Courant Sombre
Lire le chapitre 34: Aftermath of the Shots
Les coups de feu roulèrent encore dans la nuit, rebondissant contre les parois du barrage comme des cailloux jetés dans un puits. Étienne tenait Marc par le col de sa veste, l’entraînant vers l’ombre des blocs de béton qui bordaient la centrale. Derrière eux, une voix hurlait des ordres en allemand, puis en français, puis plus rien – le silence retomba, troué seulement par le clapotis de l’eau contre les vannes.
« Ils vont venir, souffla Marc. Ils ont des lampes, des chiens peut-être. Par ici. »
Il boitait. Étienne le vit s’appuyer contre la paroi, la main pressée sur son flanc gauche. Dans la pénombre, quelque chose brillait entre ses doigts – du sang, noir dans la faible lumière de la lune.
« Tu es touché.
– Une égratignure. Ils ont tiré trop vite, comme d’habitude. »
Étienne ne le crut pas, mais il n’avait pas le temps de discuter. Il passa le bras de Marc autour de son cou et le guida le long de la berge, vers l’aval, là où la forêt montait à la rencontre de la rivière. Le courant couvrait le bruit de leurs pas. Ils marchèrent ainsi près d’une heure, sans parler, le souffle court, jusqu’à ce que les arbres se referment autour d’eux et que le barrage ne soit plus qu’une masse grise derrière les troncs.
Il y avait une cabane de garde forestier, à moitié effondrée, le toit défoncé par un hiver de neige. Étienne y avait dormi deux fois, il y a longtemps, du temps où il cartographiait les lignes à haute tension avec son frère. Il poussa la porte – elle céda sans résistance – et installa Marc sur une couchette de fortune faite de vieilles couvertures qui sentaient le moisi et la sciure.
« Laisse-moi voir. »
Marc écarta sa main. La balle avait traversé le muscle, un sillon net qui saignait encore mais ne touchait aucun organe vital. Étienne déchira sa propre manche, en fit une bande de fortune, et serra fort.
Marc grimaça, mais il rit doucement.
« Tu as toujours été trop doux pour ce genre de travail.
– Et toi, tu as toujours été trop prompt à te faire tirer dessus. »
Le silence retomba entre eux. Le vent passait par les interstices du toit, faisait frissonner la poussière. Étienne s’accroupit, les coudes sur les genoux, et regarda son frère – son cadet de quatre ans, celui qu’il avait cru mort, celui qu’il avait cherché pendant des semaines, celui qu’il avait fini par soupçonner d’être passé du côté des coupables.
Il ne trouvait pas les mots.
Ce fut Marc qui parla d’abord.
« Je sais ce que tu penses, dit-il. Je sais ce que tu as pensé. Que j’avais vendu ma conscience, que j’étais avec eux, que je t’avais trahi. »
Étienne ferma les yeux.
« Je ne l’ai pas pensé tout le temps.
– Assez longtemps pour le laisser te ronger. »
Étienne releva la tête. Dans la pénombre, les traits de Marc étaient ceux d’un homme fatigué, marqué par trop de nuits sans sommeil et trop de mensonges accumulés. Mais il y avait dans ses yeux quelque chose de l’enfant qu’ils avaient été – celui qui lançait des cailloux dans les tourbillons du Rhin et qui ne comprenait pas pourquoi son grand frère refusait de jouer.
« Je suis désolé, dit Étienne. Vraiment.
– Je sais.
– Non, tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est que de croire que ton propre frère a participé à l’exécution d’un pays. De se demander si tu as mal jugé un homme depuis le début, si tu n’as jamais vu ce qu’il était vraiment. »
Marc se redressa lentement, la main crispée sur son flanc.
« Je sais ce que c’est que de passer deux semaines caché dans une centrale avec pour seule compagnie des gardes qui attendaient l’ordre de me tuer. Je sais ce que c’est que de regarder chaque ombre en se disant que c’est peut-être toi qu’ils envoient. Alors oui, Étienne, je sais ce que c’est que de douter de son frère. Parce que je n’ai jamais su si tu étais vivant, mort, ou pire – complice. »
La phrase resta suspendue entre eux. Le vent siffla plus fort, fit grincer une tôle arrachée.
Étienne regarda ses mains, ses ongles sales, le sang séché de Marc sur ses doigts.
« Je n’ai jamais été complice, murmura-t-il. Mais j’ai été lâche. J’ai laissé la peur décider pour moi. »
Marc ne répondit pas tout de suite. Il fouilla dans sa poche intérieure, en sortit un objet noir, petit, rectangulaire – une carte SD, protégée dans un étui métallique. Il la posa sur la table bancale entre eux.
« C’est ça, dit-il. Tout est là. L’algorithme de restauration complet. Pas seulement les treize centrales qu’ils veulent tuer – tout le réseau. La clé pour rallumer l’Europe. »
Étienne regarda la carte comme s’il s’agissait d’une relique sacrée.
« Comment tu l’as eue ?
– Je l’ai volée. La nuit où ils m’ont attrapé, je savais que je n’aurais qu’une chance. Ils m’ont laissé seul vingt minutes, le temps de copier un serveur de sauvegarde. J’ai pris ceci, et j’ai couru. J’ai couru jusqu’au barrage, parce que je savais que si quelqu’un venait me chercher, je pouvais au moins choisir le lieu. »
Il rit, un rire sec, sans joie.
« Je ne pensais pas que ce serait toi. Mais je l’espérais. »
Cette phrase fit plus que tous les aveux. Étienne sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, un nœud qu’il portait depuis des années, depuis bien avant la tempête – depuis ce jour où ils avaient cessé de se parler pour de bon, après la mort de leur père, quand chacun avait choisi son camp dans la guerre silencieuse qui les opposait.
« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Étienne.
– On les expose. Pas par les canaux officiels – ils les contrôlent, ou ils les font taire. Par le monde entier. Une émission ouverte, diffusée partout, que personne ne peut étouffer. »
Étienne le regarda.
« Tu as une idée d’où on peut faire ça ?
– Non. Mais toi, tu en as une. Je te connais, Étienne. Tu n’es pas venu ici sans avoir un plan dans la poche, une carte dans la tête. »
Étienne resta silencieux un moment. Il pensa à l’émetteur de Sarnen, cette station de radio à ondes courtes construite dans les années soixante, conçue pour survivre à une guerre nucléaire, capable de couvrir la moitié du globe avec un simple générateur. Il y avait passé un été, comme consultant pour RTE, vérifier leurs systèmes d’alimentation indépendants. Il connaissait le gardien. Il savait comment entrer.
« Oui, dit-il lentement. Il y a un endroit. Dans les montagnes, à la frontière suisse. Une station d’ondes courtes, indépendante du réseau. Si on arrive à l’atteindre, si on peut la mettre en marche, on peut parler au monde entier. »
Marc hocha la tête, les yeux brillants.
« Alors on y va. Demain, à l’aube. Mais il faut qu’on se sépare. »
Étienne fronça les sourcils.
« Séparer ?
– La carte, je la porte. Si quelqu’un m’attrape, ils l’auront. Le mieux, c’est que deux chemins existent, deux chances. Toi, tu vas vers l’émetteur. Moi, je vais vers Bruxelles – j’ai une journaliste qui me doit tout, elle est une des dernières à ne pas être achetée. Si je tiens, je lui donne une copie de la carte, et elle publie l’histoire avant que ce soit trop tard. »
Étienne secoua la tête.
« Non. C’est trop risqué, Marc. Tu es blessé, tu n’as pas de papiers, pas de transport…
– J’ai survécu deux semaines dans une centrale surveillée par des tueurs. Je peux faire quelques centaines de kilomètres sur des routes secondaires. »
Il se pencha, prit la main d’Étienne et la serra.
« Écoute-moi. C’est la seule façon d’être sûr que ça marche. Si on reste ensemble, on est une cible unique. Si on se sépare, au moins l’un de nous a une chance. Je ne te demande pas de me laisser choisir pour toi. Je te demande de me laisser choisir ce que je risque. »
Étienne regarda son frère – cet homme qui avait traversé l’enfer et qui lui demandait encore plus de courage, non pas pour survivre, mais pour se séparer.
Il serra la main de Marc.
« Alors on se reverra. Quand tout ça sera fini. On se retrouvera là où on pêchait, au bord du Rhin. »
Marc sourit – le premier vrai sourire qu’Étienne lui voyait depuis des années.
« Je compte dessus. »
Ils ne dormirent pas beaucoup. Ils passèrent la nuit à parler, à refaire le monde, à réparer les ponts brûlés de leur fraternité. Au matin, au premier chant des oiseaux, Étienne sortit dans la lumière froide, regarda l’aube se lever sur les montagnes.
Marc sortit derrière lui, marchant plus droite maintenant, la blessure bandée serrée sous sa veste.
« Prends soin de toi, dit-il.
– Et toi aussi. »
Ils ne s’embrassèrent pas. Ce n’était pas eux. Mais Marc posa sa main sur l’épaule d’Étienne, une pression brève, pleine de tout ce qu’ils n’avaient jamais su se dire.
Puis il partit vers le nord, longeant la rivière. Étienne le regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point sombre dans la brume.
Il se retourna, leva les yeux vers les sommets qui se profilaient à l’est, là où l’émetteur l’attendait. La carte SD était dans sa poche, au chaud contre sa poitrine.
Il avait peur. Mais pour la première fois depuis des semaines, il savait exactement pourquoi il avait peur – et ce qu’il était prêt à perdre pour que ça en vaille la peine.
Le soleil monta derrière les arbres. Il commença à marcher.
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