Courant Sombre
Lire le chapitre 36: Generators and Greed
La nuit s’accrochait encore aux crêtes quand Étienne posa le dernier groupe électrogène sur le plancher de la cabane de Karl Wassmer. Ses épaules le brûlaient, et ses doigts engourdis par le froid tremblaient légèrement. Il releva la tête.
Karl se tenait dans l’embrasure, une lampe à pétrole dans une main, un fusil de chasse dans l’autre. Ses yeux gris parcoururent les deux machines, les câbles, le visage d’Étienne, et il secoua lentement la tête.
« J’ai dit non. »
Étienne essuya la suie sur son front. « Vous n’avez pas dit non. Vous avez demandé pourquoi je voulais réactiver une antenne de vingt-cinq ans. »
« C’est la même chose, » dit Karl, en posant le fusil contre le chambranle. Il s’approcha, contourna le groupe électrogène comme on inspecte un animal malade. « Une antenne aussi puissante, ça attire les ennuis. Les ondes courtes, ça ne connaît pas les frontières, mais ça attire des gens qui, eux, les respectent peu. »
Étienne sortit une photo de sa poche intérieure. Elle était pliée, usée aux coins — Léna, souriant devant la mer, dix ans plus tôt. Il la posa sur la table à côté de la lampe.
« Vous avez des petits-enfants, monsieur Wassmer. Vous me l’avez dit vous-même, hier. Vous les avez vus, à la lumière des bougies, quand les écrans sont morts et que les centrales se sont éteintes une à une. »
Karl ne regardait pas la photo. Il regardait ses mains.
« Mes petits-enfants vivent à Grenoble. L’aînée à Lyon. Vous, vous venez d’où ? »
« Paris. Enfin, avant. »
« Paris. » Karl hocha la tête, comme si cela expliquait tout. « Vous croyez qu’une émission de radio va rallumer les lumières de Paris ? »
Étienne le rejoignit, posa ses deux mains sur la machine, la sentant vibrer d’une vie latente sous son métal froid. « Cette émission, si elle passe, va leur dire qui a éteint leur lumière. Pas une panne solaire. Pas un accident. Des hommes, qui décident qui a le droit à l’électricité — et qui n’en a pas. Et si vos petits-enfants comprennent pourquoi ils sont dans le noir, alors peut-être, peut-être, ils font quelque chose pour que ça ne se reproduise plus jamais. »
Le silence s’étira, tissé du souffle du vent sur le toit de lauze. Karl prit la photo, la regarda vraiment cette fois, puis la glissa dans la poche de son gilet. « L’antenne est en haut. Il faut réparer la haubane est. Le vent d’hier l’a brisée. »
Deux heures plus tard, le soleil pointait derrière le massif, quand Étienne se hissa en haut du pylône, une clé à molette à la ceinture. Le métal était glacé, les boulons rouillés par des décennies de neige et de silence. Karl lui faisait la corde, en bas, jurant dans un patois que les tempêtes semblaient seules comprendre.
« Tu tiens ? » cria Karl, les mains rondes autour de la corde.
« Je tiens ! » Étienne engagea la pince sur le tirant d’acier tordu. La réparation consistait à remplacer un tronçon de haubane, à retendre le fil avec les tourniquets, à vérifier huit attaches, à prier pour que le métal n’ait pas cassé plus loin que l’œil ne voyait.
Il tira, il serra, il jura contre le vent. Ses doigts commencèrent à saigner.
C’est là, visage contre le pylône, qu’il la vit.
À huit cents mètres, sur la crête ouest. Un insecte sombre, immobile, qui n’était ni un corbeau ni un épervier. Un drone, posé sur sa skid, le capteur incliné vers la station.
Étienne redescendit le plus vite possible, les mains brûlantes sur l’échelle. Karl vit son visage avant qu’il ne dise un mot.
« Un drone. Ridge ouest. Depuis combien de temps il est là, je sais pas. »
Karl jura, lâcha la corde, marcha jusqu’à la cabane et revint avec une paire de jumelles militaires. Il mit quelques secondes à trouver la cible, puis se figea.
« Il bouge plus. Il nous regarde. C’est pas un drone de berger. »
Étienne suivit le regard de Karl, puis baissa les yeux vers son propre téléphone satellite — un vieux modèle Motorola qui avait le goût du début d’année, quand les réseaux étaient encore à moitié vivants. Rien. Pas de signal. Pas même de quoi localiser les coordonnées du drone.
« Ils savent que nous réparons. » dit Étienne. « Ils attendent la fin. Ils peuvent nous détruire n’importe quand. Ils attendent que nous ayons terminé, parce que nous allons leur donner quelque chose. »
« Quoi ? » demanda Karl.
« L’adresse exacte de cette antenne. Avec un signal trop fort, un drone équipé d’un analyseur peut lire notre modulation avant même que nous ayons ouvert la voix. S’ils détectent ce que nous faisons, ils peuvent nous brouiller, nous noyer dans le bruit, nous couper avant que le monde entier ne sache. »
Karl rangea les jumelles sans quitter le point noir de la crête des yeux. « Alors, nous faisons deux passes. D’abord, nous émettons une signature parasite, une séquence codée que nous connaissons, et puis seulement, derrière, la vraie. S’ils mordent à l’hameçon, ils croiront que c’est terminé. Pendant qu’ils répondront, nous passerons le vrai message dans la fenêtre de silence. »
Étienne regarda le vieil homme. Ses cheveux gris soulevés par le vent, ses mains crevassées par soixante ans de câbles et de meules. « Vous avez fait ça avant. »
Karl cracha par terre. « J’ai servi à Beromünster. Il y a des silences qu’on n’oublie pas. Allons finir la haubane. Nous n’avons plus beaucoup de temps. »
Ils remontèrent. Étienne, la corde tendue, la sueur qui gelait dans les plis de son cou, la douleur lancinante dans ses épaules. Karl, derrière lui, obéissant à des ordres qu’il se donnait à lui-même, serrant les boulons, vérifiant chaque angle avec un compas.
Quand le soleil atteignit la ligne du midi, le pylône se dressa, droite, raidie, un squelette vivant au-dessus de la forêt.
En bas, dans la cabane, Karl ouvrit une trappe du plancher et en sortit un poste d’émission qu’Étienne n’avait jamais vu — un émetteur valvulaire datant des années 1970, massif, luisant comme un oldsmobile, avec huit tubes de puissance alignés dans leur châssis. Karl le posa sur la table, brancha le premier groupe électrogène, fit une prière rapide et pressa le bouton.
L’aiguille du wattmètre monta, hésita, puis se stabilisa à pleine puissance.
Karl se tourna vers Étienne. La lumière des voyants éclairait son visage creusé, et pour la première fois, Étienne vit autre chose qu’un retraité bougon. Il vit un homme qui comprenait que ce soir, il n’aurait peut-être plus de station.
« Quand tu ouvres la voie, tu parles toi-même. Le code, c’est la séquence d’avalanche : je vais te la dicter. Une seule erreur, et le signal saute avec le parasite. Tu comprends ? »
Étienne s’installa devant le micro. Il sortit la SD card de Marc de sa poche intérieure, la posa à côté du clavier. Il regarda par la fenêtre : le drone était toujours là, immobile, témoin patient de leur préparation.
« Ils vont nous voir commencer, » dit Étienne. « Ils vont entendre notre parasite. »
Karl hocha la tête. « C’est ça, le piège. Quand ils regarderont la ligne, ils verront un signal mort de deux minutes. N’oublie pas. Quand le parasite s’arrête, il y a une fenêtre de onze secondes. C’est dans cette fenêtre qu’ils attendront — et qu’ils ne trouveront rien. Puis ils couperont leur système. C’est le moment de parler. »
Étienne prit une longue inspiration. Il pouvait sentir l’odeur de l’ozone, de la graisse chaude, du vieux métal nourri de décennies d’ondes.
Mais avant qu’il ne puisse tourner le bouton d’activation, le drone décolla brusquement de la crête, prit de l’altitude et disparut derrière le pic en direction du nord-ouest, dans un vrombissement électrique qui se noya dans le vent de la vallée.
Karl cligna des yeux. « Il est parti. Pourquoi il est parti ? »
Étienne suivit la trajectoire du drone, le regard retournant à son téléphone mort. Une sueur froide glissa le long de sa colonne vertébrale. « Il n’attendait pas la transmission. Il attendait quelque chose d’autre. Il suivait peut-être quelqu’un d’autre. »
Sur la crête ouest, à peine visible dans le contre-jour, une silhouette mince se dessinait — debout, immobile, face à la station, comme si elle avait laissé le drone fuir devant elle pour se montrer enfin. D’une main, elle tenait ce qui semblait être un fusil.
Étienne s’approcha de la fenêtre, le cœur soudain lourd comme un plomb.
Il connaissait cette silhouette.
Margrit.
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