'un bloc. Son frère était vivant. Sale, contusionné, le front marqué d'un hématome violet, mais vivant. Il lui arracha le ruban d'un geste sec. Marc inspira en hoquetant, comme un noyé qu'on ramène. — Tu es venu. Putain de merde, tu es venu. — Tais-toi. Étienne coupait déjà les liens au couteau, le cœur au bord des lèvres. Le sang de Margrit sur sa conscience, et maintenant ça. Le visage de son frère, son jumeau, à peine reconnaissable sous les coups. — Qui t'a fait ça ? — Qui tu crois ? Ils étaient deux, ils m'ont coincé hier soir. Ils voulaient savoir ce qu'il y avait sur la carte. Mais j'ai rien dit. J'avais caché la caméra, et puis… les coups ont commencé, et ils ont eu un appel, et ils sont partis. Ils m'ont laissé là. Pour appeler du renfort. Marc cracha un filet de sang. Il tremblait de froid et de fièvre. Il avait dû passer la nuit à même le béton. — Ils reviennent. Évidemment qu'ils reviennent. Il faut y aller. Écoute, je peux marcher. Ses mains se refermèrent sur l'avant-bras d'Étienne, et son regard se fit étrangement calme, cette lueur d'autrefois, celle des étés passés à pêcher ici, des secrets partagés entre frères. — Avant qu'ils me choperent… j'ai vu ce qu'ils planifiaient. Je suis allé à Bâle, chez un type de l'OFEN, un ancien collègue de l'université. Il m'a laissé copier un disque dur de sauvegarde. J'ai la séquence complète de restauration. Le protocole qu'ils veulent utiliser pour rallumer le réseau quand ils seront au pouvoir. Le code source. Étienne resta sans voix. La musique de l'eau rageait autour d'eux. — Tu as quoi ? — La vraie. Pas leur putain de cascade de mise à mort. L'algorithme de relance. Tout le réseau, toutes les centrales, le procédé de resynchronisation. C'est sur une SD. J'ai caché la SD dans mon hameçon, dans l'étui à mouches. Je savais qu'ils ne fou illeraient pas un putain d'étui à pêche. Il faisait sombre, mais Étienne vit le sourire — ce sourire qu'il n'avait pas vu depuis des années. Le sourire du frère prodigue, du survivant. — Ils ont tué Philippe, dit Étienne dans un souffle. Marc se figea. — Quoi ? Ton dossier, au poste frontière. Comme j'en ai trouvé sur toi. J'ai vu le mail qui ordonne sa neutralisation. Marc ferma les yeux un instant. — Merde. Je les croyais capables de tout, mais pas… pas de ça. Il l'avait vue, lui aussi. Il avait photographié la même chose, ou presque, le bunker du Jura, et son frère avait payé pour le voir. Le silence entre eux pesa soudain plus lourd que la violence de l'eau. Puis Étienne se força à se redresser. — Où est l'étui ? — Sur la berge, au bord de l'écluse nord. Je l'ai accroché à un buisson, une branche en surplomb, avec mon fil de pêche. J'ai pensé que si je meurs, au moins ils auront rien. Étienne hocha la tête. Il l'aida à se remettre debout. Marc vacilla, agrippa la rambarde. Une détonation claqua, brève et sèche. Elle venait d'en haut, du sommet du barrage. Une seconde, puis une autre. Une rafale éclata soudain, sectionnant le béton à trente centimètres de leurs têtes. Le bruit se répercuta contre les parois du canyon. Étienne poussa son frère au sol, le couvrant de son corps. — Ils sont là. Reste sous la passerelle. Il rampa, sortit le pistolet qu'il avait pris au garde mort dans le bunker. C'était une arme de fortune, chargée, peut-être déréglée, mais les silhouettes qui se profilaient sur la crête, deux, non trois, avançaient en tirant méthodiquement entre chaque jetée. Marc hurla sous une rafale qui déchiqueta le ruban de sécurité. Étienne visa la masse sombre la plus proche. La détonation du pistolet lui déchira l'oreille. Une des silhouettes s'écroula. Les deux autres plongèrent derrière une machinerie de levage. Sur l'aval, une corde de rappel grinça. Ils étaient en train de descendre. Il n'y avait pas de temps pour la SD. Il fallait courir avant que la nuit ne devienne leur tombeau. Il tira de nouveau, à l'aveugle, pour couvrir son frère, et se remit debout en hurlant : — Marc ! Cours ! La berge ! L'étui ! Maintenant ! Son frère se releva en titubant. Ils partirent à la course le long de la passerelle, les balles sifflaient au-dessus d'eux, et le barrage entrait en éruption, gueule de béton crachant des flammes dans la nuit noire.
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